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Le patrimoine sans fard sort de l'ombre

MILENA CHESSA |  le 28/09/2018  |  BâtimentLoire-AtlantiqueParisRhôneSeine-Maritime

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Conception lumière -

Logement social, silo à livres, base sous-marine : trois édifices mal-aimés le jour séduisent la nuit par leur éclairage.

Depuis trente ans, le Syndicat des entreprises de génie électrique et climatique (Serce) a récompensé, à travers son concours, une myriade de mises en lumière de châteaux, églises, mairies, places et ponts. Et cette année : l'illumination ! Un patrimoine bâti que personne ne s'attendait à voir primé - pas même le lauréat - l'a été. A savoir, un immeuble rénové de 45 logements sociaux situé à Elbeuf-sur-Seine, en Seine-Maritime (lire ci-contre). Voilà donc un bâtiment vu par la plupart comme un vilain petit canard le jour, qui apparaît désormais comme un beau cygne à la nuit tombée.

On repense alors à deux édifices plutôt austères, eux aussi distingués par le Serce : la bibliothèque municipale de la Part-Dieu à Lyon (lire p. 66) et la base sous-marine de Saint-Nazaire (lire p. 68).

Les concepteurs lumière sont des thérapeutes de la nuit qui soignent les ambiances.

Très mal éclairée, cette dernière était considérée comme une verrue dans la ville. « Une fois les travaux effectués, les Nazaréens se sont réconciliés avec le site », se réjouit Virginie Voué. La conceptrice lumière se considère comme une « thérapeute de la nuit » qui repère et soigne les dysfonctionnements d'ambiance ou d'autre nature.

Gare à la « cacolumie » ! « Dans les années 1980, on nous disait “ Faut qu'ça watt ! ”, alors on bombardait de la lumière, lance Virginie Voué.

Aujourd'hui, la tendance évolue vers plus de subtilité. Le matériel disponible sur le marché permet un dosage et un pilotage plus fin. Du travail d'orfèvre. » A la mairie de Saint-Nazaire, on confirme. « Avant on barbouillait, maintenant on éclaire juste au bon endroit et au bon moment pour être plus efficace », atteste François Lesté, responsable d'unité éclairage public. A Lyon, mis à part pendant la Fête des lumières où tout est permis, la Ville tente de maîtriser son paysage nocturne face à la multiplication des initiatives privées. « Il est obligatoire d'obtenir une autorisation pour faire le ravalement d'un immeuble, mais pour la mise en lumière… rien », déplore Thierry Marsick, directeur de l'éclairage public lyonnais, qui craint la « cacolumie ». Ce néologisme lui a été soufflé par Laurent Fachard, fondateur de l'atelier Les Eclairagistes associés. « Nous incitons les promoteurs et les architectes à adhérer à notre plan lumière, poursuit Thierry Marsick. Nous avons tout à y gagner, notamment un style sobre, élégant et équilibré pour l'ensemble du territoire. Times Square, c'est bien, mais à New York. »

L'éclairage vecteur de communication. Les diodes électroluminescentes ou leds permettent de jouer avec une palette infinie de couleurs. Certains les utilisent avec mesure, d'autres avec démesure. « Moi, le bleu, blanc, rouge, etc. , ce n'est pas mon truc, mais les mairies nous le demandent pour communier et communiquer lors d'événements heureux ou malheureux », souligne Guillaume Jéol, concepteur lumière à l'Atelier Roland Jéol. L'image de l'hôtel de ville de Paris illuminé en vert après le retrait américain de l'accord sur le climat en janvier 2017 avait fait le tour du monde. La tour Eiffel change aussi régulièrement d'habit de lumière ou bien s'éteint lors d'événements marquants.

A l'occasion des Jeux olympiques de Paris en 2024, un bâtiment phare de la capitale devrait afficher un nouvel éclairage : la tour Montparnasse. Aux commandes : le collectif d'architectes Nouvelle AOM, composé de Franklin Azzi, Frédéric Chartier, Pascale Dalix, Mathurin Hardel et Cyrille Le Bihan, ainsi que l'agence de conception lumière 8'18''. « Ce ne sera pas un éclairage habituel de mise en valeur du bâtiment qui figera sa silhouette nocturne pour cinquante ans, promet Franklin Azzi. Ce sera plutôt une boîte à outils flexible qui diffusera des informations en résonance avec l'actualité du Grand Paris : Nuit blanche, Foire internationale d'art contemporain, Sidaction, etc. » Chaque fenêtre deviendra un pixel de l'image grâce au matériel inséré dans son cadre. Des stores vénitiens, ouverts ou fermés, serviront à la réflexion de la lumière. Les Parisiens aimeront-ils ainsi davantage la tour Montparnasse ? Réponse à l'allumage, dans six ans.

