En direct

Les références en tête chez les architectes
L’Atelier Rita a placardé en façade d’agence les photos des personnes qui l’inspirent : Charlotte Perriand, Simone Veil, IAM… - © ATELIER RITA

Les références en tête chez les architectes

MILENA CHESSA |  le 02/11/2018  |  ProfessionMinistère de la Culture

Ma newsletter personnalisée

Ajouter ce(s) thème(s) à ma newsletter personnalisée

Architecture
Profession
Ministère de la Culture
Valider

Inspiration -

Quels sont les maîtres à penser des maîtres d'œuvre ? Cinq jeunes agences répondent.

Quelles muses inspirent les architectes ? Pour le savoir, rendez-vous à Paris, à l'exposition des lauréats des Albums des jeunes architectes et paysagistes 2018 (1). Vingt praticiens de moins de 35 ans promus par le ministère de la Culture y affichent leurs travaux et leurs références sur des panneaux de 2,50 x 1,20 m. On découvre pêle-mêle des photos d'architectures, de paysages, de livres, de films et autres œuvres d'art comme autant de cartes postales de voyages. Ces images nourrissent leurs réflexions et leurs projets. Margaux Darrieus, commissaire de l'exposition, a constaté que « les jeunes concepteurs sont préoccupés par l'ordre, la composition, l'affirmation de la structure et revendiquent une attention aux qualités sensibles de la matière, qu'elle soit massive ou minimale, traditionnelle ou industrielle ». Cinq d'entre eux nous expliquent pourquoi dans le détail : Combas (lire p. 52-53), Titan (p. 55), Bast (p. 56), Régis Roudil (p. 57) et Atelier Rita (p. 58-59).

Alors qu'au XXe siècle, les jeunes architectes se plaisaient à revendiquer une filiation avec tel ou tel de leur pair, ceux du XXIe siècle puisent dans de multiples références. Les plus radicaux optent, à l'inverse, pour le ni Dieu, ni maître. « Jusque dans les années 1980, l'enseignement était dogmatique, il fallait adhérer à la parole du maître ; à présent on ouvre les chakras aux étudiants et on pousse leur curiosité vers d'autres disciplines », indiquent Romain Chazalon, Jérôme Glairoux et Gérald Lafond, architectes de l'agence Link, à Lyon, et enseignants à Saint-Etienne.

Etudier des contre-exemples semble aussi formateur selon eux. « On a beau détester BIG et sa grandiloquence, il est nécessaire d'aller voir son architecture au Danemark et comprendre son mécanisme, poursuivent-ils. Car nous sommes en quelque sorte des garagistes qui assemblons des pièces entre elles. »


Revendiquer des filiations ou opter pour le ni Dieu, ni maître.

Vernaculaire versus spectaculaire. Les trentenaires disposent via leur smartphone d'une banque d'images mondiale sur l'architecture. Ce n'est pas pour autant qu'ils copient-collent à tout va. Ils enrichissent leur culture internationale pour, paradoxalement, mieux construire local. Plusieurs évoquent « le bon sens paysan » pour guider l'implantation de leurs bâtiments. Ils se réfèrent même à des architectures… sans architecte. Le vernaculaire s'oppose alors au spectaculaire. Ce choix délibéré de faire simplement avec ce qu'on a sera peut-être un jour contraint. « Nos aînés ne se posaient pas la question de l'épuisement des ressources naturelles pour bâtir, nous si », souligne Sophie Delage, architecte de l'agence Combas. Pour son associé Pierre Le Quer, « rien n'est à inventer, tout est à réinventer ».

