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Les entretiens du Moniteur : Alain Dupont P-DG de COLAS

PATRICK PIERNAZ, MICHEL LEVRON, JEROME HERVE |  le 16/03/2001  |  ConjonctureEntreprisesRéglementationRéglementation des marchés privésCommande publique

«Ce sont nos résultats actuels qui financeront la croissance»

Colas, qui est leader mondial de la construction de routes, a réalisé l'an dernier un chiffre d'affaires de 6,7 milliards d'euros en progression de 23 %. Visez-vous une croissance identique en 2001 ?

Non. Probablement pas. D'ailleurs, au début de l'an 2000, je n'avais pas prévu une telle progression, mais certaines opportunités de croissance externe sont apparues et ont conduit à cette augmentation. Sans les acquisitions, la croissance n'aurait atteint que 14 %. De mon point de vue, il serait sage en 2001 d'avoir une évolution plus modérée pour bien solidifier la structure actuelle, car cela fait deux ans de suite que notre croissance est forte. Mais, bien sûr, si une opportunité intéressante se présentait, Colas l'étudierait.

Avez-vous prévu des acquisitions en 2001 ?

Oui. Certaines opérations de croissance externe qui avaient été lancées en 2000 et qui vont être finalisées dans les semaines à venir : en particulier une affaire aux Etats-Unis, avec l'acquisition de Branscome, et une autre en France dans les matériaux. Pour le reste, on prévoit une croissance de l'activité toujours soutenue en France, aux Etats-Unis, en Europe centrale ainsi qu'en Asie où nous avons le sentiment que le marché redémarre.

L'OPE de Bouygues sur 100 % de Colas a été pour votre entreprise le grand événement de l'an 2000. Que pensez-vous de cette opération ?

D'abord un rappel : Bouygues est actionnaire majoritaire de Colas depuis 1986 et a toujours favorisé son développement. Cela continuera, la position de Martin Bouygues, lui-même, est très nette. Nous poursuivrons donc notre stratégie de croissance sans aucune modification due à cette opération, puisqu'elle est conforme aux souhaits de Martin Bouygues.

Le fait d'être devenu filiale à 100 % de Bouygues ne risque-t-il pas de vous handicaper pour financer votre développement?

Depuis 1986, nous n'avons jamais été freinés par les ressources financières et j'ai toujours dit que c'étaient nos profits et notre capacité d'autofinancement qui assuraient notre développement. Pour moi, il est essentiel que les collaborateurs du groupe soient persuadés que ce sont nos résultats actuels qui financeront la croissance de demain.

Vous semble-t-il logique qu'un jour le pôle routier de Bouygues soit intégré dans son pôle construction ?

C'est une question qui est très récurrente dans certains médias. Et pourtant, nos principaux concurrents - Vinci ou Eiffage notamment - ont notamment un pôle « Construction » et un pôle « Route ». Eh bien c'est la même chose pour Bouygues. Sur le fond, votre question est la suivante : y a-t-il une différence fondamentale entre le métier de Colas et celui de Bouygues Construction ? Notre métier est un métier d'industriels de proximité, implantés localement. Celui de Bouygues Construction est davantage fait d'opérations successives sans enracinement local systématique.

Quelles sont les conséquences, pour Colas, de la constitution du pôle routier de Vinci ?

Fondamentalement, cela ne change rien pour nous. La compétition en France est déjà très soutenue. Il y a énormément d'acteurs locaux et régionaux. Donc, la rationalisation des deux outils de Jean Lefebvre et d'Eurovia dans une seule société Vinci Routes ne change pas fondamentalement notre métier.

La Commission de la Concurrence a été saisie sur des risques de position hégémonique du nouvel ensemble dans certaines régions. Quelle est votre position sur ce sujet ?

J'estime qu'il n'y a véritablement aucun endroit en France où une entreprise routière dispose d'une réelle position hégémonique. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder dans chaque département les résultats d'appels d'offres.

Quelle stratégie sous-tend l'acquisition de sociétés éloignées de la route comme l'activité ferroviaire de Desquenne et Giral ?

Il y a beaucoup d'analogie entre le rail et la route. Quelle est la différence entre une route et un chemin de fer ? Les deux exigent du terrassement et des matériaux de construction. Seul le revêtement diffère, de l'enrobé d'un côté, du rail de l'autre. Ainsi 80 % du métier du chemin de fer est strictement identique à celui de la route. Comme nous réalisons énormément de tramways et de travaux ferroviaires de par le monde, cette acquisition nous permet maintenant de proposer des offres globales.

