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Les plates-formes de revente de matériaux, auxiliaires de la chasse au gaspi

Thomas Chenel et Augustin Flepp |  le 11/05/2018  |  ParisFrance entière

Réemploi -

Plusieurs sites se lancent sur le créneau prometteur de l'économie circulaire, jusque-là très informel.

Mais leur modèle économique et l'étendue de leurs services restent à affiner.

Au Havre, les architectes, bailleurs sociaux ou entreprises de construction pourront bientôt écouler ou récupérer des matériaux et équipements d'occasion grâce à un nouveau canal, et il sera numérique. L'architecte Frédéric Denise travaille actuellement sur son projet Permac, acronyme de « Plate-forme d'échange et réemploi de matériaux de construction ». Objectif : donner un élan à une pratique qui repose surtout, aujourd'hui, sur le bouche-à-oreille. « Nous souhaitons parvenir à une masse critique d'acteurs pour travailler en flux tendu », ambitionne le cofondateur.

Ces sites ciblent en priorité les surplus et les matériaux et équipements du second œuvre.

Effet d'aubaine. A l'image de Permac, d'autres plates-formes verront le jour dans les prochains mois. En Provence-Alpes-Côte-d'Azur, quelques architectes et professionnels du BTP travaillent par exemple au lancement de « Raedificare », qui vise à développer le réemploi dans la région. Ces initiatives viendront gonfler une offre en ligne qui connaît un renouveau depuis près d'un an, à l'image de « market places » comme Cycle Up (codétenu par Egis et Icade, les filiales ingénierie et immobilier de la Caisse des dépôts), lancé en mars dernier, ou BatiPhoenix, qui a vu le jour en août 2017. Le contexte est porteur. Le BTP devra, à horizon 2020, valoriser d'une manière ou d'une autre 70 % des 227 millions de tonnes de déchets qu'il produit en moyenne chaque année, ainsi que l'impose la loi de transition énergétique pour la croissance verte de 2015.

A cette obligation vient s'ajouter un effet d'aubaine pour ces jeunes pousses. Dans sa feuille de route consacrée à l'économie circulaire, dévoilée le 23 avril, le gouvernement souhaite « dématérialiser le dispositif et promouvoir l'utilisation de données ouvertes pour favoriser l'émergence d'applications numériques permettant de faire le lien entre l'offre de matériaux réutilisables et la demande ». Exactement le créneau sur lequel se positionnent les nouvelles plates-formes de mise en relation et de vente entre professionnels.

Si le gisement de réemploi est important dans le BTP, il fonctionne encore à deux vitesses. Le taux de valorisation du gros œuvre et des déchets inertes, comme les gravats, atteint déjà 61 %. Dans le second œuvre, qui représente 11 millions de tonnes annuelles, en revanche, on est loin de ce taux : seuls 35 % des produits et équipements sont aujourd'hui recyclés ou réemployés, selon l'Ademe. C'est sur ce segment que les jeunes pousses numériques se positionnent.

Diagnostic et inventaire. Leur premier défi consiste à faire connaître leurs prestations, qui varient d'un site l'autre. Si un acteur comme MaterioPro propose de revendre uniquement les matériaux neufs, stockés et considérés comme « surplus », la majorité des plates-formes visent le réemploi de matériaux issus de la déconstruction et de chantiers de rénovation : dalles de moquette, panneaux acoustiques, fenêtres…

La dépose soignée de ces produits sur les chantiers est l'un des enjeux majeurs pour alimenter le marché. Cycle Up a fait le choix de recourir à un prestataire qualifié, Ares, spécialisé dans l'insertion et l'économie circulaire. Cette PME francilienne collabore déjà avec plusieurs de ces plates-formes. A l'opposé, Permac développe une approche beaucoup plus locale et participative. « Notre idée, c'est que l'entreprise preneuse de matériaux s'occupe elle-même de la dépose », considère Frédéric Denise.

La volonté de proposer des services de conseils aux entreprises de BTP est en revanche largement partagée par les plates-formes. La plupart des sites développent ainsi un volet « accompagnement » pour aider au réemploi. Par exemple, en intervenant en amont pour réaliser le diagnostic des matériaux, afin de vérifier qu'ils sont bien réutilisables et, donc, commercialisables.

« Nous analysons les gisements sur les chantiers en partenariat avec un bureau de contrôle », souligne Késia Vasconcelos, cofondatrice de BatiPhoenix. La start-up intervient actuellement dans le cadre de la réhabilitation de la rue de Bercy, à Paris (XIIe ), pour dresser un inventaire des produits issus de la déconstruction qui pourraient être « réinjectés » dans le circuit de revalorisation. Ces services, souvent payants, muscleront un business model basé sur l'abonnement ou une commission prélevée à la transaction.