PHOTO - 15698_940457_k3_k1_2190286.jpg
Combas a parsemé un panneau de cartes postales provenant de Nîmes, du Thoronet et du bassin méditerranéen. - © COMBAS
PHOTO - 15698_940457_k4_k1_2190288.jpg
Régis Roudil se réfère à l’atelier bâti par Fernand Pouillon, pour Léo Marchutz à Aix-en-Provence, qui interroge la massivité de la pierre. - © ATELIER RÉGIS ROUDIL
PHOTO - 15698_940457_k5_k1_2190290.jpg
Bast reproduit en photo, à échelle 1, la matériauthèque de leur agence. Pas de catalogue d’industriels, que du sur-mesure. - © BUREAU ARCHITECTURES SANS TITRE
PHOTO - 15698_940457_k6_k1_2190291.jpg
Titan procède à un affichage sauvage de ses projets sur une barrière de chantier, pour donner envie d’aller voir derrière. - © AGENCE TITAN

« Notre regard se tourne vers les classiques de l'Antiquité »

Existe-t-il des maîtres en architecture ?

Il n'y a pas de maîtres, plutôt des mentors qui nous tirent vers le haut par leur éthique de projet et d'exercice. On adore Henri Ciriani, mais il a créé une école d'architectes qui a essayé de faire du Ciriani. Résultat : ça a fait des ravages dans les années 1990.

Rem Koolhaas aussi a fait des petits dans son agence. Depuis que Peter Zumthor a construit les thermes de Vals, en Suisse, tout le monde reproduit ses croquis. Or l'important, c'est de comprendre sa démarche sur la masse et la lumière, pas de copier ses projets.

Quels architectes vous inspirent et pourquoi ?

Nous ne sommes pas des groupies.

On ne suit pas le courant de la mode, aussi fort soit-il, car tout se démode.

Notre regard se tourne plutôt vers les classiques de l'Antiquité. Les architectes exercent un métier bizarre où les bâtiments qu'ils construisent sont censés leur survivre. Question pérennité, nous avons quelques leçons à tirer des pyramides d'Egypte et des temples grecs. Regardez Le Corbusier, toute sa carrière a été influencée par sa visite à l'Acropole d'Athènes et notamment au Parthénon. Il y a compris les fondamentaux.

Au final, peu importe l'architecte, ce qui reste c'est l'architecture.

Comment utilisez-vous les références dans votre pratique ?

On planche actuellement sur un concours qui comporte une villa classée à conserver. Pour bien comprendre la villa, on est allé voir le maître en la matière : Andrea Palladio. Le plan est tellement intelligent, avec une séquence d'entrée, une séparation progressive entre l'espace public et privé, ainsi que des aménagements paysagers directement reliés au rez-de-chaussée. Cet exemple du passé est encore actuel. Dommage que certains le pastichent sans réfléchir.

Côté matériaux, si l'on doit construire en béton, on regardera l'œuvre d'Auguste Perret, Louis Kahn ou Tadao Ando. Si c'est en métal, alors on ira voir le travail de Mies van der Rohe, Sean Godsell ou Glenn Murcutt. On pense aussi à l'architecture vernaculaire, en s'interrogeant sur les ressources matérielles disponibles localement.

La réponse la plus pure est généralement intuitive et issue de pratiques et savoir-faire ancestraux.

Quelle influence opère sur vous votre région ?

La Méditerranée nous donne de grandes leçons : de géographie avec son territoire en pente qui descend de la montagne vers la mer, d'histoire avec son patrimoine intemporel, et d'architecture avec cette lumière qui qualifie l'espace de manière incomparable.

Certains d'entre nous ont été marqués par l'abbaye cistercienne du Thoronet, d'autres, par le Carré d'art de Norman Foster et les arènes à Nîmes ou par les bâtiments construits dans la région niçoise par Marc Barani et l'agence CAB. L'architecture locale est souvent considérée de manière péjorative. Nous aimerions, au contraire, en parler en termes positifs comme d'une matière qui peut faire corps avec son territoire.


Au final, peu importe l'architecte, ce qui reste, c'est l'architecture.

Quelle architecture souhaitez-vous bâtir ?

