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Le Grand Paris comme un nouveau New York ?
Projet de transport collectif annulaire, train léger implanté au-dessus du périphérique, vu par l'équipe Portzamparc. - © © Doc Christian de Portzamparc - Laboratoire Cretel

Le Grand Paris comme un nouveau New York ?

Denis Dessus, Isabelle Coste, David Orbach |  le 01/04/2010  |  France newparisTransportsArchitectureFormation BTP

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Denis Dessus, vice-président du Conseil national de l'Ordre des architectes, avec Isabelle Coste et David Orbach architectes et urbanistes livrent leurs craintes de voir le projet de Grand Paris, oublieux de l'histoire de la capitale, succomber aux sirènes de la culture internationale dominante.

Comme prévu, le Grand Paris se résorbe inexorablement dans de sombres questions de transports dont nous ne doutons pas qu'elles vont absorber les budgets, puis rapidement dissoudre les projets. On aurait tort de le reprocher, comment pourrait-il en être autrement ? A cette échelle du territoire et quelque soient les discours, seuls les transports déterminent l'urbanisme - on ne construit que près d'une voie - et comme les routes contemporaines n'empruntent en définitive jamais autre chose que les anciennes voies gauloises - pas forcément dans le détail, mais toujours dans leur destination - on comprend très vite que tout ce "foisonnement d'idées innovantes" des débats sur le Grand Paris ne résistera pas bien longtemps au principe de réalité : la vallée conduit la route comme une boule de flipper, en se riant des conférences. On ne déplace pas une voie ferrée avec des mots, même bons, même assisté par Photoshop. Gageons que les réseaux de transport qui se construiront seront ceux prévus finalement de longue date par le ministère de l'Équipement, et qu'il aurait construit même sans le Grand Paris. Pour impressionnants que soient donc ces investissements, la véritable nouveauté ne peut pas venir de ce coté là.

L'équivalent d'un département français part chaque année en espaces "urbanisés"

La consultation du Grand Paris nous satisfait, un peu, car c'est l'ébauche d'un intérêt pour un urbanisme de projet et non réglementaire, une reconnaissance de la capacité à imaginer d'une profession, mais elle nous hérisse, beaucoup, car les architectes et leurs projets ne sont que de la pub pas très chère pour une opération de communication, la volonté de remplir le vide intersidéral de la politique d'aménagement du territoire par un coût médiatique. La décentralisation a explosé toute vision d'ensemble, et toute volonté d'en avoir. La France n'est plus capable de grands réseaux d'infrastructure, n'arrive pas à faire le montage du canal Seine-Nord Europe, met des décennies à faire une ligne TGV quand parallèlement sont supprimés toutes les voies ferrées pénétrantes "vertes" et vertueuses.
La France se désertifie, au grand bonheur des sangliers, chevreuils et lapins, tout en se faisant gangréner par une consommation d'espace délirante en lotissements et zone artisanales et commerciales indigentes, l'équivalent d'un département part chaque année en espaces "urbanisés". Aucune réflexion face à un phénomène aux conséquences économiques, environnementales, sociologiques lourdes. Nous avons une gouvernance du verbe, pas de la réflexion ni de l'action. L'architecture est un enjeu de civilisation a dit N. Sarkozy, mais on est dans les faits très loin des années ou culture et réflexion avaient une signification... Rappelons que les lois de l'architecture datent de 1977 et 1985, nul doute que de telles lois seraient de la science-fiction aujourd'hui, comme le démontrent la dégradation constante du rôle des concepteurs dans les textes réglementaires (Code des marchés publics) et, globalement, dans le processus de production du bâti et du cadre de vie. A quand un nouveau souffle, la reconnaissance de l'intelligence, la création d'un grand ministère de l'Architecture et du Cadre de vie ?

