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Les E.N.S.A.P. : écoles interdisciplinaires ou écoles vertes d'architecture ?

par Serge Briffaud |  le 07/07/2011  |  ProfessionGirondeNord

Serge Briffaud, Coordonnateur de la CPR Paysage de l’ E.N.S.A.P. de Bordeaux s'interroge sur les modalités d'harmonisation des cursus pour les diplômes d'architecte et de paysagiste et de leur délivrance par les mêmes établissements.

Les E.N.S.A.P. de Bordeaux et de Lille, placées sous la tutelle du Ministère de la culture et de la communication, sont aujourd’hui les deux seuls établissements français à délivrer à la fois le diplôme national d’Architecte et celui de Paysagiste D.P.L.G. (1). Les deux cursus menant à ces diplômes sont pour l’heure encore très différents, l’Architecture recrutant au niveau Bac et délivrant au niveau Bac + 5 le diplôme national d’architecte valant grade de Master ; le Paysage recrutant quant à lui à Bac + 2, au moyen d’un concours commun aux deux E.N.S.A.P. et à l’E.N.S.P. de Versailles (quant à elle sous tutelle de l’Agriculture) et délivrant le diplôme de paysagiste (sans équivalence Master) après quatre années d’études.

L’intégration — au demeurant très tardive — des formations de paysagistes D.P.L.G. au système européen de l’enseignement supérieur vient d’être annoncée par les tutelles ministérielles des trois écoles concernées, pour une mise en application à la rentrée 2012. Il s’agit là, pour les deux E.N.S.A.P., d’un bouleversement considérable, dans la mesure où les études en Paysage s’organiseront désormais selon le rythme 3/5/8, avec un recrutement principal après le Bac et un diplôme d’Etat de paysagiste à Bac + 5 (diplôme dont l’intitulé doit être bientôt précisé et dont l’équivalence Master va être requise auprès de l’Enseignement supérieur). Les cursus proposés aux étudiants en Architecture et en Paysage sont ainsi en voie d’harmonisation, avec pour conséquence des possibilités inédites de développement, dans les établissements concernés, des passerelles pédagogiques, de parcours inter-formations et de partages d’enseignements. Ainsi pourrait être valorisée, bien mieux qu’auparavant, la complémentarité de ces deux formations et de ces deux disciplines.

Les enseignants des formations de paysagistes D.P.L.G. au sein des E.N.S.A.P. ont soutenu massivement, pour cette raison en particulier, cette réforme. Ils y ont vu le moyen d’atteindre, avec leurs collègues enseignants en architecture, un objectif qui paraissait jusque là encore bien lointain : celui de faire de ces E.N.S.A.P. de véritables écoles interdisciplinaires, abordant la pratique de la conception des espaces et de la gestion des territoires à la croisée de ces deux grandes entrées : l’architecture et le paysage. L’enjeu est d’importance. Il est de doter d’un socle culturel commun, dans le respect de leur identité propre, des professionnels participant avec leurs outils spécifiques à la transformation du cadre de vie, ainsi qu’à la pensée des rapports de nos sociétés à l’espace et à la nature. Il est aussi, de faire naître l’innovation du dialogue entre cultures architecturales et cultures paysagistes, notamment sur le terrain d’une quête de la durabilité.

Le projet est donc pour le moins enthousiasmant. Il menace toutefois de se heurter, si rien n’est fait, à un problème préoccupant de structuration institutionnelle et de gouvernance de ces établissements.

Un bricolage institutionnel

A Bordeaux et à Lille, les formations de paysagistes D.P.L.G. ont été greffées sur des écoles jusqu’alors exclusivement dédiées à la formation des architectes. Étudiants et enseignants en architecture forment aujourd’hui la grande masse des effectifs de ces E.N.S.A.P.. Or, cette disproportion numérique n’est pas sans poser problème relativement à la représentation des deux formations et des deux disciplines concernées. Au sein de ces établissements bicéphales (ou qui devraient être véritablement repensés comme tels), il est indispensable de savoir poser des limites à la loi du nombre, sous peine de priver la formation minoritaire de son autonomie pédagogique et ainsi de sa capacité à élaborer des projets intégrant pleinement sa spécificité. L’interdisciplinarité, en effet, suppose — mais cela relève sans doute de l’évidence — qu’en deçà de sa propre construction soit posé un cadre qui permette aux disciplines elles-mêmes de trouver leur place dans le fonctionnement de la communauté scientifique ou pédagogique concernée.

