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Le barrage d'Assouan, maître du Nil L'exploit technique, l'erreur écologique

CATHERINE SABBAH |  le 21/04/2000

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Enjeu de la guerre froide, catastrophe écologique, déracinement d'une population, destruction de trésors archéologiques... Le barrage d'Assouan aligne les points noirs. C'est oublier qu'il répondit, au moment de sa construction, à un projet de développement industriel et agricole qui aurait pu transformer l'Egypte. S'il a déçu ces espoirs, l'ouvrage n'a jamais failli à sa tâche : il maintient les crues du Nil depuis bientôt 30 ans.

Le barrage d'Assouan, inauguré par le président Anouar el-Sadate en 1970, a usurpé le nom de son prédécesseur. L'ouvrage original, qui date de 1902, existe encore à quelques kilomètres en aval du Grand Barrage. Rehaussée une première fois en 1912, puis à nouveau en 1933, cette première ébauche ne parvint jamais à dompter complètement les caprices du Nil. En cas de grosses crues, de peur de voir s'effondrer le mur sous la pression de l'eau, les ingénieurs ouvraient les vannes inondant des zones théoriquement protégées.

C'est dans les années 1950 que le projet d'un nouveau barrage voit le jour, porté comme un symbole de développement et un gage d'autonomie par Gamal Abdel Nasser, au pouvoir en 1954. Quelques obstacles vont pourtant ralentir la construction de ce projet pharaonique, dont le chantier dura onze ans, tua près de 500 ouvriers, obligea 90 000 personnes à quitter leurs terres, et réclama seize fois plus de matériaux que la grande pyramide.

La première bataille est culturelle. Au vu des premières études, la communauté internationale s'émeut du sort des temples et des vestiges de l'ancienne Egypte et d'une partie de la Nubie, promis à la noyade sous le réservoir. En 1960, les fonds abondent de toutes parts, en réponse à un appel de Vittorino Veronese, alors président de l'Unesco, pour dépêcher des chercheurs, accélérer les relevés, et déplacer le plus possible de monuments. Une vingtaine seront sauvés, dont le temple d'Abou-Simbel. Son découpage spectaculaire en un puzzle géant de 1 050 blocs numérotés et sa reconstruction quelque 65 mètres plus haut, dans un site reconstitué pour l'accueillir en 1963, ont coûté 240 millions de dollars et mobilisé 3 000 personnes. Las... Malgré les nombreuses autorisations de fouilles et la présence d'archéologues du monde entier, les travaux d'excavation sont trop lents pour le calendrier de Nasser. Le barrage doit avancer, tant pis pour l'Histoire.

Le second combat est plus dangereux pour l'équilibre mondial de l'époque. Alors que les Etats-Unis ont accepté de financer les études à hauteur de 20 millions de dollars, que les Français, les Anglais, et la Banque mondiale sont prêts à mettre la main au portefeuille, Nasser signe des marchés d'armement avec la Tchécoslovaquie et s'affirme de plus en plus pour le non-alignement aux côtés de Tito. En pleine guerre froide, c'en est trop pour « l'ouest » qui se désengage. La réponse est immédiate : en juillet 1956, Nasser nationalise le canal de Suez alors sous contrôle européen. Cet éclat rend au chef de la nation sa légitimité politique et à l'Egypte, les revenus tirés du passage des pétroliers censés financer en cinq ans la construction du barrage. Sans l'aide financière et technique de l'URSS, trop heureuse de prendre le relais des Etats-Unis, il n'aurait sans doute jamais vu le jour.

En 1971, après la mort de Nasser, c'est Anouar el-Sadate, son successeur, qui inaugure la nouvelle merveille de l'Egypte. Pour la première fois, les crues du Nil sont réellement maîtrisées. Et cet exploit a coûté plus d'un milliard de dollars. Epais de 986 mètres à sa base, le mur du barrage monte jusqu'à 111 mètres, accroché entre deux falaises de calcaire distantes de près de 4 kilomètres. Au sommet passe une route à 4 voies de quarante mètres de large. Le réservoir créé par ce « monstre », le lac Nasser, s'étend sur plus de 5 000 kilomètres carrés et retient 169 milliards de mètres cubes d'eau.

Les bénéfices du barrage sont indéniables et immédiats : irrigation contrôlée, navigation facilitée, électrification, et naissance de centres sidérurgiques grâce aux 10 milliards de kilowattheures produits chaque année par les 12 turbines renouvelées en 1980 par du matériel américain, développement d'une économie de la pêche dans le réservoir... Mais il faudra quelques années pour oser quelques critiques. L'ouvrage a détruit une partie de l'écosystème en retenant les tonnes de limon fertile qui se déposaient autrefois sur les terres inondées. Cet engrais naturel repose aujourd'hui au fond du bassin et ne sert à rien, alors que les paysans égyptiens ont recours à des produits chimiques et coûteux. Autre point relevé par les experts internationaux : l'unicité de la source d'électricité et le risque de paralysie du pays en cas d'accident. Consultés sur le projet du barrage des Trois-Gorges, sur le Yang-tseu-kiang en Chine, certains prennent même Assouan comme exemple à ne pas suivre. Enfin, menacé à plusieurs reprises par les Israéliens et les Libyens, le site du barrage est truffé de dispositifs antiaériens et dangereux.

« Notre pays sera un paradis après la construction du barrage », avait annoncé Nasser. Trente ans plus tard, le pays a plus que doublé de population et ce pari économique n'est pas encore gagné.

PHOTOS : Le barrage d'Assouan s'étend sur 4 kilomètres de longueur et 111 mètres de hauteur. Il a nécessité seize fois plus de matériaux que la grande pyramide. La mise en eau du barrage a mis en péril le temple d'Abou-Simbel, qui a été déplacé. On voit ici, à droite, le visage de Ramsès II en cours de levage.

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