Le nom de notre agence, Combas, est celui d'un village du Gard où nous avons gagné notre premier concours. En occitan, ce mot signifie « combe », ce qui se rapporte à la géologie, au sol, une notion à laquelle nous sommes attachés. Nous souhaitons bâtir une architecture qui entre en résonance avec son site, une architecture pérenne dans laquelle on a envie de passer du temps. Mais nous sommes assassinés par les normes et les diverses réglementations en vigueur. Même les maîtres d'autrefois n'arriveraient pas à reproduire leurs œuvres aujourd'hui, sauf à obtenir des dérogations.

Que défendez-vous en tant que maître d'œuvre ?

Le droit d'être les maîtres de nos œuvres, ce que nous sommes de moins en moins. Dans le logement, il faut se battre pour obtenir des missions complètes et pouvoir suivre nos chantiers jusqu'à la livraison et au-delà. Les architectes ne sont pas des artistes. Ils répondent à la commande et au budget d'un maître d'ouvrage qui ne veut pas que son bâtiment se dégrade au bout de deux ans. Sinon, c'est de l'escroquerie. Nous devons nous rendre indispensables, sinon un jour quelqu'un trouvera le moyen de se passer de nous.

Hors architecture, quelles sont vos références ?

Nicolas de Staël, qui peignait le paysage tel qu'il le ressentait.

Eduardo Chillida, dont les sculptures questionnent la masse. Et Jean-Sébastien Bach, pour la rigueur de ses compositions et ses silences.

PHOTO - 15698_940457_k10_k7_2190299.jpg
Centre éducatif fermé à Marseille (Bouches-du-Rhône). Selon l’agence Combas : « Le projet opte pour l’austérité formelle et matérielle mais mise sur la lumière pour doter les lieux d’un peu de chaleur conviviale. » - © JAVIER CALLEJAS
PHOTO - 15698_940457_k8_k7_2190296.jpg
Sophie Delage, Mathieu Grenier et Pierre Le Quer, agence Combas, architectes à Nice et Nîmes - ©
« S'imprégner du site, sentir sa géographie et s'immerger dans son histoire »

Quelle est votre définition d'un maître en architecture ?

Comme son nom l'indique, c'est un architecte qui maîtrise sa technique, son style. Nous, on débute, donc on ne maîtrise pas tout notre sujet, et heureusement, sinon on s'ennuierait !

Chaque architecte exprime son côté technique, poétique ou utopique, sans forcément se revendiquer d'un maître ou d'une école. Ce n'est pas parce que nous avons étudié dans l'école d'architecture conçue par Lacaton et Vassal à Nantes que nous proposons, comme eux, plus de surface pour le même prix. Il n'y a pas de filiation.

L'école est là pour forger la culture des étudiants, pas pour les faire rentrer dans un moule.

Certains architectes vous inspirent-ils et pour quelles raisons ?

Herzog et de Meuron, parce qu'ils repartent de zéro à chaque fois. Ils se questionnent sur le plan, la forme, la matérialité et les usages. Nous n'avons pas leurs projets sous le nez, mais nous avons leur démarche dans un coin de la tête. Chaque projet diffère en fonction du programme, du contexte et des gens en face de nous. On essaie d'en tirer le meilleur afin d'aboutir à un résultat sur mesure. Le rapport à la nature et au paysage nous intéresse aussi beaucoup. Donc on regarde le travail toujours sensible de l'agence RCR. Mais on ne se dit jamais qu'on va faire comme tel ou tel architecte.

Qu'est-ce qui fait naître un projet ?

L'esprit du lieu. C'est important qu'un bâtiment soit en harmonie avec son environnement et donne envie d'y rentrer. Pour le concevoir, il ne faut pas rester planté devant son écran d'ordinateur à regarder des références. Il faut aller s'imprégner du site, sentir sa géographie et s'immerger dans son histoire. Ensuite, on traduit nos sensations en mots et on construit un récit. Nous préférons raconter au maître d'ouvrage ce que l'on verra, entendra, percevra dans un projet, plutôt que de le décrire pièce par pièce. On a gagné plusieurs concours grâce à nos notes méthodologiques.

