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Les smart cities recherchent leur matière grise

Caroline Gitton |  le 25/05/2018  |  AubeParisInternationalFrance entièreApprentissage

Carrières -

Pour répondre aux premiers besoins en compétences créés par la ville intelligente, l'offre de formation se développe dans les écoles d'ingénieurs.

La ville intelligente n'offre pas seulement de nouveaux débouchés économiques aux groupes de BTP. Elle est aussi pour ses salariés l'occasion de prendre un tournant professionnel. « Nous observons une accélération ces six derniers mois : les projets sortent des cartons, note Thierry Simoulin, directeur du mastère spécialisé Ingénierie et management des smart cities à l'Ecole des Ponts ParisTech (ENPC). La ville intelligente, appelée à relever les défis de la transition écologique et de la révolution numérique, donne l'opportunité d'exercer des activités enthousiasmantes. Car ce domaine fait appel à l'innovation, aux expérimentations. » Et d'ajouter : « Un certain nombre de questions techniques demeurent encore sans réponse. C'est le moment, pour les professionnels intéressés, de se lancer ! » Des besoins en profils mêlant compétences urbaines et numériques émergent en effet çà et là, au sein des majors du BTP et de certaines entreprises de taille intermédiaire, de bureaux d'études, et, surtout, des collectivités locales. « Ces dernières, en particulier les métropoles, sont très demandeuses, avec toutefois une grande disparité sur le territoire », précise Johan Theuret, président de l'Association des DRH des grandes collectivités territoriales (ADRHGCT), et par ailleurs directeur général adjoint chargé du pôle ressources de Rennes Métropole et de la Ville de Rennes. « La smart city génère donc des perspectives pour les personnes qui ont déjà suivi des formations adaptées ou pour des professionnels expérimentés. Car le coût élevé des cursus spécialisés peut constituer, pour les collectivités, un obstacle pour proposer à leurs nouvelles recrues une formation continue. » L'univers de la cité intelligente, entrelacs de différents services urbains et de nouvelles technologies, voit se côtoyer des profils diversifiés, avec des formations de base en ingénierie comme en architecture ou en urbanisme, mais aussi en informatique et, même, en sociologie ou en sciences économiques. Si la smart city n'en est qu'à ses débuts, une myriade de métiers est déjà concernée : expert « en innovation urbaine », responsable « de la transformation digitale », « de l'éclairage intelligent » ou encore « de l'efficacité énergétique », BIM managers… Il se-rait vain de dresser une liste exhaustive des types de postes en lien avec la ville intelligente que sont susceptibles de proposer les employeurs.

Chef d'orchestre. « Au-delà des créations de nouveaux métiers, les projets de smart city transforment les pratiques professionnelles et font évoluer les compétences sur les métiers existants, expose Marie-Françoise Guyonnaud, responsable pédagogique du pôle Smart Use de l'Institut Léonard-de-Vinci. Ce changement va, à l'instar des projets en BIM, nécessiter un temps d'appropriation par les acteurs dans leur propre champ. » Comme les BIM managers, les chefs de projet en smart city sont à ce titre appelés « à jouer un rôle clef de chef d'orchestre, véritable architecte des usages numériques amenant des méthodes plus collaboratives, des techniques et des outils ». Johan Theuret partage cette analyse : « Les projets de villes intelligentes ont besoin de professionnels ayant une vision intégrée de l'ensemble d'une problématique à l'échelle d'une ville ou d'un territoire métropolitain, qui vont faire de la pédagogie. Aussi, au-delà de l'expertise métier, étant précisé que les aspects techniques évoluent vite, les recruteurs tiennent compte de la capacité à fédérer les équipes autour de la création de la ville intelligente et à développer des projets complexes en tenant compte du rapport à l'usager. » Pour se mettre au diapason des besoins des employeurs, les écoles d'ingénieurs s'adaptent, en matière de formation initiale comme de formation continue. L'ENPC (lire p. 14) et Polytech Lille (lire p. 15) proposent ainsi des cursus d'un an dans le cadre de mastères spécialisés sur la ville intelligente. L'Institut Léonard-de-Vinci délivre, lui aussi, des enseignements en alternance dans le cadre d'un MBA spécialisé Smart city et management des écoquartiers. L'objectif de cette formation continue de 350 heures ? Appréhender les méthodes et les outils pour la conduite de projets transverses avec, au cœur, du numérique. « Après une mise à niveau des connaissances, les étudiants sont confrontés à la réalité : ils travaillent ainsi sur de véritables projets à l'échelle de bâtiments et de quartiers, en lien avec leurs acteurs », décrit Marie-Françoise Guyonnaud, responsable pédagogique de ce diplôme. Un mastère spécialisé Manager de la transition énergétique des systèmes urbains, à visée plus large que la smart city, mais qui offre notamment des débouchés dans ce domaine, ouvrira en outre à l'EPF-Ecole d'ingénieur-e-s en septembre prochain. Les candidatures sont acceptées jusqu'au mois de juillet. L'Ecole des ingénieurs de la ville de Paris (EIVP), d'ailleurs partenaire du mastère spécialisé de l'ENPC, n'est pas en reste. « L'ingénierie urbaine (construction, aménagement, eau, énergie, gestion des déchets, mobilités… ) représente la base de nos formations, mais nous allons plus loin, en accompagnant l'évolution vers une composante numérique des services urbains de plus en plus prégnante, développe Franck Jung, directeur de l'établissement. Nous nous appuyons notamment sur les réussites en matière de smart city à l'étranger. »