Un désir étasunien dans les images des équipes d'urbanisme du Grand Paris

Nous regardons la consultation internationale sur l'avenir de la métropole parisienne. Que le Grand Paris est Américain ! D'abord dans le discours du président de la République bien entendu, qui nous livre sans surprise son imaginaire amoureux dans lequel on peine à trouver dans ses mots quelque chose de grand qui soit Français : "New-York", "Londres", "le film Avatar", "une grande entreprise américaine". Et si un jour notre président, lassé, nous quittait pour les Etats-Unis ? Nous divaguons.
Puisque ce rêve baigne le souhait présidentiel, personne ne s'étonnera de retrouver ce désir étasunien dans les images des équipes d'urbanisme du Grand Paris. On les a retenues pour cela. Citons, en vrac :
- Un Central Park bordé de gratte-ciels, au lieu d'être simplement vert et beau comme le parc de Versailles.
- Des gratte-ciels américains comme s'il en pleuvait. Disséminés n'importe où et particulièrement là où personne n'en veut. Choquer fait évidemment partie intégrante de la stratégie, mais dans quel but ?
- La disparition des clôtures : les Anglo-saxons ne clôturent pas, les Latins si; la clôture est donc ringarde.
- Des aérotrains monorail de Disneyworld.
- La liaison de la capitale avec la mer, comme Londres, comme New York.
- Et partout du nomadisme, du nomadisme, du nomadisme. Un bâtiment touchant le sol est visiblement une horreur. L'avenir est d'habiter un container.
Copier les Etats-Unis n'est plus signe de vulgarité, mais de grandeur. La ligne bleue des Vosges a maintenant la silhouette de grosses maisons de banlieue d'un film américain crétin. La culture française s'est longtemps demandée : "Qui nous délivrera des grecs et des romains?" Et bien aujourd'hui c'est fait. Notre antique et leste Périclès est désormais obèse, porte un jeans, un tee-shirt, et joue au casino. La messe (valant Paris) est dite : nous sommes gallo-américains.

Ne cédons pas aux clichés internationaux, tartinés de salade sur le toit pour être "vert"

Le plus effrayant dans tout cela est que jamais la singularité de Paris n'est traitée. Son unicité. Sa spécificité. A aucun moment il n'a été recherché et montré sa précieuse distinction architecturale et urbaine, afin de la protéger face à cette mondialisation qui aplatit tout, afin de l'affirmer pour un projet convenable. Ce Grand Paris aurait pu être tout aussi bien un Grand Sao Paulo, un Grand Toronto. Dès que l'on parle du Paris historique et tant aimé, on nous répond que l'on veut le muséifier. Il s'agit bien de cela ! Un écrivain qui n'a jamais lu aucun livre ne sera jamais un bon écrivain. Une ville qui ne s'intéresse pas à sa propre architecture n'en construira jamais une nouvelle. Comme le dit cette publicité d'une radio - "Si tu n'as pas de nostalgie, tu n'as pas d'avenir !" - et comme nous le dit aussi à chaque page et bien mieux que nous l'écrivain le plus grand : l'art véritablement novateur recherche le temps perdu. Si nous voulons véritablement relancer la capitale vers un avenir désirable, nous avons d'abord besoin de comprendre l'architecture parisienne (et des autres régions), identifier la qualité d'un ouvrage, la typicité de son origine géographique, un savoir-faire de nos entreprises reconnu et apprécié. Il ne faut pas craindre que cela bridera la création. Paris n'est pas New York, Shanghai ou Dubaï, ne cédons pas aux clichés internationaux, tartinés de salade sur le toit pour être "vert". La qualité de l'architecture ne se mesure pas à des objets isolés emblématiques, qui flattent ego et médias, et qui sont le reflet de modes datées.

Il nous faut une politique urbaine à l'échelle des territoires

Osons l'innovation, donc, mais sans oublier l'histoire, et l'homme. La ville n'est en fait que le reflet de la société qui la produit. Elle devrait être belle, douce, écologique et solidaire, et non seulement générée par des intérêts économiques spéculatifs. Pour cela il nous faut une culture et une volonté partagées, une conscience des enjeux de société sur le long terme, une mise en chantier d'une politique urbaine à l'échelle des territoires. Nous verrons alors éclore une architecture réellement novatrice et spécifique, poétique et romantique, exégèse d'une société apaisée. L'avènement d'un nouveau style typiquement français ?

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