Relevant d’un processus complexe, l’échange interdisciplinaire n’a de sens que s’il repose sur la reconnaissance, à la fois, de la valeur équivalente et de l’irréductible hétérogénéité des cultures disciplinaires. Il a pour base la confiance et la possibilité donnée au spécialiste d’explorer les confins de sa spécialité sans craindre de perdre son identité en passant sous la dépendance d’une discipline voisine. Il n’y a, derrière ces observations, aucun procès d’intention. Le constat qui peut être établi sur le fonctionnement des E.N.S.A.P. n’est pas jusqu’à ce jour — et ceci malgré une alerte récente préoccupante (3) — celui de la domination de fait d’une formation ou d’une discipline sur une autre ; mais il est néanmoins celui d’une grave insuffisance d’identification et de représentation institutionnelle des formations de paysagistes au sein de ces établissements. Seule la Commission de la Pédagogie et de la Recherche (C.P.R.) est susceptible d’incarner vraiment cette dimension paysagère des E.N.S.A.P., mais les membres de cette instance sont nommés par un Conseil d’administration dominé dans les faits, pour des raisons numériques, par les enseignants en architecture, et qui dispose du dernier mot en matière pédagogique et scientifique. Une représentation spécifique des enseignants du Paysage (avec au moins 3 membres sur 7) au sein des Conseils d’administration est prévue dans des dispositions spéciales prises pour l’école de Bordeaux par le décret n° 2005-1113 du 30 août 2005 fixant le régime administratif et financier des E.N.S.A.P. Il est difficile de
comprendre pourquoi cette mesure ne s’applique pas aux deux E.N.S.A.P., où cette représentation minimale serait à l’évidence également utile et nécessaire. La possibilité de se doter d’une C.P.R. par formation n’existe également, au titre du même décret, que pour l’école de Bordeaux, Lille n’ayant qu’une seule C.P.R. divisée en deux sous-commission « Architecture » et « Paysage », mais néanmoins chapeautée par un président émanant de la formation Architecture…

On a au total le sentiment que le régime administratif des E.N.S.A.P. relève d’une sorte de bricolage institutionnel, ne prenant en charge que de façon très peu satisfaisante les problèmes spécifiques que posent ces établissements à deux formations diplômantes et plaçant potentiellement — on peut le penser et l’espérer, par négligence ou inconscience, plus que par volonté délibérée — les formations de paysagistes sous le contrôle des formations d’architecture. On peut comprendre que cette situation aberrante ait néanmoins pu être jugée, jusqu’à ce jour, tolérable. L’existence d’un cursus spécifique et d’un concours de recrutement commun aux E.N.S.A.P. et à l’E.N.S.P. avait, au-delà de ses nombreux inconvénients, l’avantage de donner aux formations de paysagistes un statut d’exception tel qu’il les mettait, partiellement au moins, à l’abri des problèmes inhérents à leur statut aux sein des E.N.S.A.P.
Cela ne sera plus le cas dans l’avenir, avec le passage au cursus L/M/D et au rythme 3/5/8, qui est aussi celui des formations à l’architecture.
Même si on ne peut accuser personne de souhaiter qu’un tel scénario se réalise, les structures institutionnelles actuelles prédisposent plutôt les E.N.S.A.P. à devenir des écoles d’architecture à supplément d’âme, que des établissements assumant pleinement leur interdisciplinarité et le potentiel que cela leur confère en matière d’innovation. Comment en effet construire un vrai projet pédagogique partagé dans ce contexte nouveau du passage au L/M/D sans que soient réformées des structures qui donnent la préséance et le dernier mot à l’un des deux grands acteurs de la discussion ? Comment accepter que la pure et simple loi du nombre s’impose sans compensation sérieuse à des formations de paysagistes aujourd’hui (et pour longtemps sans doute) minoritaire démographiquement, mais qui n’en constitue pas moins une force de proposition équivalente à celle que représente l’architecture ? Comment, aussi, ne pas voir que laisser s’installer une discipline et une formation dans un statut de minorité revient à la priver des moyens de sa propre évolution et de la possibilité d’une véritable ouverture sur l’extérieur ?
Imagine-t-on, enfin, qu’un corps de professionnels conscient de ses responsabilités et de la spécificité de ses compétences pourrait tolérer ce risque de mise sous tutelle de la formation qui assure son renouvellement ? Et, plus largement, que tous ceux — acteurs institutionnels et associatifs, chercheurs… — qui dans ce pays oeuvrent depuis quelques décennies au développement des politiques et de la recherche scientifique dans le domaine du paysage ne soient pas attentifs au danger de dilution et d’instrumentalisation auquel de telles structures d’encadrement des formations soumettent ce champ de la pensée et de l’action ?