Si la smart city n'en est qu'à ses débuts, une myriade de métiers est déjà concernée.

Des formats de cours innovants. L'école a, de plus, récemment créé une chaire d'enseignement et de recherche sur l'éclairage public urbain de demain. Innovation des services les plus performants, réalité augmentée, éclairage intelligent et optimisation de la performance énergétique de l'éclairage public en ville… Autant de thématiques qui seront déclinées à l'EIVP, « dans le cadre de cours plus attractifs et plus innovants ». Ces formations offriront notamment des débouchés dans les grands groupes de construction travaillant dans le domaine de la ville durable et de la ville connectée, et pourvus par exemple d'une cellule dédiée à la smart city, ou encore dans des groupes de services urbains dans l'environnement, l'eau ou l'énergie.

« Dans un contexte de recrutement soutenu, nos entreprises partenaires, qui sont de plus en plus nombreuses à l'international, nous demandent également des profils venant d'autres pays, qui apportent de surcroît des compétences différentes », relate de son côté Sophie-Caroline Huisman, directrice des relations internationales à l'Ecole spéciale des travaux publics, du bâtiment et de l'industrie (ESTP). L'établissement a ainsi lancé, avec l'EPF, l'école d'été Smart cities & engineering for sustainable architecture, dont la seconde édition démarre en juillet.

Programme en anglais. « Ce programme, dispensé en anglais, fait office d'introduction pour des élèves de niveau minimum bac + 2 en génie civil, en architecture ou en urbanisme, qui souhaiteraient s'orienter dans un parcours sur la ville intelligente », détaille Farinaz Falaki, responsable pédagogique du cursus, et enseignante à l'EPF. Un petit groupe d'environ 25 élèves venant de l'étranger, et pour la plupart de niveau bac + 4, suivra ainsi des modules théoriques et pratiques, sur les campus de l'ESTP, à Cachan puis à Troyes. » Par la suite, certains d'entre eux décident de revenir en France pour poursuivre leurs études dans ce domaine, ou pour effectuer un stage en entreprise.

« Les formations spécifiques en matière de smart city permettent d'avoir un coup d'avance pour créer des passerelles entre les besoins des différents employeurs, car ils ne sont pas encore clairement identifiés », reprend Johan Theuret. Nous n'en sommes en effet qu'aux prémices. Il reste encore des métiers à inventer.

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« Former des ingénieurs avec une vision plus large »

« La transformation du processus de création de la ville et l'irruption de la technologie dans les services urbains créent de nouveaux besoins. Ce qui était auparavant appréhendé en silos (eau, mobilité, déchets, gestion des données… ) est désormais indissociable. Il s'agit donc de former des ingénieurs avec une vision plus large. Pour créer de la polyvalence, nous misons sur les mélanges entre les juniors, initiés aux outils numériques, et les seniors, qui ont une grande expérience du métier traditionnel. Nous aurons besoin de cette polyvalence pour les BIM managers expérimentés travaillant à l'échelle d'un projet urbain. Des profils de diplômés de l'ENPC ou de l'EIVP nous intéressent, mais nous diversifions aussi nos sources de recrutement. C'est le cas de notre activité d'études prospectives de mobilité. Peu de formations d'ingénieurs abordent ces thèmes, qui débordent le cadre technique.