Logement - Une tour semée d'étoiles

La mise en lumière de la tour d'habitation TR2 à Elbeuf-sur-Seine (Seine-Maritime) a remporté le premier prix du concours Lumières 2018. « Avant, ce bâtiment était une caricature du logement social en zone urbaine sensible. Maintenant il signale l'entrée dans la ville, tout un symbole », a souligné le jury.

- Une lumineuse isolation thermique par l'extérieur : la société anonyme immobilière d'économie mixte (Saiem) de la Ville a profité de la rénovation de cet immeuble de 12 étages construit en 1972 pour incruster, dans les nouvelles façades, des spots à leds blanches. Le matériel a été fourni par Luce & Light et installé par Artelec en 2017 pour un coût de 6 332 euros HT. La facture d'électricité n'est pas à la charge des locataires.

- Un « ciel étoilé » à la tombée de la nuit : l'agence d'architecture Boucles de Seine a constellé l'angle nord-est du bâtiment de 313 points lumineux fixes qui apparaissent quand la lumière du jour disparaît. Si l'un de ces points venait à s'éteindre, l'impression générale persisterait. L'extinction des feux est programmée chaque soir à minuit et demi.

- Un site vu sous un nouveau jour : selon Olivier Rouault, directeur de la Saiem jusqu'en août 2018, « les familles sont très fières d'habiter ce phare dans la ville ». Pour lui, « la lumière peut revaloriser un territoire et le rendre attractif », à l'image des bords de Seine industriels métamorphosés en un lieu de promenade baigné d'une lueur bleutée.

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La mise en lumière de cet immeuble d’habitation réhabilité signale l’entrée de la ville d’Elbeuf-sur-Seine (Seine-Maritime). - © PHOTOS : PHOTO 2000
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La mise en lumière de cet immeuble d’habitation réhabilité signale l’entrée de la ville d’Elbeuf-sur-Seine (Seine-Maritime). - © PHOTOS : PHOTO 2000
Bibliothèque - Un silo à livres enluminé

La mise en lumière du silo à livres de la bibliothèque municipale de la Part-Dieu, à Lyon (Rhône), a décroché le premier prix du concours Lumières 2016. Le jury a salué « la juste adéquation entre contenant et contenu ».

- Un matériel obsolète et énergivore à remplacer : à la faveur des travaux de rénovation sur l'enveloppe de ce magasin de stockage datant de 1972, la municipalité a changé, en 2014, le dispositif d'éclairage vieux de vingt ans. Grâce à une majorité de leds fournies par Soliled et installées par Serpollet, la consommation a baissé de 80 %. Coût de l'opération : 400 000 euros HT. Le réemploi de 123 tubes fluorescents Philips a permis une économie substantielle de 40 000 euros.

- Une lumière révélatrice d'architecture : pas facile d'éclairer une boîte noire de 17 étages, a d'abord pensé Guillaume Jéol. Le concepteur lumière a finalement eu l'idée d'en souligner à la fois la verticalité et l'horizontalité en s'infiltrant dans les failles architectoniques existantes. « J'ai voulu aussi exprimer à l'extérieur ce qui se cache à l'intérieur », ajoute-t-il. En façade, des traits et points lumineux évoquent ainsi la couverture et les tranches de livres entreposés. L'escalier de secours illuminé en jaune évoque la dorure des incunables.

- Une skyline nocturne pour le quartier d'affaires : la bibliothèque de la Part-Dieu a donné le ton pour la mise en lumière des architectures les plus hautes qui entourent la gare. « De l'or à l'argent », résume Thierry Marsick, directeur de l'éclairage public à la mairie de Lyon.

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Des traits et points lumineux symbolisent les livres contenus dans l’opaque magasin de stockage de la bibliothèque de la Part-Dieu, conçue par l’architecte Jacques Perrin-Fayolle. - © MICHEL DJAOUI
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Des traits et points lumineux symbolisent les livres contenus dans l’opaque magasin de stockage de la bibliothèque Des traits et points lumineux symbolisent les livres contenus dans l’opaque magasin de stockage de la bibliothèque de la Part-Dieu, conçue par l’architecte Jacques Perrin-Fayolle. - © SPL LYON PART DIEU
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Cette bibliothèque est intégrée au plan lumière de Lyon, qui vise à mettre en évidence les plus hauts bâtiments de la ville. - © ON, AGENCE DE CONCEPTION LUMIÈRE
« Optons pour la sobriété énergétique et esthétique plutôt que pour le tape-à-l'œil »

Comme président du jury du concours Lumières 2018, organisé par le Syndicat des entreprises de génie électrique et climatique (Serce), que pensez-vous du lauréat du premier prix (lire p. 65) ?