Vous souhaitez devenir numéro un mondial dans la production de liants et améliorer votre position dans les granulats. Quelles initiatives comptez-vous prendre pour y arriver ?

La politique de Colas est d'améliorer ses positions dans le domaine des liants, des enrobés et des agrégats. Nous produisons plus de 50 millions de tonnes d'enrobé, plus de 86 millions de tonnes d'agrégats ainsi que 1,4 million de tonnes de liants par an. Sur ce dernier marché, notre croissance a atteint 17 % par rapport à l'an dernier et nous nous situons au 1er rang mondial.

Cette stratégie de développement s'affirme tout particulièrement en Amérique du Nord, où nous avons ainsi réalisé une belle opération avec l'achat d'une grande gravière à Los Angeles. Elle pourra se poursuivre pendant au moins dix ans car nous sommes lilliputiens sur ce marché.

En Asie, où nous avons développé des partenariats très prometteurs, nous devenons une entreprise susceptible de fournir des liants de toutes sortes. Nous achetons directement en raffinerie des bitumes que nous transportons sur toute la zone, avec des dépôts pétroliers un peu partout dans la région, y compris en Chine.

La France représente près de 60 % de votre chiffre d'affaires, l'Amérique du Nord environ 20 %, le reste de l'Europe environ 15 %. Ces grandes masses vous semblent-elles satisfaisantes ?

J'ai toujours dit que la France constituait le socle du développement de Colas et qu'en même temps nous avions des zones de développement qui sont, d'une part, l'Amérique du Nord, de l'autre, l'Europe centrale, tout en continuant à maintenir nos positions dans l'Océan indien et en Afrique. Cette stratégie n'a pas changé : les Etats-Unis restent une zone de croissance, ce qui n'est plus le cas de la France, même si nous devons toujours approfondir nos capacités en matériaux et développer des activités complémentaires. En revanche, j'ai été un peu surpris de la vigueur de la reprise en France, ce qui nous a donné des opportunités de croissance externe. Par exemple, nous ne pouvions prévoir que les propriétaires de deux sociétés Axima et Perrier -elles représentent environ 1,2 milliard de francs de chiffre d'affaires - seraient vendeurs. Bien sûr, nous nous réjouissons de la bonne santé de l'économie française, mais il est bien évident qu'un jour le chiffre d'affaires que nous réalisons à l'international sera supérieur à celui de notre marché domestique.

Votre activité en Amérique du Nord a beaucoup augmenté ces dernières années et représente plus de 1 milliard de dollars. Envisagez-vous d'y grandir encore ?

Notre stratégie de croissance aux Etats-Unis est axée essentiellement sur les granulats, les matériaux enrobés et les liants. Certaines années, nous achetons davantage de sociétés fabriquant des enrobés classiques, d'autres années nous faisons des acquisitions de sociétés qui exploitent des carrières. Tout ceci en fonction du prix demandé et de l'autofinancement dégagé.

Dans le même temps, le fait d'acheter des sociétés n'est pas pour nous une obsession ; nous ne les achetons que si elles viennent compléter notre réseau et nous apportent des marges. On ne fait pas du chiffre d'affaires pour du chiffre d'affaires.

Etes-vous toujours intéressé par le marché africain ?

Vous le savez, c'est un marché qui souffre du manque de ressources. Mais heureusement, c'est un continent dans lequel les grands organismes internationaux de financement, comme la Banque mondiale ou le FED (Fonds européen de développement), continuent d'investir, notamment dans la route. Cette activité est devenue marginale pour Colas : nous réalisons en Afrique de l'Ouest entre 400 et 500 millions de francs par an. Pourtant, nous restons très attachés à ces pays puisque pour certains d'entre eux nous y sommes présents depuis 60 ans. En fait, il s'agit pour nous d'une structure de veille.

Vous venez de laisser à Jean Monville, P-DG de Spie, la présidence du SEFI (Syndicat des entrepreneurs français internationaux), organisme qui défend les intérêts des grands groupes à l'international. Estimez-vous que les Pouvoirs publics les accompagnent bien dans leur démarche à l'étranger ?