Les mots sont pour nous un outil de communication essentiel.

Quelles sont vos sources d'inspiration en dehors de l'architecture ?

Nous avons la chance d'être trois associés avec des centres d'intérêts différents : les sciences, la technologie, la botanique… Toutes ces disciplines apportent souvent un petit truc en plus à nos projets, parfois même un supplément d'âme. On s'inspire aussi du cinéma, de la scénarisation, du cadrage et de la lumière pour réaliser nos diaporamas. Toujours dans le but de raconter une histoire d'architecture et de paysage.

PHOTO - 15698_940457_k13_k11_2190304.jpg
Pavillon d’accueil de la maison de Georges Clemenceau à Saint-Vincent-sur-Jard (Vendée). - © TITAN
PHOTO - 15698_940457_k12_k11_2190303.jpg
François Guinaudeau, Mathieu Barré et Romain Pradeau (agence Titan), architectes à Nantes - © GASTON BERGERET
« Pas de maître dans la poche, plutôt un mètre »

Qu'est-ce que la notion de maître en architecture vous évoque ?

Elle renvoie aux écoles d'architecture du siècle passé où le maître était le sachant qui délivrait aux étudiants son savoir, sa vérité. Nous ne sommes pas issus de ce type d'école, et cela n'a donc jamais vraiment existé pour nous. Au sein de notre collectif, personne n'a de maître dans sa poche, plutôt un mètre pour mesurer…

D'où proviennent vos références ?

Du monde entier. Internet facilite l'accès au travail d'agences d'architecture de toutes les tailles, des plus médiatiques aux moins connues. C'est en perpétuel renouveau.

On en découvre certaines, on en laisse d'autres. Nous passons beaucoup de temps à fouiner sur les sites, les blogs et les newsletters à la recherche de projets et de postures qui nous intéressent. On regarde ce qui se fait dans les pays nordiques, la Belgique et l'Allemagne où l'on trouve une frugalité dans la mise en œuvre des matériaux. Ce n'est pas un effet de mode, mais une façon de réaliser des projets simples qui ne cherchent pas à être bavards.

En France, quelles agences vous donnent des envies d'associations, et pourquoi ?

Celles avec lesquelles nous avons des points en commun. Chez Muoto, il y a une recherche de vérité constructive et d'économie de projet.

Ils mettent ce qu'il faut, là où il faut et ils l'assument. L'attention est focalisée sur des lots importants comme le gros œuvre et la menuiserie extérieure. Et les lots artificiels de second œuvre, qui sont souvent là pour camoufler quelque chose qui aurait été mal fait, sont effacés. L'interrogation essentielle est : qu'est-ce qu'il restera de mon bâtiment dans cinquante ans ? C'est aussi la question que se pose l'agence Bruther : qu'est-ce qui est important ou pas ? Cette architecture dépouillée, nordique, nous rapproche d'eux.

Qu'appréciez-vous en tant que maître d'œuvre ?

On aime tout faire : dessiner, bricoler et stimuler les gens. Mais on n'aime pas faire deux fois la même chose. L'expérimentation nous anime, qu'il s'agisse de réhabiliter un édifice ancien ou d'en construire de nouveaux. Sur la plupart de nos projets de maisons individuelles, nous avons développé nos propres systèmes d'électricité et de plomberie avec le savoir-faire d'artisans. Car ce qu'on trouve sur catalogue est l'aboutissement de l'horreur industrielle du bâtiment. On essaie de proposer des éléments conçus spécifiquement pour chaque lieu.

On développe aussi une réflexion sur l'utilisation d'une seule et même matière pour réaliser à la fois la structure et le mobilier.

La répétition d'éléments constitue alors le volume et l'aménagement intérieur. Pas besoin d'une couche supplémentaire de second œuvre. Tout ce qu'on construit est visible et participe à créer l'identité du bâtiment. C'est notre règle de conception, notre garde-fou.