Mais pour convaincre les utilisateurs, les nouvelles plates-formes numériques ont encore du travail. Sur la forme, bien sûr, en offrant des espaces utilisateurs sécurisés et une navigation ergonomique, ce qui est encore loin d'être le cas. Mais surtout sur le fond, en offrant par exemple des garanties claires sur les produits vendus. Si Cycle Up propose sa propre police d'assurance aux acquéreurs, BatiPhoenix se borne à couvrir le risque de défaillance - si un matériau ne correspond pas à la description par exemple -, mais il ne s'agit pas encore d'une véritable assurance.

La revente doit rendre l'équation du réemploi plus pertinente par rapport à la mise à la benne.

Un défi financier. Les entreprises du BTP observent d'un œil favorable ces initiatives. Les plates-formes ont un rôle à jouer pour démocratiser la réutilisation des matériaux, un circuit qui fonctionne aujourd'hui de manière plutôt informelle. « Ces sites doivent permettre de dépasser le cadre confidentiel et de déployer le réemploi sur une autre échelle », considère Emma Carvalho de Oliveira, responsable valorisation chez Aliuta, un maître d'ouvrage pour compte de tiers, qui débute une collaboration avec Cycle Up.

Le défi est aussi financier. Le réemploi doit prouver sa pertinence par rapport à la mise à la benne. Les coûts d'une déconstruction soignée, par exemple, sont encore un frein pour beaucoup d'acteurs. Or, « l'impact de ce coût peut être réduit si les matériaux sont valorisés financièrement », appuie Julie de Roujoux, directrice générale de la promotion du groupe Pichet, lui aussi partenaire de Cycle Up.

Chez Bouygues Construction, qui s'attache depuis vingt ans au réemploi dans le gros œuvre, Thierry Juif, le directeur de l'environnement et de l'écoconception, estime qu'« il existe encore des freins à lever pour le second œuvre, sur le plan des assurances, par exemple, mais aussi d'un point de vue économique ». « La dépose soignée des produits, leur stockage et leur réemploi doivent revenir moins cher que des produits neufs », synthétise-t-il. Alors que ces plates-formes dédiées au second œuvre se multiplient, il espère dénicher celle qui sera « le Uber ou le Blablacar du réemploi de matériaux ». Une manière de signifier que la disruption n'a pas encore eu lieu.

227 millions de tonnes de déchets produits chaque année dans le BTP.

70 % de ces déchets doivent être recyclés ou réemployés à l'horizon 2020.

61 % : le taux de valorisation des déchets inertes et du gros œuvre.

35 % : le taux de valorisation des déchets du bâtiment issus du second œuvre De 30 à 70 % : la baisse de prix d'un matériau réemployé par rapport au produit neuf.

500 M€ : la valeur potentielle de revente des déchets en France.

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Avec BatiDon, les excédents de chantier vont aux plus démunis

Fondé en janvier dernier par Phenix, Hesus et PickMyWastes, trois sociétés positionnées sur la réduction et la valorisation des déchets, Batidon est un dispositif encore expérimental, visant à mettre en relation les entreprises du BTP et les associations caritatives locales pour récupérer des matériaux neufs ou d'occasion excédentaires et les réemployer sur un chantier de réinsertion ou un projet d'architecture expérimental.

Le « donateur » fournit un inventaire des matériaux en surplus ou inutilisés de son chantier. Le « donataire » reçoit par e-mail des offres en fonction de ses besoins. Une centaine d'associations testent actuellement ce service en Ile-de-France, via la plate-forme numérique « Phenix Exchange ».

La création du site « Batidon » est prévue d'ici à la fin 2018.

Cycle Up se structure vite

Sébastien Duprat, directeur général « L'idée c'est de réfléchir à la façon de générer des ressources plutôt que des déchets. Des matériaux anciens sont plus solides que des matériaux neufs bas de gamme et disponibles au même prix. »

Son positionnement

Après une levée de fonds de 1,5 M€ en septembre 2017 auprès d'Egis et Icade, la start-up Cycle Up a lancé sa plate-forme du même nom le 8 mars dernier, à destination des professionnels du bâtiment. Objectif : faciliter le réemploi des matériaux issus du second œuvre, par la revente des surplus de commandes et des produits issus de chantiers de démolition ou de rénovation. « Nous avons, quelques semaines après l'ouverture, 400 visiteurs récurrents par semaine, et des premières transactions sur des matériaux d'aménagement intérieur », précise Sébastien Duprat, directeur général de Cycle Up et directeur délégué d'Egis Conseil Bâtiments.

Son fonctionnement

Chaque annonce est vérifiée et, éventuellement, modifiée avant publication. Le vendeur est libre de fournir les informations de son choix et de fixer ses propres conditions de vente. Pour l'acheteur, Cycle Up propose sa propre police d'assurance, garantissant la qualité du produit. Un bon de commande et une signature électronique confèrent des garanties juridiques à la transaction, sur laquelle est prélevée une commission de 5 %.

