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"Le mirage du savoir des autres", par Gilbert Ramus, architecte

CHESSA Milena |  le 21/02/2008  |  France

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L’élargissement des connaissances des entrepreneurs aux spécialités qui ne sont pas les leurs est à la mode. Est-ce bien raisonnable ?

Voilà ce qui nous a été donné à lire récemment dans "Le Moniteur" du 18 janvier 2008, page 52 : "Les corps d’état ne pourront plus travailler séparément. Chacun restera toujours spécialiste de son lot, bien entendu, mais devra également être en mesure de conseiller le client, hors de son domaine de compétence initiale, sur les choix énergétiques prioritaires à effectuer. Conséquence, le professionnel devra avoir, d’une part, une connaissance poussée du bâtiment dans son ensemble pour être capable d’effectuer les analyses et expertises préliminaires et, d’autre part, pouvoir ensuite passer le relais aux autres corps d’état pour effectuer les travaux qui n’entreraient pas dans son lot." Espérons que les journalistes ont mal compris les hauts fonctionnaires et les entrepreneurs qui ont inspiré plusieurs articles sur le même thème.

Une remarque préliminaire : l’intervention des corps d’état a toujours dû être coordonnée : le maçon pouvait-il ignorer le charpentier et celui-ci ignorer le couvreur ? Où est la novation ? Au fil des décennies, la complexification du bâtiment a rendu de plus en plus nécessaire : - d’abord de réfléchir aux objectifs à atteindre, - ensuite de concevoir ce que l’on allait réaliser et d’organiser intelligemment la construction même des ouvrages. L’institutionnalisation des coordinations OPC puis SPS n’ont été que deux étapes de l’indispensable organisation des corps d’état sur un chantier.

Mais c’est surtout toute la suite du texte qui, à notre humble avis, fait fausse route d’un bout à l’autre. Il faut être particulièrement inconscient des enjeux de la réhabilitation de "l’existant", (c’est-à-dire 100% de notre parc bâti, dans des situations évidemment très différentes) pour rédiger plusieurs pages sur ce sujet sans écrire une seule fois les mots de "maître d’œuvre", "architecte" ou "ingénieur". L’administration aurait-elle oublié que ces professionnels sont les premiers qu’il convient de faire intervenir et que les incitations que l’État va offrir aux maîtres d’ouvrage doivent porter d’abord sur le financement des études préalables ?

D’ailleurs, "Avoir une connaissance poussée du bâtiment dans son ensemble pour être capable d’effectuer… etc." n’est-ce pas spécifiquement l’une des compétences basiques de la maîtrise d’œuvre ? Si au cours des siècles, l’architecte d’abord, puis l’équipe de maîtrise d’œuvre ensuite, se sont petit à petit différenciés des entrepreneurs, c’est bien parce que la diversité des enjeux, l’ampleur des attentes, la sophistication des techniques, l’alourdissement démesurée de la réglementation ont rendu de plus en plus indispensable l’intervention de ces professionnels en amont de la construction. Pourquoi vouloir revenir en arrière ?

Autre préoccupation : ravaler la réhabilitation de tout notre patrimoine existant à la seule maîtrise de l’énergie, si vitale soit-elle, c’est masquer toutes les autres composantes de notre cadre de vie. A-t-on déjà oublié l’accessibilité, l’hygiène, les sécurités de toutes sortes ? A-t-on tout simplement oublié que le but de l’architecture, c’est de créer des ouvrages susceptibles de répondre à l’ensemble des attentes (*) des citoyens qui en auront l’usage ou la vue ? Au moment d’entreprendre des travaux significatifs sur des bâtiments, ce serait commettre une énorme faute que de ne pas penser "globalement".

Enfin, dernière critique : "inviter les corps d’état à sortir de leur domaine de compétence initiale pour conseiller leur client" n’est pas seulement absurde, c’est une incitation à donner des conseils inappropriés, voire "intéressés". Car ce n’est pas la vocation légitime de l’entrepreneur de se "démener" auprès d’un maître d’ouvrage potentiel pour lui conseiller (en toute incompétence) d’acheter les ouvrages d’autres professionnels.

Mais surtout, quand on mesure le coût de la non-qualité des travaux de bâtiment (10 milliards d’euros par an, lit-on !), ne doit-on pas encourager toutes les entreprises (et toutes les entreprises sérieuses le font) à toujours mieux former leurs cadres et leurs ouvriers dans les techniques de leurs propres corps d’état, (et bien sûr, au respect des ouvrages des autres entrepreneurs).
Quand les métiers deviennent de plus en plus difficiles (c‘est le cas du bâtiment), ne faisons pas croire aux entrepreneurs que le métier des autres est plus facile que le leur et qu’ils pourront l’assimiler aisément, encourageons-les à maîtriser parfaitement les travaux de leurs propres spécialités et n’ayons pas la sottise de les inciter à conseiller les maîtres d’ouvrage en dehors de leurs compétences !

Et parallèlement, encourageons aussi les maîtres d’œuvre à se former de mieux en mieux pour être à la hauteur des nouveaux enjeux.

(*) Valeurs culturelle, sociale, urbanistique, environnementale, esthétique, fonctionnelle, ergonomique, technique, etc., qui font qu’un bâtiment peut enrichir la ville, ou dont l’absence peut conduire les citoyens à le rejeter.

Gilbert Ramus, architecte, est président de la Commission juridique de l’Unsfa (Union nationale des syndicats français d'architectes)

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