PHOTO - 15698_940457_k19_k15_2190308.jpg
Réhabilitation-extension d’une maison à Toulouse (Haute-Garonne), avec pans vitrés, dalle béton et cadres métal. - © BAST
PHOTO - 15698_940457_k17_k15_2190307.jpg
Louis Leger, Laurent Didier et Mathieu Le Ny (agence Bast), architectes à Toulouse - © GASTON BERGERET
« Penser au bon sens paysan pour s'implanter »

Comment qualifieriez-vous le maître en architecture ?

Pour moi, les maîtres en architecture sont des professionnels aguerris dont les bâtiments construits font école et deviennent des sources d'inspiration. Ce sont aussi des personnes dont l'attitude doit être exemplaire.

Lesquels vous inspirent ?

Il y en a plein ! Certains sont déjà des légendes, d'autres sont en train de le devenir. Je pense à Mies van der Rohe et Souto de Moura pour la géométrie et le rapport entre verticalité et horizontalité. Mais aussi à Alvar Aalto, Peter Zumthor et Marc Barani pour leur approche sensible au site et à la matière. Et puis Fernand Pouillon, parce que je suis originaire de Marseille et qu'il a reconstruit une grande partie du Vieux-Port après la Seconde Guerre mondiale. A l'époque du tout-béton, il a eu la générosité de donner de la pierre massive porteuse à des gens qui habitaient dans des logements sociaux. Il y avait aussi dans sa démarche une honnêteté constructive puisque le matériau qui fabriquait la structure restait visible en façade. Ça inspire.

Trouvez-vous également des références parmi la jeune génération ?

Les jeunes gens inspirants sont plus nombreux qu'on ne le croit. Après, on adhère ou pas à leurs positions théoriques. Le collectif Encore Heureux, qui s'inscrit dans la filiation de Patrick Bouchain, dispose d'une certaine aura et influence en ce moment [ils sont les commissaires du pavillon de la France à la Biennale de Venise 2018, NDLR]. Or, les meilleurs ne sont pas forcément ceux qui font le tube de l'été. Il faut de la maturité pour devenir un maître.

Charles-Henri Tachon et Clément Vergély, deux anciens lauréats des Ajap que je trouve très bons, pourraient le devenir un jour.

Quelle valeur guide votre travail ?

Le terroir. Un maître d'œuvre doit interroger le lieu dans lequel il construit. Quelle est la nature du sol ? Quelle est l'orientation par rapport au soleil ? D'où vient le vent ? Quelles sont les ressources naturelles locales ? Sur quoi repose la culture régionale ?

Autant de questions qu'il faut se poser pour pouvoir y apporter des réponses pertinentes. C'est le bon sens paysan. Si l'architecte se détache de toute forme de localisation, il rentre dans une pure démarche de style.

Dans les années 1980, Gilles Perraudin et Françoise-Hélène Jourda ont été des avant-gardistes de l'architecture dite « bioclimatique », une notion qui préoccupe les architectes et maîtres d'ouvrage aujourd'hui.

Dans quelle autre discipline puisez-vous votre inspiration ?

La musique. Mon architecture pourrait être calquée sur un morceau de blues : une partition rythmée, perturbée par le solo d'un instrument. Ce détail révèle l'harmonie de l'ensemble.

PHOTO - 15698_940457_k21_k20_2190312.jpg
Sanitaires du Lac du Lit du Roi à Massignieu-de-Rives (Ain). L’espace intérieur est protégé des vues directes et ouvre sur le ciel. - © STUDIO ERICK SAILLET
PHOTO - 15698_940457_k22_k20_2190313.jpg
Régis Roudil, architecte à Aix-en-Provence - © GASTON BERGERET
« L'architecture se rapproche de la politique. Elle est le miroir de la société »

Que pensez-vous de la figure du maître en architecture ?

Derrière de grands maîtres architectes, il y a de grandes maîtresses architectes. Elles sont souvent méconnues malgré leur forte influence dans les agences.

Même si elle n'était pas architecte, mais designer, Charlotte Perriand est pour moi une héroïne. D'abord parce qu'elle a réussi à supporter Le Corbusier.

