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La smart city, du rêve à la réalité
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La smart city, du rêve à la réalité

Claire Chevrier |  le 30/11/2018  |  EntreprisesCollectivités localesIndustrieSmart City

Si le sujet génère un large enthousiasme, le marché est encore loin d'être mature, tant du côté des collectivités que des entreprises des secteurs de la construction et de l'industrie. L'enquête menée par « Le Moniteur », « La Gazette des Communes », « L'Usine Nouvelle » et Birdz montre en effet une distorsion importante entre les réponses données et la réalité.

La ville du futur est dans les radars, mais encore éloignée du centre de la cible. 22 % des collectivités ayant répondu à notre questionnaire déclarent être déjà engagées dans un projet de ville du futur et, un tiers serait en train d'y réfléchir. Côté fournisseurs, même enthousiasme : 48 % des entreprises de la construction et 40 % de l'industrie affirment avoir déjà une offre dédiée pour les collectivités. Parmi elles, respectivement 72 et 61 % disent avoir déjà collaboré avec une collectivité sur ce type de projets. L'optimisme est donc de mise. La ville du futur semble sur les rails ! D'autant plus que la grande majorité des collectivités qui ne sont pas engagées sur un projet se dit convaincue de l'intérêt du sujet : elles sont 74 % à considérer qu'il leur faudrait s'engager. Seules 17 % sont réfractaires.

« Les acteurs dans le monde territorial et dans les entreprises identifient bien que la ville du futur est un enjeu, que c'est un sujet important. Le fait que beaucoup de collectivités déclarent s'être saisies de la question est encourageant. Cependant, il est impossible que 22 % des collectivités ayant répondu soient réellement engagées dans un projet. Il ne faut pas être dans le fantasme ! Attention aux phénomènes de mode et à ne pas faire du smart washing comme l'on fait du green washing », prévient Jacques Priol, président du cabinet de conseil Civiteo.

« Même dans les collectivités de plus de 50 000 habitants, il n'y en a pas 22 % qui sont engagées sur le sujet. Sur toute la France, on ne compte qu'une trentaine de projets », confirme Fabien Cauchi, président du cabinet Métapolis. Selon lui, cela réinterroge beaucoup sur ce que chacun met derrière le terme de ville du futur. « Les collectivités qui ont déployé du paiement en ligne ou des bornes de contrôle de stationnement avec lecture des plaques d'immatriculation peuvent considérer qu'elles utilisent de la donnée et donc qu'elles font de la ville intelligente », explique Fabien Cauchi. Au vu de ce constat, il semble également très optimiste de penser que 38 entreprises de la construction ayant répondu et 31 de l'industrie ont mené plus de trois projets chacune avec des collectivités…

Manque de maturité

Beaucoup de répondants ne nient pas leur manque de maturité sur les projets de ville de futur. Ainsi, les collectivités ne s'attribuent, en onner une note comprise entre 0 et 4. A l'inverse, une sur trois estime être mature, en s'octroyant une note comprise entre 7 et 10.

Les entreprises sont un peu moins sévères avec elles-mêmes, puisque celles du secteur de la construction s'attribuent un 5,9 sur 10 et celles de l'industrie un 5,5. Mais, « les secteurs de la construction et de l'industrie ont eux aussi encore un gros effort à faire pour comprendre les enjeux et un travail à mener pour caractériser et adapter leurs propositions afin de passer à de vraies offres et pas seulement avoir de jolies plaquettes sur papier glacé », juge Fabien Cauchi. Ce manque de maturité de l'offre est confirmé par le fait que 53 % des entreprises du bâtiment et 44 % de l'industrie déclarent ne pas souhaiter adhérer au label ReadytoServices (R2S), créé en juin 2018 par la Smart Building Alliance et Certivéa. Pire, une entreprise du bâtiment sur trois et une sur deux dans l'industrie ne semblent pas connaître ce label qui est pourtant un des principaux référentiels de smart building.

Les entreprises sont très sévères avec leurs clientes : selon elles, plus de 70 % des collectivités ne sont pas préparées pour mener des projets liés à la ville du futur. Il est vrai qu'elles ont probablement besoin de s'organiser.