Quelles solutions ?

Les solutions, bien sûr, existent ; et compenser la loi du nombre sans l’empêcher tout à fait de jouer constitue l’une des problématiques les plus banales des montages institutionnels.
Sans prétendre ici proposer le dessin précis du nouveau régime administratif et financier des E.N.S.A.P., esquissons rapidement une stratégie générale, partant de l’idée qu’il s’agit de viser quelques objectifs prioritaires, indissociables les uns des autres et qui ne se contredisent qu’en apparence : garantir aux deux grandes composantes de ces écoles une autonomie suffisante ; éviter que l’une décide pour l’autre et rendre possible ainsi, mais aussi en créant des structures ad hoc, une interaction propice à la construction de vrais projets pédagogiques et scientifiques interdisciplinaires.

Pour commencer, il est nécessaire de bien identifier ce qui doit être le propre des deux entités — leur domaine de compétence inaliénable — et ce qui peut être mis en commun ; et cela sans séparer cette compétence de ce qui lui permet de s’exprimer, c’est-à-dire des aspects financiers et administratifs. Une structure en départements, inscrite dans Code de l’éducation et aujourd’hui classique dans les établissements d’enseignement supérieur hors université, communes (en l’occurrence le Conseil d’administration, le Conseil scientifique et le Conseil des études et de la vie étudiante) et permet de garantir l’autonomie nécessaire — d’un double point de vue fonctionnel et intellectuel — aux disciplines et aux formations. Les départements Architecture et Paysage, dotés chacun d’un Conseil de département dotée d’une légitimité élective et d’une direction propre, seraient chargés de définir la pédagogie des formations, ainsi qu’une stratégie scientifique correspondant à ces orientations pédagogiques. Un dispositif inter-départements débattant des enseignements et programmes de recherche partagés pourrait être le lieu privilégié du dialogue interdisciplinaire. Chaque département, pour des questions d’efficacité et de responsabilité, devrait dans cette hypothèse être doté d’un budget et d’une administration propres pour la mise en oeuvre du programme concerné, tandis qu’un ensemble de services administratifs (relations internationales, ressources humaines, documentation, etc.), ainsi donc qu’une part importante du budget de l’établissement resteraient commun aux deux formations.
L’essentiel est de délivrer très vite les établissements concernés de ce brouillon institutionnel avec lequel ils doivent aujourd’hui composer, afin de leur donner vraiment les moyens d’assumer les nouvelles possibilités qui s’offrent à eux. Ne laissons pas les E.N.S.A.P. devenir des écoles vertes d’architecture, dans lesquelles le paysage ne serait rien d’autre qu’une sous-discipline, toujours placée sous la menace d’une pure et simple vassalisation. La société tout entière aurait quelque chose à y perdre…

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