Et ensuite parce qu'elle a porté un engagement social durant toute sa carrière.

Quelles étaient vos références avant vos études ?

Aucune, sauf Charlotte Perriand. Dans les années 1930, en Haute-Savoie, elle avait aménagé le chalet « Le vieux matelot » pour ma grand-tante, mon autre héroïne. Petite, on m'a dit que c'était intéressant pour l'architecture. Moi, je voyais que les choses étaient faites pour qu'on s'y sente bien.

A présent, je comprends le mobilier intégré, la cuisine ouverte et la grande fenêtre qui pivote vers la terrasse pour faire office de coupe-vent et cadrer la vue sur le massif du Mont-Blanc.

Un microdispositif ingénieux.

Aujourd'hui, quels architectes vous inspirent et pourquoi ?

En sortant de l'école, dans les années 2000, ma génération a été biberonnée à la French Touch, une architecture d'auteur, créative, pop. Mais je ne m'y reconnaissais pas. Ce qui comptait vraiment pour moi, c'était l'usage.

Autrement dit : comment construire des équipements qui soient au service de la ville et de ses habitants, sans forcément mettre l'architecte sur le devant de la scène ? Ce qu'a réussi à faire Marc Barani avec le centre de maintenance du tramway de Nice est incroyablement puissant. En déplaçant le projet, il a non seulement répondu au programme, mais il a aussi reconnecté à la ville une cité enclavée.

Quand l'architecture génère ce genre de chose, forcément ça inspire.

Avez-vous des contre-références ?

Bizarrement, je suis fascinée par des façons de faire à l'opposé de la mienne, qui est bien ancrée dans le réel. Les architectes belges, par exemple, sont de vrais surréalistes. Ça les amuse de faire porter des poutres sur rien ! Juste pour la blague. C'est drôle. Comme d'autres jeunes de mon âge, je suis aussi influencée par les images. J'aime bien regarder les photos postées par les agences sur le réseau social Instagram. Ici, on est plus dans l'esthétique que dans le social. Mais c'est intéressant de voir ce qui inspire les confrères.

L'autre jour, j'ai découvert le travail de Skälsö, qui construit de petits programmes perdus dans la campagne suédoise. Toute une ambiance.

Quel objectif doit poursuivre le maître d'œuvre ?

Assurer son rôle social. A ceux qui avaient besoin de se reconstruire après-guerre à Marseille, Fernand Pouillon a offert des logements dignes, empreints de monumentalité et de fierté. Nous aussi aujourd'hui, nous devons tenter humblement d'apporter une vie meilleure aux gens.

L'architecture se rapproche en cela de la politique. Elle est aussi le miroir de la société. Le maître d'œuvre porte également une énorme responsabilité dans le choix des matériaux de construction. Car l'empreinte carbone n'est pas la même si on utilise une poutre en bois, un portique métallique ou bien un coffrage en béton. Nous devons produire une architecture dotée d'une conscience écologique.

Quelle est, selon vous, la matière première de l'architecture ?

Les gens. Pour l'exposition Ajap présentée actuellement à la Cité de l'architecture et du patrimoine à Paris, on nous a demandé des images de références d'architectures. J'ai collé une mosaïque de portraits sur la façade de l'agence. On y retrouve bien sûr Charlotte Perriand et Fernand Pouillon. Mais aussi des artistes qui m'inspirent comme Pierre Soulages et Yves Klein, connus pour leurs peintures en noir pour l'un et en bleu pour l'autre. Ça en dit peu, mais ça me parle beaucoup. Peut-être un lointain souvenir de mon arrière-grand-père qui était marchand de couleurs ?

Votre travail se nourrit-il d'influences extérieures ?