Mauvaise connaissance des données

Ainsi, les interlocuteurs des entreprises sont très variés. Si dans 27 % des cas le contact des entreprises est au sein des directions générales ou des directions générales adjointes, il peut aussi se faire via les directions des services techniques, de l'urbanisme, de l'aménagement du territoire ou des systèmes d'information. .. 37 % seulement des collectivités s'étant déclarées engagées dans un projet de ville du futur ont mis en place une organisation transversale pour gérer ce projet. Elles ont par ailleurs peu de recul sur les expérimentations qu'elles ont déjà menées. Un quart des collectivités étant déjà engagées dans un projet déclare avoir mis en place un dispositif de mesure d'impacts. Bilan, 40 % des répondants ne savent pas dire s'ils sont satisfaits ou non des actions menées…

« Beaucoup de collectivités sont conscientes qu'il y a des choses à faire, mais ne savent pas par où commencer. Il y a un vrai problème de culture de la donnée, d'appréhension des nouveaux usages par les décideurs publics. Si cet effort de compréhension est fait, il est possible ensuite de s'organiser, de monter en compétence sur la data, sur les questions de gouvernance et les stratégies de la donnée. C'est seulement à ce moment-là que la collectivité est prête à rentrer dans la smart city », assure Jacques Priol. Or, selon lui, il faut déjà savoir quelles données on a, être capable de les mettre en open data, pour ensuite pouvoir mettre en place des projets liés à la ville intelligente.

« L'open data est la première brique de la smart city », affirme-t-il. Cependant, 32 % des collectivités ayant répondu à l'enquête pensent être bien équipées pour exploiter des données en open data… Plus inquiétant encore, à la question « à qui appartiennent les données que vous collectez », 23 % des collectivités ne savent pas répondre et 9 % pensent qu'elles sont à la fois leur propriété et celle de l'entreprise qui exploite le service. Les entreprises ne sont pas plus matures sur ce thème de la gouvernance des données. Elles sont environ 30 % à répondre que les données appartiennent à la fois à la collectivité et à leur entreprise. 17 % des sondés dans la construction et même 32 % dans l'industrie ne savent pas quoi répondre.

« Toutes les données dont on parle ici ont une finalité d'intérêt général. La loi pour Une République Numérique a défini ces données d'intérêt général. Dans le cadre d'une délégation de service public, elles appartiennent à la collectivité, mais cela ne semble pas encore très clair pour les acteurs. Ce n'était pas grave tant qu'elles ne servaient que pour gérer la DSP mais, avec la ville de demain, la question de la gouvernance territoriale de la donnée est un enjeu stratégique pour savoir qui aura la main. Il faut se poser la question dès maintenant, garder la maîtrise et la responsabilité individuelle de la gestion de ces données. Tout reste à construire », constate Jacques Priol. Actuellement des dispositifs techniques collectent des données mais peu de personnes se demandent à qui elles appartiennent.

Environnement et transport plébiscités

Les axes prioritaires des collectivités, en terme de ville du futur, sont les transports et la mobilité intelligente (77 %) ou l'environnement durable (73 %). Ces priorités correspondent aux attentes des entreprises. « Actuellement la réalité de la smart city, ce sont des métiers techniques de flux comme le traitement des déchets, l'énergie, l'eau, les transports, car dans ces secteurs on dispose de données et de capteurs. Ce n'est donc pas un hasard de voir ces thématiques sortir en premier, car il est possible de croiser des données, utiliser des algorithmes… », analyse Jacques Priol.

Les collectivités estiment que les principaux bénéfices de la ville du futur seront le déploiement d'une démarche écologique mais aussi de répondre aux besoins des citoyens en matière de services urbains et de transports. « Mettre le citoyen au centre des projets, c'est plutôt une bonne chose. Actuellement, les projets sont positionnés surtout sur de l'optimisation financière : ils restent cantonnés aux métiers de flux où on peut mesurer les économies réalisées. Il y a donc un décalage entre les intentions, la volonté et la réalité de ce qui est mis en œuvre », estime Jacques Priol. Selon lui, si les villes avaient modélisé les usages des transports, elles auraient probablement pu prévoir l'arrivée des trottinettes électriques et lancer elles-mêmes des DSP. Des thèmes tels que l'éducation, la sécurité et la santé arrivent beaucoup plus loin dans le classement des projets que les collectivités et les entreprises souhaitent mener, probablement parce que les acteurs ne voient pas encore comment des outils utilisant des données massives peuvent apporter des réponses sur ces sujets. On pourrait imaginer des modélisations permettant de prévoir le décrochage scolaire de certaines élèves par exemple. Cependant, faire émerger des projets sur de telles thématiques est complexe, car il y a des enjeux politiques, notamment dans le secteur de la sécurité, où les collectivités sont en général très prudentes.

