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Les start-up réveillent les grands groupes

Florent Maillet |  le 03/03/2017  |  EntreprisesBâtimentBouches-du-RhôneParisRhône

Pour innover, industriels, foncières et majors du BTP multiplient les passerelles avec les jeunes pousses.

Les relations se structurent, dans un secteur qui prépare sa transformation numérique.

Les 800 collaborateurs d'Icade qui assistaient à la cérémonie annuelle des vœux, le 12 janvier dernier, n'ont pas chômé. Ce jour-là, la société foncière et de promotion immobilière avait convié une trentaine de start-up à une session de travail de deux heures. Pour une fois, les rôles étaient inversés. « Les jeunes pousses n'ont pas eu à présenter leur offre, raconte Jean-François Galloüin, directeur de l'innovation d'Icade. Nous avons demandé à nos équipes de prendre l'initiative d'interagir avec elles, pour identifier des idées business. » Une vingtaine de projets ont germé ce jour-là.

Travailler avec les start-up, cela devient une habitude pour la filiale de la Caisse des dépôts. Depuis deux ans, les initiatives s'enchaînent : lancement d'une Maison des start-up en 2015 près de Paris, organisation de hackathons (rassemblements de développeurs) baptisés « innovathons »… Et Icade est loin d'être le seul exemple dans l'univers de la construction. Industriels, majors du BTP, foncières, tous ont les yeux de Chimène pour ces nouveaux acteurs. Mais qu'est-ce qui pousse un secteur à la hiérarchie plutôt stricte, historiquement porté sur la qualité de sa R & D et de ses brevets, à s'ouvrir autant ? Les acteurs avancent au moins trois raisons de fond.

Sortir de son champ de compétence. Première raison, les demandes des clients évoluent. « Les promoteurs se battent pour le foncier détenu en majorité par les villes, analyse Thomas Le Diouron, fondateur d'Impulse Labs, un incubateur parisien de start-up spécialisées dans la construction numérique ou l'immobilier. Or, si les collectivités publiques sont prêtes à céder des quartiers entiers, elles demandent désormais aux constructeurs et promoteurs de faire bien plus que leur métier, et d'innover en pensant aussi à la circulation des véhicules, au traitement des déchets, aux économies d'énergie… » Des thèmes qui débordent leur périmètre de compétences historiques. « Les sujets deviennent de plus en plus vastes et complexes. Au-delà de nos savoir-faire internes, nous devons coconstruire des solutions avec des partenaires extérieurs, notamment les start-up ou les PME innovantes, en plus des partenaires traditionnels que sont les industriels ou les acteurs académiques », souligne Marie-Luce Godinot, la directrice innovation et développement durable de Bouygues Construction.

Le boulet de la paperasserie. La deuxième raison de rapprochement, c'est que les start-up sont pourvoyeuses de solutions numériques pour gagner en productivité et réduire les nombreuses contingences du secteur. D'après une étude KPMG de 2015, moins d'un quart des projets menés dans le monde par les entreprises de BTP sont achevés dans les délais. Sur le plan comptable, c'est pire : 95 % des chantiers ne respecteraient pas le budget initial, pointe une étude McKinsey de la même année. Par ailleurs, la sécurité, sur les chantiers et dans le transport, reste une préoccupation majeure, tandis que la paperasserie demeure un boulet. « La construction repose sur la gestion de l'imprévisible. Résultat, les tâches chronophages se multiplient à tous les niveaux », résume Ali El Hariri, le fondateur de BulldozAIR, une solution de suivi et de gestion collaborative des chantiers.