Un audit sur les produits peut être réalisé en amont par Cycle Up.

Il est facturé, comme le transport des matériaux, proposé en option et réalisé par un partenaire, Ares.

Ses pistes de développement

Cycle Up a déjà signé des partenariats avec plusieurs acteurs du secteur, dont le spécialiste de la maîtrise d'ouvrage Aliuta, le bailleur social Groupe 3F ou encore le promoteur Groupe Pichet. La plate-forme va accompagner un premier grand chantier, le projet parisien de l'hôtel logistique Bercy-Charenton, remporté par Sogaris en partenariat avec Icade et Poste Immo, pour y favoriser le réemploi de matériaux.

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BatiPhoenix, à la fois global et local

Késia Vasconcelos, cofondatrice (à droite) « Pour le moment, les vendeurs sur notre site sont des conducteurs de travaux pour de grands groupes, et les acheteurs principalement des artisans. »

Son positionnement

Ancienne stagiaire chez Vinci Construction et Fayat, Késia Vasconcelos a lancé BatiPhoenix en août 2017 avec Lucile Hamon (à gauche sur la photo) , rencontrée en master entrepreneuriat à HEC. Dédiée à la vente de matériaux, principalement issus du second œuvre, la plate-forme propose des surplus de commandes mais, surtout, des produits provenant de chantiers de déconstruction.

BatiPhoenix revendique « des centaines d'utilisateurs » et des partenariats en cours avec une cinquantaine de chantiers. Active en Ile-de-France et « un peu en Normandie », la start-up souhaite favoriser des achats « à moins de 20 km de distance ».

Son fonctionnement

Après échange téléphonique ou de visu avec l'un des quatre membres de l'équipe, le vendeur poste son annonce et fixe son prix. Il doit fournir une photo du produit sur le chantier, préciser la quantité, les dimensions et l'état, que la plate-forme peut certifier.

Le contrat de vente garantit sept jours le remboursement en cas de défaillance, mais il ne s'agit pas d'une assurance proprement dite.

« Nous réfléchissons avec des organismes d'assurance à la façon d'augmenter ce délai et de proposer d'autres types de prestations », précise Késia Vasconcelos. Une commission d'un montant variable est prélevée sur les transactions. La livraison est en option payante.

Ses pistes de développement

Le site BatiPhoenix sera rebaptisé Backacia dans les prochains jours et proposera de nouvelles fonctionnalités : paiement en ligne, possibilité de brader les matériaux vendus avant la fin de leur disponibilité, géolocalisation plus précise du chantier où ils se trouvent. Grâce à une levée de fonds en cours, la start-up incubée par HEC et Impulse Labs à Station F (Paris) compte recruter trois commerciaux et se déployer sur l'ensemble du territoire.

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Materiopro cible les surplus neufs

Patrick Torcol, fondateur de Materiopro « Toute ma carrière de chef d'entreprise, j'ai rencontré ce problème de surplus de matériaux. Nous avons déjà tous commandé des produits pour un client qui, au dernier instant, n'en a plus voulu. »

Son positionnement

Dirigeant d'une entreprise de second œuvre durant trente-cinq ans, Patrick Torcol avait fini par être exaspéré par ces surplus de matériaux commandés qui s'accumulent sur les chantiers, finissent par être stockés puis jetés alors qu'ils auraient pu être utilisés. Cinq ans ont été nécessaires pour monter la « marketplace » Materiopro, lancée le 13 avril, qui permet de vendre et d'acheter les surplus neufs et de marques, issus de chantiers de construction ou de réhabilitations. Pour l'heure, le site héberge principalement des revêtements de sol, compte tenu d'une mise en service récente (13 avril). A terme, son fondateur espère référencer tout type de matériaux (maçonnerie, peinture, électricité… ).

Son fonctionnement

Pour utiliser le site, acheteurs et vendeurs doivent souscrire un abonnement payant de 192 € HT/an ou 20 € HT/mois, transmettre leur numéro de Siret et compléter une fiche de renseignements. Ensuite, la démarche se veut simple : le vendeur télécharge la photo d'un matériau à l'aide d'une application, indique ses caractéristiques techniques et fixe un tarif « libre » avec, en moyenne, une remise de 30 à 70 % par rapport au prix du neuf. Un système de filtres permet à l'acheteur de sélectionner un produit selon la marque, la gamme et le lieu de vente. Une fois la commande validée et réglée en ligne, les professionnels s'entendent sur le lieu de récupération des matériaux.

Ses pistes de développement

Le fondateur de Materiopro réfléchit actuellement à un partenariat avec un transporteur routier pour proposer des livraisons. Une version « B to C » de la plate-forme verra le jour en septembre prochain.

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