Première remarque d'ordre général : l'entrepreneur se plaint toujours parce qu'il a le sentiment d'être un peu abandonné. Pourtant, je crois qu'il y a une très nette prise de conscience des pouvoirs publics du fait que l'activité à l'international doit être soutenue comme c'est le cas aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne. D'ailleurs, l'idée progresse de créer chez nous une war room, c'est-à-dire un organisme qui définisse, chaque début d'année, un certain nombre de projets qui seront par la suite portés par l'ensemble de la collectivité.

Qu'attendez-vous du nouveau Code des marchés publics ?

Je n'en suis pas très satisfait. En effet, j'ai beaucoup oeuvré pour qu'on mette en place ce qu'on appelle des « performance bonds » qui auraient permis de définir des cautions de bonne fin du chantier et de bonne situation financière de l'entreprise. Cette proposition n'a pas été prise en considération. Je le regrette très sincèrement car je pense que le fait d'introduire un tiers sachant entre le maître d'ouvrage et l'entreprise est une bonne chose. Je constate cependant que cette idée est en train de trouver des échos favorables. Gaz de France et EDF y ont recours de temps en temps. Les EIC (European International Contractors), la FIEC (Fédération de l'industrie européenne de la construction) et la Banque mondiale approuvent cette approche. Je suis persuadé qu'elle s'imposera dans quelque temps.

D'où viennent les blocages ?

Il y a une très forte réticence des PME qui craignent d'être écartées de ces marchés. Un seuil qui précisait que les « performance bonds » ne s'appliqueraient que pour les marchés supérieurs à 5 millions d'euros avait été défini.

Mais le nouveau Code des marchés publics n'a-t-il pas pour ambition de faciliter l'accès des PME aux marchés publics ?

Certainement, mais dans notre métier, j'ai rarement vu des PME ne pas avoir accès aux marchés publics. L'objet de la caution était de garantir au client à la fois l'exécution finale des travaux et la bonne santé de l'entreprise chargée de les réaliser. Cela me semblait intelligent.

En matière de marchés publics, les rigidités de la réglementation française ne freinent-elles pas des évolutions sur les missions confiées aux entreprises, notamment en matière d'entretien et d'exploitation ?

Effectivement, certains pays comme la Grande-Bretagne ou le Canada sont plus innovants en la matière. En France, il y a une pression, notamment des PME, pour maintenir le statu quo sur le mode de passation des marchés. C'est pourquoi les grands groupes regrettent que dans certains domaines où la France possédait une réelle avance - je pense notamment aux concessions ou même aux METP dont personne ne veut plus - nous nous fassions rattraper. Mais, soyons en certains, l'Etat aura de plus en plus besoin du savoir-faire et des moyens financiers du secteur privé. Je crois donc que là aussi - même si c'est lent - les choses évoluent dans le bon sens.

Que pensez-vous de la volonté de l'Europe de développer davantage le rail que la route ?

Je suis persuadé que l'avenir de la route est toujours immense. Ce qui est nouveau c'est la rénovation et l'entretien des voies ferrées, davantage sollicitées par une meilleure gestion du trafic. Il est vrai également que dans les villes, les tramways se développent ; nous proposons d'ailleurs de plus en plus, pour les réaliser, une offre globale comprenant la pose des rails. Je ne crois pas à une diminution du développement routier. Il faut avoir à l'esprit que si le chemin de fer veut réellement maintenir sa part de marché ces dix prochaines années, il devra réaliser la totalité des investissements qui sont prévus actuellement, ce qui paraît difficile. Je ne me pose donc aucune question sur le devenir de la route.

La faiblesse de l'euro par rapport au dollar vous pose-t-elle problème ?

Non. Au sein de l'Union européenne, l'euro est du pain bénit. Mon seul regret c'est que les Anglais n'ont pas encore adhéré à la zone euro. Par ailleurs, compte tenu de la spécificité de nos métiers, nous ne sommes que peu soumis aux variations des monnaies. Un dollar aux Etats-Unis reste toujours un dollar. Ainsi, le fait que l'an dernier le dollar se soit apprécié par rapport à l'euro «impact» positivement notre chiffre d'affaires, mais nous n'en sommes pas plus riches.

Eprouvez-vous des difficultés à recruter dans un marché de l'emploi très tendu ?

