Culture

Le recyclage ou l’oubli, la délicate alternative du patrimoine en mal d’avenir

Mots clés : Conservation du patrimoine - Gouvernement - Ouvrage d'art

Alors que le ministère de la Culture a annoncé récemment le démontage de la halle Lustucru à Arles, les défenseurs du patrimoine demandent des garanties au sujet de sa réutilisation future. Le réemploi de tels éléments de patrimoine qui n’ont plus de fonction est complexe. Si certains comme la passerelle Eiffel de Bordeaux font l’objet de projets, d’autres ont fini par disparaître tel l’ancien viaduc de Tolbiac à Paris.

Sauvée, la halle du site Lustucru d’Arles (Bouches-du-Rhône) ? On peut le penser puisque la ministre de la Culture, Françoise Nyssen a annoncé le 10 janvier dernier que l’altière structure métallique ne disparaîtrait pas pour faire place à un nouveau centre commercial. A la demande de la ministre, l’aménageur du projet a en effet « accepté de procéder au démontage de cette halle pour la déplacer », annonçait un communiqué de la rue de Valois. Mais « la nouvelle vie » de ce qui, à l’origine, avait été le bâtiment principal du Grand Palais construit à Marseille, en 1906, pour l’Exposition coloniale nationale, reste à imaginer. En attendant, il est question de stocker la halle en kit. Mais les défenseurs du patrimoine n’entendent pas se contenter de cette promesse et demandent des garanties, à l’instar de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF).

Dès le 11 janvier, l’association a écrit à Françoise Nyssen pour s’inquiéter des « conditions du démontage et du remontage effectif de cette construction labellisée en 2012 ‘’Patrimoine du XXe siècle’’ ». La SPPEF suggère à la ministre « de classer les principaux éléments métalliques constituant cette halle au titre des objets mobiliers (…) ou comme ‘’ensemble historique mobilier’’». Le vice-président de la SPPEF, Julien Lacaze rappelle que « des grues des ports de Nantes et Brest (liens vers la base Palissy du ministère de la Culture) bénéficient déjà d’une telle protection. Pour le bâtiment Lustucru, notre souhait est qu’un lien juridique soit instauré qui empêche qu’on le laisse pourrir dans un coin. » L’association entend ainsi que la halle ne tombe pas dans l’oubli et finisse, pour faire un très mauvais jeu de mots, par jouer les Arlésiennes.

 

Doutes raisonnables

 

La SPPEF peut avoir des raisons de douter. D’autres bâtiments ont été par le passé démantelés pièce par pièce et entreposés dans la perspective d’être réinstallés ailleurs. Julien Lacaze cite ainsi le cas historique de l’hôtel de la Chancellerie d’Orléans construit au XVIIIe siècle, près du Palais-Royal à Paris. Il avait été démembré dans les années 1920 et certains éléments furent conservés. « Aujourd’hui ils sont toujours en caisses, note Julien Lacaze. S’il est aujourd’hui prévu de remonter les décors intérieurs à l’hôtel de Rohan, un des sites des Archives nationales, en revanche, les pierres de la façade ont été perdues. »

De son côté, David Coquille, journaliste au quotidien « La Marseillaise » rappelait récemment sur « Twitter » une autre affaire de démontage qui n’avait pas très bien tourné, celle du pavillon tropical Fillod. Fin 2014, il racontait ainsi dans son journal le triste sort subi par ce bâtiment métallique préfabriqué de 1951 qui « gisait à l’état d’épave depuis 2003 » sur le campus de l’Ecole nationale supérieure d‘architecture de Marseille-Luminy. A l’époque, il venait d’être cédé à Setec qui devait le remonter. Mais il avait beaucoup souffert de son démontage et de son stockage.

 

 

Des solutions pour réemployer les arches métalliques du viaduc ferroviaire de Tolbiac, la ville de Paris en a cherché longtemps. Pendant vingt ans, pour être précis. L’ouvrage construit en 1892 pour permettre d’enjamber le faisceau ferroviaire d’Austerlitz, dans le XIIIe arrondissement, avait été démonté en 1995 dans le cadre de l’aménagement de la ZAC de Paris-Rive Gauche. Ses dimensions, en effet, ne collaient pas avec le nouveau plan urbain et ses pièces détachées furent stockées sur un site SNCF, à Auneau (Eure-et-Loir). Néanmoins, la mairie entendait lui trouver une nouvelle vocation. Ainsi dans un courrier daté de 1997, Anne-Marie Couderc, alors adjointe à l’urbanisme de Jean Tiberi, écrivait que, dans le cadre de la consultation d’architecture lancée pour la construction de la passerelle piétonne Bercy-Tolbiac, « le choix entre la réutilisation de ce viaduc ou la création d’un ouvrage totalement nouveau sera ouvert aux concepteurs. » Sur les huit équipes d’architectes en lice, seules les trois menées par Dominique Perrault, Reichen et Robert et Antoine Grumbach avaient alors proposé d’en réutiliser des éléments. Mais Dietmar Feichtinger remporta la compétition et acheva en 2006 ce qui est aujourd’hui la passerelle Simone-de-Beauvoir.

 

 

D’autres hypothèses de réinstallation dans le secteur du XIIIe arrondissement ont été analysées, tant au-dessus de la Seine que des voies ferrées, mais à chaque fois se sont heurtés à des contraintes trop lourdes, tandis que l’ouvrage se dégradait sur son aire de stockage. Deux décennies plus tard, et alors que la SNCF entendait rediscuter les conditions d’occupation de son site d’Auneau, Paris a jeté l’éponge et, entre 2016 et 2017, les pièces de l’ancien viaduc ont été « valorisées ». Il faut entendre par là qu’elles ont fini dans un haut-fourneau.

 

Recherche d’usages

 

Finalement la chance de l’ancienne passerelle ferroviaire Saint-Jean de Bordeaux aura sans doute été de n’avoir jamais été démontée. « Elle aurait pu être déposé quelque part où on l’aurait laissée dormir mais là, on passe devant elle tous les jours, elle nous interpelle », reconnaît Stephan de Faÿ, le directeur-général de l’Etablissement public d’aménagement Bordeaux-Euratlantique. L’ouvrage n’est plus en fonction depuis 2008 et la mise en service du nouveau pont réalisé dans le cadre de la création de la ligne à grande vitesse. A l’origine, ce grand chantier vouait d’ailleurs la vieille passerelle à la démolition mais avoir été le premier chantier mené par un jeune ingénieur du nom de Gustave Eiffel lui a valu son salut.

Toutefois, à ce jour, la passerelle Eiffel se cherche encore un avenir et donc un nouvel usage. Alors que la SNCF s’est engagée à mener des travaux de confortement qui pourraient intervenir cette année, Stephan de Faÿ rappelle que « rien à ce stade n’a été arrêté mais nous sommes convaincus qu’elle ne peut pas servir uniquement de liaison. Elle doit aussi devenir un lieu de destination. » C’est l’idée envisagée également par l’agence bordelaise Why Architecture qui a produit quelques esquisses préliminaires d’un projet de « wagons » habités posés sur la structure, des modules qui permettraient d’accueillir des activités. Mais l’hypothèse doit encore être validée techniquement – notamment sur le plan de la sécurité – puis trouver son financement. Rien ne sera sans doute mené à bien avant 2020. Et si cette idée ne peut se concrétiser, la passerelle Eiffel pourra au moins demeurer une traversée.

 

 

 

 

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