Par ailleurs, on touche aussi à la protection des données à caractère personnel. Or, il reste de nombreux efforts à faire sur ce volet. En effet, seule une collectivité sur deux dit avoir mis en place un système de protection des données. Et, que ce soit au sein des collectivités ou des entreprises, plus d'un répondant sur cinq ne sait pas quelle direction, dans sa structure, est responsable du RGPD !

Freins divers

Pourtant, l'organisation de la gestion des données et le manque de confiance en la protection des données de la part des citoyens ne sont perçus comme des freins que par respectivement 27 et 18 % des collectivités. Du côté des entreprises, ce n'est guère mieux puisque seulement 17 % des répondants du secteur de la construction et 13 % de l'industrie ressentent le manque de confiance des citoyens comme un frein, et respectivement 15 et 20 % évoquent la difficulté à garantir la sécurité des données.

Collectivités et entreprises citent massivement comme freins au développement de la ville du futur le manque de moyens financiers et le manque de ressources compétentes en interne. « Mettre le manque de moyens financiers en premier montre selon moi encore le manque de maturité des répondants. Actuellement on peut expérimenter des usages innovants avec des financements modestes », affirme Jacques Priol. Il ajoute que la Caisse des dépôts construit un dispositif qui donnera très bientôt un droit de tirage sur le programme Cœur de ville. Un coup de pouce qui devrait lever bien des soucis de financement, puisque ces fonds pourront couvrir 50 à 100 % des coûts.

Fabien Cauchi, pour sa part, est moins sévère : « Les difficultés financières ne sont pas les mêmes en fonction de la taille des collectivités. Les grandes savent aller chercher des leviers de financement, mais les autres n'ont pas l'ingénierie suffisante. Pour les petites, les problématiques financière et humaine constituent un vrai enjeu .» Un volet formation semble également nécessaire tant dans les collectivités qu'au sein des entreprises. Ces dernières estiment qu'il est difficile de trouver les compétences en interne (frein cité par 39 % des répondants dans le secteur de la construction et 43 % dans l'industrie) mais aussi en externe (une sur quatre). Les collectivités ne sont que 13 % à se préoccuper de ce manque de compétences chez leurs prestataires. Il reste encore du chemin à parcourir avant que la ville du futur devienne réalité.

Méthode de l'enquête.

Étude réalisée via un questionnaire en ligne, par Infopro Digital Etudes pour « Le Moniteur », « La Gazette des communes », « L'Usine Nouvelle » et Birdz, du 9 au 19 octobre 2018. 339 répondants, moitié élus, moitié agents étaient issus de collectivités, 214 travaillaient dans la construction (42 % du second œuvre, 27 % des travaux publics et génie civil route), 210 exerçaient dans une entreprise de l'industrie (27 % de la construction, 21 % de l'automobile et 16 % technologie).

22 %

22 % des entreprises de la construction ont déjà mené au moins 6 projets de ville du futur pour des collectivités.

30 %

30 % des entreprises de l'industrie ont déjà mené au moins 6 projets de ville du futur pour des collectivités.

48 %

48 % des entreprises de la construction affirment avoir déjà une offre ville du futur à destination des collectivités, et 20 % disent être en cours de développement. Une sur quatre n'a pas le projet d'une offre spécifique.

40 %

40 % des entreprises de l'industrie déclarent avoir une offre dédiée aux collectivités, et 10 % disent y travailler.

39 % n'ont aucun projet sur le sujet.

1/3

1/3 des entreprises entrent directement en contact avec les collectivités pour leur soumettre une proposition.

49 % des acteurs de la construction et 35 % de l'industrie répondent également aux appels d'offres.

27 %

27 % des entreprises ont pour contact la direction générale des services ou la DGA de la collectivité. Viennent ensuite les directions des services techniques, de l'urbanisme ou de l'aménagement du territoire.

53 %

53 % des entreprises de la construction n'ont pas prévu d'obtenir le label ReadytoServices (R2S) créé en juin 2018 pour que les bâtiments deviennent des plates-formes de services.

Seuls 5 % y ont adhéré et 10 % prévoient de le faire.

Plus de 30 % ne savent pas répondre.

44 %

44 % des entreprises de l'industrie ne souhaitent pas obtenir ce label, et la moitié ne sait pas répondre à la question.

Seuls 3 % disent y avoir adhéré, et 3 % en avoir le projet.

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