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GERARD GRANDVAL |  le 16/02/2001  |  FormationArchitectureAménagementParisInternational

GERARD GRANDVAL, Architecte-urbaniste

Le développement du village planétaire a-t-il rendu la ville sans objet ? Certains le croient. En effet, si l'architecture suscite auprès d'un public toujours plus étendu une curiosité et un intérêt croissants, ce qui nous réjouit vivement, si cette appétence encourage l'organisation de colloques, de rencontres, d'expositions, la publication de revues et de livres, dont l'Académie d'architecture encourage l'édition à travers le prix du Livre d'architecture que nous organisons chaque année, si ces multiples ouvrages témoignent de la très grande qualité de nombre de réalisations et du talent des architectes auxquels les nouvelles techniques donnent les moyens de s'exprimer et d'inventer, il semble toutefois que l'attente de ville ne soit pas comblée.

Cette agitation masque difficilement l'absence trop résignée d'un projet. L'actuelle impuissance à réinventer la ville incline, ce qui est heureux, à conserver et à protéger avec plus de vigilance qu'autrefois les monuments ou bâtiments anciens, et à faire l'économie de la tabula rasa à laquelle nous étions voués. Toutefois, le devoir d'inventer un patrimoine reste inaccompli.

Entre regret et projet

D'une certaine façon, architectes et citoyens sont orphelins d'une ville (qui peut-être n'a jamais existé) amicale, respirable, composée et libre, fraternelle, dense, vivante et aérée, spacieuse, protégée des nuisances. De plus, les citoyens semblent tenir rigueur aux architectes de ne pas assumer ce grand projet, qui, en fait, ne leur est pas ou plus confié. Cette ville quelque peu virtuelle, le nouveau siècle nous permettra-t-il d'en dessiner les contours, de la concevoir, de la promouvoir, et de trouver ainsi une réponse à la croissance urbaine anarchique qui nous est promise ?

Une telle ville mythique se situe entre regret et projet. Le regret des villes médiévales organiques, quelque peu idéalisées, dont nous supporterions difficilement les égouts à ciel ouvert, l'atmosphère empuantie, mais dont le subtil enchevêtrement de rues étroites et de places alternées enchante toujours. Regret de la ville classique, mentalement maîtrisée, intelligemment ordonnée, rassurante et prévisible, induisant une unité du monde, une permanence des structures urbaines et des repères temporels, que malheureusement le réseau de communication a fait exploser. Mais, en tout état de cause, regret de villes identifiables dont les proportions, l'articulation hiérarchisée des espaces publics et privés n'ont rien perdu de leur attrait ni de leur efficacité.

Le projet, lui, se tiendrait à égale distance entre deux cauchemars nullement improbables : d'une part l'extension indéfinie d'une zone périurbaine destructrice des espaces naturels, incontrôlable et, par conséquent, vulnérable à la violence ; d'autre part, simultanément, particulièrement dans les pays à forte croissance démographique, la constitution de mégalopoles surdensifiées, anarchiques et insalubres, lieux d'une nouvelle barbarie.

L'attente de ville est là, et rien ne prouve que le modèle européen soit périmé, que la généralisation d'une connexion instantanée avec le reste du monde, d'une grande fluidité dans les déplacements et dans les relations sociales ne demande pas en contrepoint un effort de composition urbaine définissant des repères stables dans l'espace et le temps, autrement dit : les planificateurs ne devraient pas courir derrière les voitures et s'abandonner à la fatalité du chaos.

Si la capitale, pour citer un exemple proche, reste en ses quartiers centraux d'une lecture simple, qui force l'admiration, tous perçoivent que cette architecture ne s'est pas étendue à la périphérie où tout s'effiloche. Les portes de la ville pourraient être aménagées, les relations avec les communes riveraines par-delà le périphérique, établies. A l'intérieur, de vastes jardins, des places publiques devraient être créés au-dessus des espaces ferroviaires. L'axe de la Seine permettrait la desserte en site propre des principaux monuments visités. L'ambition doit aller au-delà de l'aménagement de dallages et de bordures de trottoir.

La relation entre l'architecture et ce que l'on désigne par urbanisme, ou aménagement urbain, a depuis longtemps fait l'objet de malentendus et d'ambiguïtés. Au cours des précédentes décennies, l'approche urbanistique a souvent conduit à produire un tissu urbain décousu, à accentuer la dépendance aux voitures ; elle s'est limitée au ravaudage des tissus anciens, alors que de fortes affirmations architecturales, pour ne citer que l'Opéra-Bastille, ont tristement ignoré la ville.

Ces désordres exquis

Nous ne désespérons pas cependant de faire entendre que l'architecture n'est pas une discipline seconde, une sous-traitance de l'aménagement urbain. Il nous importe plus encore de dénoncer cette dérive perverse qui consiste à avaliser le désordre par l'esthétique, à proposer comme admirable ce que nous subissons, ces désordres exquis. En effet, sous l'oeil de l'artiste tout est beau ou mérite le regard : la montagne de déchets, l'accumulation de ferrailles entassées ou la brume des nuages toxiques polluant San Francisco, à l'égal du pavage de la place Saint-Marc ou de l'architecture des rizières de Bali ou des palais de Rastrelli sur la rive de la Neva. Tout est beau vu du ciel, à condition de ne pas y regarder de près et d'ignorer la vie des hommes en un aristocratique mépris.

Si certains tentent de légitimer le désordre urbain par de subtiles mises en scène, nous restons convaincus que l'architecture de la ville apparaîtra dans ce prochain siècle comme la seule réponse sociale et spatiale à l'inappropriation croissante des lieux de vie. Nous ressentons donc qu'il y a une certaine urgence à mettre à contribution l'imagination des architectes pour initier les projets de ville ici et ailleurs.

PHOTO : Gérard Grandval, architecte-urbaniste, est diplômé de l'ENSBA Paris et grand prix de Rome. Il a notamment assuré la réalisation du quartier du Palais à Créteil, de la Ferme du Buisson à Marne-la-Vallée et de la cité Dar el-Beda à Alger. Il est également l'auteur du Centre d'expositions et de présentation de la mode à Paris (carrousel du Louvre). Gérard Grandval est actuellement vice-président de l'Académie d'architecture.

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