Oui. Par exemple, je pense à Pina Bausch. Car en chaque architecte sommeille un chorégraphe, demandant inévitablement à d'autres d'exécuter son œuvre. Sans oublier le groupe de rap marseillais IAM, bande-son de ma jeunesse à Vitrolles et dont les textes bien construits m'ont mis en prise directe avec les questions sociales et politiques. La chanson « Demain, c'est loin » décrit la vie dans les cités qui s'avère compliquée quand on manque d'argent. Même si les gamins des quartiers nord de la ville ont « poussé au milieu d'un champ de béton », ils peuvent être fiers de leurs origines et réussir eux aussi.

Je pourrais enfin évoquer le scénario et le décor du film « Le mépris » de Jean-Luc Godard ou citer un extrait de « L'homme qui plantait des arbres » par Jean Giono. Mais il y a Simone Veil, évidemment. Si j'en suis là en tant que femme, et que je peux exercer le métier que j'ai envie de faire, c'est en partie grâce à cette femme d'Etat, à sa lutte pour la liberté, et à tant d'autres comme elle.

PHOTO - 15698_940457_k25_k24_2190315.jpg
Réhabilitation-extension d’une école à Marseille (Bouches-du-Rhône). L’Atelier Rita a « conçu des espaces à la bonne échelle pour les enfants, les enseignants et les parents ». - © DAVID BOUREAU
PHOTO - 15698_940457_k26_k24_2190316.jpg
Valentine Guichardaz-Versini (Atelier Rita), architecte à Paris - © GASTON BERGERET
PHOTO - 15698_940457_k27_k24_2190317.jpg
Centre d’hébergement d’urgence pour Emmaüs Solidarité à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Une petite cité divisée en six quartiers avec ses rues qui s’ouvrent sur une esplanade collective et des yourtes colorées. - © DAVID BOUREAU
Références

Antiquité : pour l'étude des fondamentaux de l'architecture.

Méditerranée : pour la géographie, l'histoire et le patrimoine.

Peter Zumthor : pour la massivité, la lumière et l'intemporalité de ses thermes de Vals (Suisse).

Jean-Sébastien Bach : pour la rigueur de ses compositions et ses silences.

Références

Herzog et de Meuron : parce qu'ils repartent à chaque fois de zéro.

RCR : pour leur travail sensible entre architecture et paysage.

Esprit du lieu : s'en imprégner pour concevoir des projets.

Mots : pour communiquer et raconter des histoires.

Références

Maître : non.

Mètre : oui.

Artisans : pour réaliser des installations sur mesure grâce à leur savoir-faire.

Muoto et Bruther : pour la recherche de vérité constructive et d'économie dans leur architecture.

Références

Mies van der Rohe et Souto de Moura : pour le rapport entre verticalité et horizontalité.

Alvar Aalto, Peter Zumthor et Marc Barani : pour leur sensibilité au site et à la matière.

Terroir : pour s'ancrer au mieux dans le territoire et ne pas être dans une pure démarche de style.

Blues : pour rythmer l'espace.

Références

Charlotte Perriand : parce qu'elle a porté un engagement social durant toute sa carrière.

Fernand Pouillon : pour avoir offert des logements dignes à des Marseillais dans le besoin après la Seconde Guerre mondiale.

Marc Barani : pour avoir reconnecté une cité enclavée à la ville de Nice, grâce au tramway.

Simone Veil : parce que Simone Veil.

(1) Exposition « Ajap 2018 », jusqu'au 10 décembre 2018 à la Cité de l'architecture et du patrimoine, à Paris (XVIe ).

Éditions du Moniteur Le Moniteur boutique

Initiation à la construction parasismique

Initiation à la construction parasismique

Date de parution : 06/2019

Voir

Architectes et ingénieurs face au projet

Architectes et ingénieurs face au projet

Date de parution : 06/2019

Voir

Dictionnaire de la maîtrise d’ouvrage publique et privée

Dictionnaire de la maîtrise d’ouvrage publique et privée

Date de parution : 06/2019

Voir

Accéder à la Boutique

Les bonnes raisons de s’abonnerAu Moniteur

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index
Je m’abonne
Supports Moniteur