Cet ancien ingénieur grands travaux de Bouygues Construction a repéré dès 2011 le déficit d'informatisation et de productivité du secteur : la triple saisie des problèmes par le conducteur de travaux, le partage difficile des informations entre des cascades d'entreprises qui ont peu ou pas collaboré auparavant… « Il s'agit d'une somme de microproblèmes que des start-up sont beaucoup plus aptes à résoudre, analyse Thomas le Diouron. C'est pour cela que les grands groupes ont besoin d'elles. »

Développer à vitesse grand V. La troisième raison qui explique l'intérêt des grands groupes, c'est la capacité des start-up à trouver plus vite la solution. « Le secteur du BTP est féru de brevets internes et maîtrise très bien ces processus, souligne Valérie David, directrice du développement durable et de l'innovation transverse chez Eiffage. Mais notre time to market peut se révéler long, alors que la rapidité est l'une des caractéristiques des start-up. » Elle cite l'exemple de Smartseille, l'écoquartier de 58 000 m² de la cité phocéenne labellisé « démonstrateur de ville durable » en décembre 2015. « Nous avons intégré dans le projet tout un écosystème de partenaires, dont huit start-up innovantes, comme ZenPark, créateur d'une application de mutualisation de places de parking, entre les usages résidentiels et tertiaires, et que nous avons aidé à croître », raconte-t-elle.

Les start-up apportent des solutions pour gagner en productivité.

Ce cas de figure vertueux se révèle de plus en plus courant. Car si les acteurs ont pu craindre un moment que l'engouement pour les start-up ne soit qu'un effet de mode, les démarches pour repérer et faire éclore les pépites semblent désormais bien structurées dans les grands groupes. « Au-delà des équipes opérationnelles, déjà très impliquées, on voit les directions générales et exécutives devenir les promoteurs de nos solutions », confirme Ali El Hariri (BulldozAIR).

La démarche la plus classique pour les majors consiste à se rapprocher des riches viviers que sont les incubateurs ou accélérateurs de start-up, à l'image des parisiens Paris & Co et d'Impulse Labs. Fondée il y a quatre ans par Thomas Le Diouron, cette structure privée développe des écosystèmes connectant les grands comptes à des start-up innovantes, pour déclencher des collaborations autour de thèmes identifiés (construction numérique, logement social… ). « A travers ce partenariat, nous plongeons régulièrement nos équipes dans l'univers de l'innovation, nous organisons des échanges réguliers et suivis », témoigne Jérôme Stubler, président de Vinci Construction.

Prises de participation ou codéveloppement ? Les grands groupes, en s'appuyant ou pas sur les incubateurs, organisent aussi des appels à projets auprès des start-up autour de thématiques précises. L'événement peut prendre la forme d'un hackhaton ou se limiter à des échanges sur une demi-journée ou une journée. Le 8 novembre dernier, Eiffage organisait par exemple un « Open innovation day ». Une dizaine de start-up sélectionnées à l'issue d'un appel d'offres lancé par Paris & Co ont “ pitché ” devant 80 managers de toutes les branches d'Eiffage, et le PDG du groupe, Benoît de Ruffray. « Quatre mois plus tard, huit contrats sont en cours pour ces start-up, auprès de différentes entités opérationnelles du groupe », détaille Valérie David.

L'entrée d'une major dans le capital d'une start-up reste une option rare.

Si la présence active dans les incubateurs ou l'organisation de journées de l'innovation ciblées se développent depuis au moins deux ans dans le BTP, l'entrée au capital reste une option plus rare. Peut-être plus pour longtemps. Vinci a annoncé en début d'année sa prise de participation minoritaire au capital de XtreeE, une start-up spécialisée dans l'impression 3D de béton. « L'objectif est simplement de nous rapprocher de l'innovation, pas de décider à la place des fondateurs de XTreeE », annonce Jérôme Stubler.