Le jury a primé, à l'unanimité, la mise en valeur par la lumière d'un bâtiment qui d'ordinaire ne l'est pas : un immeuble de logement social. Les façades existantes, caractéristiques de la production des années 1970, ont été rajeunies et embellies. Une initiative à suivre, puisque le bailleur social, les résidents et l'ensemble de la collectivité portent désormais un regard plus sympathique sur un édifice perçu jusque-là comme austère. L'éclairage simple et discret lui apporte aussi une touche d'élégance. Il n'y a pas que les monuments qualifiés d'historiques et ayant déjà du cachet qui méritent d'être éclairés, regardés et récompensés.

En tant que maire et président de l'association Les Eco Maires, vous prônez la sobriété énergétique et esthétique en matière d'éclairage. Pour quelles raisons ?

Pour les élus, l'apparition de la led relève du miracle. Elle ne coûte et ne consomme presque rien comparée aux anciens appareils. Mais le risque est d'en installer trop. Certains ont tendance à penser que plus il y en a, mieux c'est.

Or, point n'est besoin de lumières et de couleurs clinquantes pour enjoliver un site. Laissons cela aux feux d'artifice du 14-Juillet. Et optons toute l'année pour la sobriété plutôt que pour le tape-à-l'œil.

La pollution lumineuse nocturne est-elle une préoccupation pour les élus ?

Il y a encore dix ans, la notion de pollution lumineuse faisait un peu sourire. Les maires qui en parlaient étaient considérés comme de gentils écolos à qui rien ne convenait dans la société. Aujourd'hui, l'idée fait son chemin, mais on n'est pas arrivés au bout. Certains ont toutefois compris qu'il est possible de se sentir en sécurité dans nos villes la nuit tout en diminuant la présence de l'éclairage public. Cela représente une économie pour le porte-monnaie et pour la planète.

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Guy Geoffroy, maire de Combs-la-Ville (Seine-et-Marne) - © MAIRIE DE COMBS-LA-VILLE
Friche militaire - Une base sous-marine scénarisée

La mise en lumière de la base sous-marine de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), véritable outil de reconquête urbaine, a obtenu le troisième prix du concours Lumières 2015.

- Une installation vétuste à renouveler : afin de remettre à niveau l'éclairage nocturne de ce site militaire édifié en 1942 et reconverti en espace public à la fin du XXe siècle, la municipalité a missionné l'agence Luminescence. « L'éclairage devait être à la fois fonctionnel, sécuritaire et de mise en valeur, j'ai proposé de combiner les trois en un », explique la fondatrice de l'agence, Virginie Voué. Les alvéoles 8, 9, 10 et 11 ont ainsi été équipées de 264 luminaires de types led, iodure métallique et tube fluorescent pour un coût de 540 000 euros HT. Le matériel a été fourni par Sammode et Abak, puis installé par Lucitea Atlantique et Citeos Exploitation Loire Océans.

- Un scénario joué du soir au matin : fini, les faisceaux lumineux qui rythmaient les 130 mètres de traversée du bâtiment, place aux lignes continues qui rasent les murs en béton et focalisent la perspective. Place aussi aux couleurs : du rose orangé, quand le soleil se couche, au mauve bleuté à son lever, en passant par le blanc chaud-froid et le bleu pâle pendant la nuit noire. Tout ce phasage a été programmé par Lumières utiles.

- Un lieu répulsif devenu attractif : avant la mise en lumière fin 2014, peu de monde s'aventurait dans l'obscurité de la base sous-marine. « Maintenant, ça vit, les gens y rentrent plus facilement et se réapproprient ce patrimoine qui fait partie de la ville », indique François Lesté, responsable de l'unité éclairage public à la mairie de Saint-Nazaire.

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Rose, bleu, mauve… La gamme de couleurs évolue de la tombée de la nuit au lever du jour. Le scénario varie l’été et l’hiver.- © PHOTOS : ANTOINE MONIÉ
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Rose, bleu, mauve… La gamme de couleurs évolue de la tombée de la nuit au lever du jour. Le scénario varie l’été et l’hiver. - © PHOTOS : ANTOINE MONIÉ
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La lumière rasante révèle les aspérités des parois en béton, - © PHOTOS : ANTOINE MONIÉ
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Autrefois dans l’ombre, la base sous-marine se reconnecte à l’espace public grâce à son éclairage dynamique coloré. - © PHOTOS : ANTOINE MONIÉ

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