Nous nous tournons donc vers des diplômés en sciences politiques, car les enjeux socio-économiques et de gouvernance occupent une place importante dans ces études. »

Nicolas Boffi, directeur du développement chez Arcadis.

L'ENPC forme des « ensembliers de la ville »

« Les projets de smart city, qui génèrent des interactions entre l'aménagement d'un côté, les différents systèmes urbains et les données numériques de l'autre, sont de plus en plus complexes, car ils font intervenir un nombre croissant de parties prenantes », diagnostique Thierry Simoulin, directeur du mastère spécialisé Ingénierie et management des smart cities de l'Ecole des PontsParistech (ENPC) [1]. Ce cursus, créé en 2015 en partenariat avec l'Ecole des ingénieurs de la ville de Paris (EIVP), vise à former des experts « ensembliers de la ville ».

Au-delà de l'étude des aspects technologiques innovants, il s'agit donc de développer un savoir-faire en matière de conception de systèmes urbains interdépendants et de manager des projets avec de multiples intervenants. « Ce mastère offre l'occasion, à des personnes attirées par la smart city, qui n'ont pas de formation de base en urbanisme mais plutôt en informatique, par exemple, de s'orienter ensuite vers l'aménagement. » Destiné à des professionnels, ce programme est aussi ouvert aux bac + 5 « avec un projet professionnel cohérent. Nous nous efforçons cependant de maintenir une minorité d'effectifs en formation initiale : mieux vaut, en règle générale, avoir à son actif deux ou trois ans d'expérience. Cette année, parmi les participants âgés de 22 à 55 ans, figurent une bonne moitié d'ingénieurs, un tiers d'architectes et d'urbanistes et des profils en sciences politiques et en sciences économiques. Une grande partie recourt à l'autofinancement, car ce format est hélas trop onéreux pour les collectivités, dont les besoins sont pourtant grands. » Ce parcours en alternance comporte 350 heures de cours, à raison d'une semaine par mois pendant un an, et un stage en entreprise. Les diplômés pourront intervenir en collectivités, en bureaux d'études ou en entreprises, dans le cadre de projets de développement de produits ou de services liés à l'aménagement urbain.

Une chaire de recherche. « Un tiers des élèves de la promotion précédente exercent en entreprises et un quart en collectivités locales ou en cabinet d'urbanisme », chiffre Thierry Simoulin. Les anciens participants sont en outre 20 % à travailler en bureaux d'études et 15 % dans l'architecture ou dans l'immobilier. Les autres sont en intercontrat ou à la recherche d'un emploi. L'ENPC développe par ailleurs, dans le sillage du partenariat noué avec le cabinet KPMG cet automne, une chaire Smart cities et création de valeur. L'idée ? Proposer aux étudiants des modules de formation et des projets de fin d'études dans ce domaine et mener une réflexion sur des formats innovants de formation continue.

(1) Les frais d'inscription s'échelonnent entre 13 250 et 16 250 euros.

Polytech Lille développe la double compétence

L'école Polytech Lille accueillera, à la rentrée prochaine, la sixième promotion de son mastère spécialisé Créacity (1). L'objectif de ce programme, élaboré pour répondre à la demande des collectivités locales, d'opérateurs urbains et de grands groupes de transports, est de former des spécialistes de la création de la ville de demain, avec une double compétence en ingénierie urbaine et en technologies numériques de l'information et de la communication.

« Ce mastère permet d'acquérir des compétences transverses, car l'évolution nous porte de plus en plus vers des métiers interdisciplinaires », pose Nathalie Rolland, responsable de ce cursus. Accessible en formation initiale à partir de bac + 5 comme en formation continue, ce parcours en alternance brasse des personnes aux compétences diverses. Informaticiens, urbanistes, ingénieurs ou encore spécialistes des technologies de l'information et de la communication (TIC), « qui s'enrichissent de leurs expériences ». Certains sont d'ailleurs en reconversion professionnelle.