Eiffage dispose également d'un véhicule financier de prise de participation minoritaire (moins de 20 %), tout comme Bouygues Construction et son fonds « Construction Venture ». Là encore, la major reste sous la barre des 20 %. « L'objectif est de pérenniser ces start-up et de les aider à attirer d'autres financements grâce à notre présence au capital, confie Roland Le Roux, responsable de l' open innovation du groupe. Il n'y a ni ingérence de notre part, ni tentative d'importer nos process. Cela nuirait tout simplement à leur créativité et à leur agilité. » Quelques exemples de codéveloppement de produits avec des start-up émergent aussi. C'est le cas de Bouygues Construction avec Sensor'it et sa solution d'affichage numérique sur chantier. Le géant a négocié une exclusivité avec la start-up sur ce seul périmètre sectoriel. « Il reste exceptionnel de négocier une exclusivité totale, analyse Roland Le Roux. Il faut agir avec prudence : une start-up est souvent monosolution. Si elle devient monoclient, elle meurt. » Le risque est déjà élevé. Selon l'Insee, la moitié des start-up mettent la clé sous la porte dans les cinq ans qui suivent leur création.

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« Les directions générales sont à l'écoute »

Quel est le positionnement de Finalcad ?

Nous concevons des applications mobiles pour améliorer la productivité et la qualité des chantiers.

Notre constat est le suivant : alors que la phase de conception est bien numérisée, le bénéfice est perdu quand on entre dans la phase de la construction où l'on revient au papier.

Finalcad propose depuis 2011 des applis pour les processus métier de suivi du chantier, depuis le gros œuvre et les fondations jusqu'à l'étape de livraison et l'exploitation-maintenance, voire la réhabilitation. Nous ciblons le BTP et, depuis un an, plus particulièrement les TP.

Comment grandir dans l'univers du BTP quand on est une start-up ?

Nous avons démarré en bas de l'échelle, en nous adressant aux utilisateurs finaux sur les chantiers. Nos premiers usagers ont été les conducteurs de travaux, que nous allions voir directement. En France, ils disposent de leur propre budget. Cela a permis d'amorcer notre activité. En parallèle, les directions des grands groupes, qui s'intéressaient à des thématiques plus transversales comme le BIM, ont repéré cette activité numérique sur les chantiers. Ils ont compris l'intérêt de concilier les deux démarches. Aujourd'hui, nous avons la chance d'avoir pu remonter dans les étages et d'avoir comme interlocuteurs les décideurs des grandes entreprises, même si cela a pris un certain temps.

Votre croissance se fait en France mais aussi à l'international. Quelles sont les différences de comportement de l'univers du BTP face aux nouvelles technologies ?

Le retard numérique du secteur de la construction est un phénomène mondial, sauf peut-être au Royaume-Uni et à Singapour, des pays qui ont deux à trois ans d'avance sur le déploiement du BIM, car là-bas il a été imposé par le gouvernement. Grâce à nos clients français, notamment les majors, nous sommes effectivement entrés sur le marché asiatique, à partir de 2013-2014. Nous travaillons désormais en direct avec des entreprises japonaises et coréennes. A la différence de la France, les conducteurs de travaux n'ont pas d'autonomie budgétaire en Asie. Les opportunités offertes par nos solutions sont donc remontées plus vite dans la chaîne de management.

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LafargeHolcim accueille les start-up à domicile

Le centre de R & D de LafargeHolcim, à Lyon, va pousser ses murs. D'ici à cet été, le bâtiment accueillera les heureux élus du premier « start-up accelerator » du géant mondial du béton. Ce programme vise à « accélérer le développement de solutions de construction innovantes », en travaillant étroitement avec des start-up du monde entier, détaille l'industriel. Les entrepreneurs seront sélectionnés sur leur expertise autour des matériaux et solutions pour la construction. Et ils ne se contenteront pas de partager leurs bureaux avec les équipes R & D de LafargeHolcim. « Nous leur donnons accès à des laboratoires de pointe, ainsi qu'à nos années d'expérience sur des centaines de projets et situations complexes », annonce Gérard Kuperfarb, le directeur croissance et innovation de l'industriel.

Le groupe travaille déjà avec des start-up. Il s'est par exemple

associé l'an dernier au Français XtreeE. Une collaboration qui avait permis la commercialisation, en septembre 2016, du premier élément structurel réalisé avec une imprimante 3D en Europe, en l'occurrence un poteau de 4 m soutenant le préau d'un collège d'Aix-en-Provence. En combinant de nouvelles idées avec sa propre R & D, LafargeHolcim intègre l'écosystème des start-up plus en amont de sa chaîne de valeur. Et attend en retour la mise au point de « nouvelles idées et solutions qui vont transformer les méthodes de construction dans les années à venir ».

