Profession

Lettre de Durban, par Marine de La Guerrande, architecte

Mots clés : Architecte

Invitée début août à Durban par l’Union internationale des architectes (UIA) qui y tenait son 24e congrès, l’architecte parisienne livre ici ses « impressions d’Afrique du Sud » au Moniteur…

La ville de Durban, au bord de l’océan Indien, dans la province du Kwazulu-Natal, compte plus d’un million d’habitants. Elle est la ville la plus importante de la municipalité d’Ethekwini qui rassemble environ 3,5 millions de personnes. La population est en majorité constituée de Noirs (presque 70%) dont la langue maternelle est le zoulou, d’Indiens, d’Asiatiques et de Blancs (moins de 10%). La langue partagée par tous est l’anglais. Vingt ans après la fin de l’apartheid, il reste difficile de parler de de pays sans parler des couleurs et des communautés qui le composent… Durban est aussi le plus grand port d’Afrique du Sud et un pôle industriel important. Jusqu’ici la ville était mieux connue des sportifs par Les Sharks – son équipe de rugby – son stade Moses Mahiba flambant neuf, ses plages et ses rouleaux qui en font un spot de référence pour les surfeurs.

 

Morcelée

 

Ville balnéaire, Durban a été profondément transformée par les grands travaux entrepris pour la Coupe du monde de football de 2010. La promenade en front de mer a été réaménagée, plantée, rénovée, avec de vastes espaces récréatifs et des zones de baignade surveillées. La ville a entamé la valorisation de son patrimoine architectural : on y trouve de très beaux spécimens de style Art Déco et de l’époque moderne. Le département des architectes de la municipalité d’Ethekwini a même édité un guide touristique et architectural, qui recense les bâtiments par style, époque ou programme. Si la criminalité qui avait explosée dans les années 1990 a été endiguée, le visiteur doit néanmoins constamment rester sur ses gardes et les Sud-africains sont les premiers à le lui rappeler. Ainsi la vie à Durban ne ressemble en rien à ce que nous connaissons ici. La ville reste très morcelée, avec des grands espaces vides – champs de course, parcours de golf et terrains de sports en plein tissu urbain -, des quartiers très contrastés où les hôtels de luxe côtoient des « grands ensembles », où la moindre parcelle est clôturée de barbelés, où la ville informelle s’immisce dès qu’un peu de place est disponible, où la vie grouille le jour pour disparaître à la nuit.

 

Otherwhere

 

Pendant une semaine (le congrès était suivi de l’assemblée générale de l’UIA), la ville a vécu au rythme de l’architecture devenue le sujet principal : affiches, expositions et workshops un peu partout, installations temporaires, visites, etc. Même les émissions de radio en parlaient constamment! Le centre de congrès international était ainsi devenu The Place to Be dans la ville, où l’on pouvait croiser à loisir tous les politiques influents de la région… Placé sous le titre intraduisible « Otherwhere » – un collage entre « Other » et « Where » (« autre » et « où »), à moins que ce ne soit entre « Otherwise » et « Somewhere » (« autrement » et « quelque part ») – le congrès rassemblait environ 4500 participants, dont près de la moitié de jeunes architectes et d’étudiants. Un chiffre moins élevé que pour les éditions précédentes : la faute à la crise économique ou à la destination elle-même qui a freiné certains? Le continent africain était particulièrement bien représenté, même si certains pays n’ont jamais pu obtenir de visas pour leurs délégués…

 

Politiques

 

De cette édition 2014, retenons le mélange entre architectes étrangers ayant fait le voyage, et leurs confrères sur place. Un brassage qui (dé)montre que les difficultés rencontrées par les architectes sont – malheureusement – universellement partagées : accès difficile à la commande, déficit d’image de la profession, éternelles questions de rémunération, etc. Mais si les architectes ont partagé leurs expériences et leurs problèmes, ils étaient aussi rassemblés pour échanger sur leur travail et le sens profond qu’ils y attachent. Un moment de rencontre unique autour de ce qui nous réunit, mais aussi de ce qui nous distingue. Les politiques l’ont bien compris : de nombreuses personnalités gouvernementales sont intervenues. Tant de discours en si peu de temps! Mais saluons ici la concision et la modestie des intervenants, ainsi que leur capacité à se saisir d’un sujet et à montrer leur détermination. Comment ne pas faire le lien entre cette jeune démocratie de tout juste vingt ans, et la vivacité de ton de ces acteurs qui se sont tant battus pour faire entendre leur voix et surtout agir, à présent qu’ils en ont pris les rênes.

 

Leitmotiv

 

Mais les architectes n’ont pas démérité dans leur prise de parole! En particulier les Keynote Speakers – les intervenants phares – à raison de deux par jour. Nul people parmi eux. Des grands noms, certes, mais surtout des actes! Avec un leitmotiv : la place de l’usager, la concertation et le partage, l’esthétique d’une certaine banalité, le retour à des valeurs fondamentales, la dualité local-global, etc. Avec, au centre, la responsabilité sociale de l’architecte. Bien sûr, Toyo Ito (Japon) ou Wang Shu (Chine) ne travaillent pas de la même manière. Bien sûr, Cameron Sinclair (Grande-Bretagne) ou Diébédo Francis Kéré n’utilisent pas les mêmes métaphores quand il s’agit de faire rire ou de provoquer l’assistance. Et naturellement, Rahul Mehrotra (Inde) et Kjetil Thorsen (Norvège) ne construisent pas de la même manière dans leurs pays… Mais tous ont exprimé la même sensibilité à l’égard de leurs commanditaires. Susannah Drake – seule femme à figurer parmi ces Keynotes Speakers! – a insisté sur la démarche et les différentes relations entre les acteurs d’un projet, plutôt que sur l’objet fini lui-même. Sans oublier les quelques témoignages poignants de l’époque où Blancs et Noirs vivaient séparés, où chacun souffrait de son côté… Aujourd’hui, ces choses-là se partagent.

 

Optimisme

 

Et s’il fallait retenir un mot pour résumer ce congrès, ce serait sûrement ce mot de « partage ». Partage d’expérience bien sûr, mais aussi de paroles, de démarches, de réussites mais aussi d’échecs. A condition de savoir les affronter, les accepter et les dépasser, ces échecs sont riches d’enseignements. Et si nous devions citer un nom, ce serait celui de Rahul Mehrotra, pour la joie communiquée par son intervention, ses formules qui font mouche, sa générosité, sa modestie et son optimisme face à la dure réalité de la société indienne, et pour la qualité de son travail qu’il s’agisse de bureaux pour une société informatique ou d’un préau pour les éléphants! En août, certains prennent des vacances. D’autres éprouvent le besoin de faire une retraite. Pour notre part, nous étions au congrès de l’UIA!

 

NB. L’Union internationale des architectes a créé un « Comité de jeunes architectes » de cinq membres, représentant les cinq régions du monde. Marine de La Guerrande a été choisie par l’UIA pour représenter la région 1 (Europe de l’Ouest). Rapporteure de ce comité, c’est à ce titre qu’elle était l’invitée de l’UIA à Durban.

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