Placer les usagers au centre des projets. Au programme du mastère : des enseignements pour acquérir, selon le profil de l'intéressé, des bases en technologies ou en urbanisme et sur la gouvernance des villes, le cœur de la formation concernant l'application des technologies à l'ingénierie urbaine. Au rang des sujets abordés figurent également la gestion et la sécurité des données, et le respect de la vie privée. Le credo de Créacity : placer les usagers au centre des projets. « Ils doivent s'approprier les nouvelles technologies, et non en devenir esclaves », appuie Nathalie Rolland. « Pour construire la smart city, il faut s'intéresser à ses usagers, abonde Nicolas Ammeux, diplômé de la promotion 2016, et chef de projet Transition numérique et nouvelles intelligences du territoire à la ville de Lomme (Nord). Travailler sur de tels projets nécessite donc tout autant une compréhension des nouvelles technologies qu'une capacité à être proche des hommes. » Les connaissances en ingénierie et en technologies acquises grâce à ce mastère, « très utiles pour construire des projets communs avec des ingénieurs, des habitants ou des responsables politiques », lui permettent aujourd'hui de travailler sur la réalisation du pôle des arts et cultures numériques de Lomme.

Comme Nicolas Ammeux, de nombreux anciens élèves officient au sein de collectivités locales. Parmi les opportunités : des postes d'experts auprès des décideurs sur les orientations technologiques, qui feront le lien avec les différents intervenants d'un projet. Ce mastère ouvre aussi des débouchés dans les bureaux d'études ou les majors du BTP. Son diplôme en poche, Tristan Boureille (promotion 2015), a par exemple été recruté par Citeos (Vinci Energies) en tant que responsable d'affaires. Il travaille sur des sujets liés à la smart city en matière d'éclairage public et d'équipements urbains dynamiques. Pour le professionnel, les besoins en compétences dans ce domaine ne sont pas près de diminuer : « La notion d'intelligence apparaît de plus souvent dans les cahiers des clauses techniques particulières : les entreprises qui répondent aux appels d'offres vont devoir prendre en compte ces exigences. »

(1) Les frais d'inscription s'échelonnent entre 5 000 et 8 000 euros.
« Recruter de nouveaux profils »

« Nous ne pouvons plus être perçus uniquement comme constructeur d'infrastructures, ce qui demeure certes notre cœur de métier, mais également, désormais, comme fournisseurs de services de mobilité globaux pour nos clients collectivités locales. Nous recrutons, dans le cadre de cette évolution de nos métiers, de nouveaux profils, issus notamment des secteurs technologique ou industriel.

Nous avons besoin de chefs de produit : des ingénieurs qui, entre les services R & D et marketing, vont mettre en œuvre leur savoir-faire pour développer des offres innovantes. Leur mission : produire des solutions qui n'existent pas encore, et faire naître, chez le client, la conscience d'un besoin. Nous sommes par exemple en quête, pour l'entité Mobility by Colas, d'un chargé de développement solutions de mobilité. Un professionnel qui devra faire montre de créativité dans les solutions proposées pour fluidifier la circulation ou encore pour optimiser le stationnement. Nous recherchons en outre, pour notre filiale Wattway, des business development managers. »

Cédric Mendes, chef de service recrutement et relations écoles chez Colas.

« Des compétences pour piloter l'ensemble des parties prenantes »

« Nous intervenons sur des études en amont pour accompagner l'émergence de projets de smart city, mais aussi dans la fourniture de services innovants en matière de mobilité. Un tiers de nos formations internes ont trait, directement ou indirectement, à la ville intelligente : énergies renouvelables, performance énergétique, cybersécurité dans les transports, objets connectés, urbanisme… Les projets de smart city génèrent à la fois des besoins sur des compétences de niche, dans les domaines du numérique ou de la transition énergétique, et sur des compétences d'ensembliers.

Les compétences de chefs de projet, avec une vision globale de l'opération, capables de piloter l'ensemble des parties prenantes, jouent un rôle-clé dans la réussite de ces opérations. Sur certains projets à l'international, nos besoins portent aussi sur des compétences d'ingénierie et de gestion de projet et de programmation urbaine. C'est le cas en Inde, où le terme « smart » désigne aussi la mise à disposition de logements, de systèmes intelligents de fourniture d'électricité ou la gestion des eaux usées. »

Vincent Salisbury, directeur emploi-compétences chez Egis.

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