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Bouygues Construction mise sur l'open innovation

Depuis 2015, Bouygues Construction s'ouvre à l' open innovation , sondant entre autres des centaines de start-up et PME innovantes sur des projets concernant des processus métier (comme la sécurité sur les chantiers) ou de l'innovation produit ou service pour les clients. Les collaborateurs opérationnels de Bouygues, qui, en plus de la validation technique, apportent la connaissance des besoins du terrain, s'impliquent à chaque étape. Et la démarche est « sponsorisée » à haut niveau par Olivier-Marie Racine, membre du comité exécutif du groupe.

Le sourcing de start-up est à la fois large et local. « Nous en avons rencontré plus de 600 l'an dernier », confie Marie-Luce Godinot, la directrice innovation et développement durable de Bouygues Construction. Pour repérer les jeunes pousses, le groupe s'appuie sur les incubateurs et investisseurs mais aussi sur plus de 800 collaborateurs volontaires. « Matching Up », un programme de co-innovation fléché sur quatre mois, leur permet d'engager des actions concrètes : ils sélectionnent en trois semaines leur start-up coup de cœur, puis travaillent à un projet commun, « pitché » devant un jury mêlant collaborateurs innovation et décideurs opérationnels. 240 jeunes pousses ont candidaté à « Matching Up » l'an dernier. Le projet de 30 d'entre elles sera mis en œuvre cette année. S'ils font leurs preuves, Bouygues Construction les accompagne dans un déploiement à l'échelle du groupe.

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« Nous lançons un fonds d'amorçage interne »

Vous avez lancé en novembre un fonds d'investissement interne.

Dans quel but ?

Pour accélérer l'innovation, nous ne comptons pas seulement sur l'apport externe, par exemple sur les start-up, avec lesquelles nous travaillons étroitement par ailleurs.

Nous misons également sur l'« intrapreneuriat ». Un grand groupe comme Icade n'est évidemment pas une start-up, mais il doit cultiver une âme d'innovateur et s'appuyer sur la créativité et la curiosité de ses collaborateurs, quels que soient leur métier et la filière dans laquelle ils évoluent.

C'est pourquoi nous avons créé en novembre 2016 un fonds d'amorçage interne, doté d'une enveloppe de 1,5 million d'euros. Nous sommes dans la position d'un investisseur qui détecte et finance des projets d'innovation interne, comme s'il s'agissait de start-up.

Concrètement, comment fonctionne-t-il ?

Le collaborateur « pitche » son idée et son business plan devant le comité d'engagement innovation, constitué d'une dizaine de personnes représentatives de la diversité des métiers d'Icade. Notre directeur général, Olivier Wigniolle, s'y implique personnellement.

Le porteur de projet détaille son besoin de financement.

S'il convainc le comité, des fonds sont débloqués.

Le projet fait alors l'objet d'un suivi et, si le « POC » (l'étape de validation concrète, NDLR) démontre sa pertinence sur le plan de l'expérience ou du service utilisateur, et qu'il améliore le retour sur investissement, la business line concernée peut financer le déploiement de cette innovation.

En quoi consistent les premiers projets retenus ?

Ils émergent à peine mais je peux citer par exemple l'idée et l'initiative d'un collaborateur pour améliorer la relation client pendant la période de garanties qui suit la livraison d'un appartement neuf. Il a coconçu avec une start-up une application mobile grâce à laquelle le particulier peut interagir 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 avec Icade.

Il peut par exemple envoyer en quelques clics une réclamation et des photos. Nous pensons que ce service, testé sur trois programmes immobiliers, peut nous faire gagner plusieurs points en matière de satisfaction clients, mais aussi améliorer le temps et la qualité de réponse de notre part.

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