Nous avons recruté l'an dernier 4 000 personnes dont 800 jeunes ingénieurs, cadres et techniciens. Le recrutement est plus difficile aujourd'hui. Mais ne faut-il pas se réjouir qu'un jeune reçoive 4 à 5 propositions d'embauche alors qu'il lui fallait auparavant plus de trois mois pour en décrocher une seule ? Globalement, Colas, qui exerce ses activités dans les travaux publics, est plutôt moins touchée par le manque de main d'oeuvre que certaines spécialités du bâtiment.

Vous regroupez actuellement les équipes de recherche de la Screg et de la Sacer dans le centre de Magny-les-Hameaux. Cela préfigure-t-il une uniformisation de vos produits ?

Nous avons effectivement réuni l'ensemble de la recherche sur un seul site du groupe, un laboratoire disposant de moyens très performants. 80 collaborateurs y travaillent à présent. Il est très important que chacun échange l'ensemble de ses connaissances, mais il faut aussi que chaque marque développe sa propre gamme de produits en fonction de ses besoins. Je suis contre l'uniformisation depuis toujours car je respecte la culture, le nom, la notion d'établissement et la trace imprimée par chaque entreprise.

Sur quels produits innovants comptez-vous asseoir votre développement ?

Notre objectif est de sortir un ou deux produits chaque année. Nous souhaitons aller plus loin dans la connaissance chimique des bitumes, trouver de nouvelles peintures et mettre au point des matériaux à la fois drainants, résistants et plus ou moins rugueux en fonction de la demande des clients. Nous développons une recherche très active en matière de procédés depuis quelques années et nous travaillons sur des liants améliorés pour rendre nos chaussées de plus en plus performantes. J'attire votre attention sur le Colgrip. Il est très regrettable que ce produit, même légèrement onéreux, ne soit pas plus développé en France. Ce revêtement, très adhérent, a une capacité de freinage absolument extraordinaire. Il rend très sûres les approches de certaines zones urbaines telles que les écoles et les carrefours. En Angleterre, il a rencontré un franc succès.

Pourquoi avez-vous concentré la production de la membrane Colétanche dans une usine irlandaise à Galway ?

Je tiens à signaler qu'il ne s'agit pas d'une délocalisation. Nous fabriquons environ 25 millions de m2 de membranes avec notre filiale Axter en France, principalement dans le domaine de la couverture. Nous avons installé la production du Colétanche en Irlande, car nous y avons construit un centre important d'émulsifiants où travaillent un certain nombre de chercheurs très qualifiés. A partir de cette usine, nous allons chercher à développer nos offres sur le marché irlandais et à exporter une partie de nos membranes aux Etats-Unis.

Etes-vous favorable au développement du recyclage des matériaux routiers ?

Nous sommes très en amont dans le traitement des matériaux pollués et dans le recyclage des matériaux routiers classiques. Néanmoins, je suis assez méfiant : on ne peut pas recycler n'importe quoi, il y a énormément de précautions à prendre et de tris à faire. Il ne s'agit pas de remettre dans la route des produits pollués. Nous n'avons pas un engouement extraordinaire pour les mâchefers et les résidus de l'incinération des ordures ménagères, car ils peuvent dégager certains éléments toxiques. Nous avons une politique plutôt prudente par rapport à cela, basée sur la traçabilité du produit.

Etes-vous prêt à utiliser Internet dans vos relations commerciales ?

Pour ce qui est du commerce Business to Business, nous n'y croyons pas vraiment. Il y a certes des expériences régionales ou locales, mais rien au plan national. Tout simplement parce que dans notre métier, on consomme des matériaux au plan local. Je ne crois pas qu'il soit intéressant pour un marché de TP dans la France intérieure, d'acheter des graviers en Ecosse, de les transporter par bateau, puis par train et enfin par camion sur le chantier. Le bitume vient des raffineries les plus proches, etc.

En revanche, notre groupe utilise avec beaucoup d'efficacité un réseau intranet qui relie en interne tous les membres du groupe avec échanges d'informations entre les bureaux d'études, les chefs d'ateliers, les chefs de centrales d'enrobage...

COLAS : Les chifres clés

Chiffre d'affaires : 6,7 milliards d'euros

Bénéfice net 156 millions d'euros

Effectifs 48 400 pers.

GRAPHIQUES :

Chiffres d'affaires par activité

Répartition géographique du chiffre d'affaires en 2000

PHOTO : Lors de l'entretien qu'il a accordé au «Moniteur», Alain Dupont (au centre) répond aux questions de Patrick Piernaz (à gauche) et de Michel Levron.

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