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"La pierre, ce matériau du futur", par Gilles Perraudin, architecte

DEGIOANNI Jacques-Franck |  le 21/01/2008  |  France entièreFernand Pouillon

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Dans l'approche environnementale, la question du matériau est centrale. Et dans cette question, la place des matériaux d'origine naturelle est primordiale. Le débat est ici malheureusement pollué par de honteuses campagnes de publicité : il est difficile de trouver aujourd'hui des matériaux de construction qui ne soient pas HQE! A tel point qu'on peut se demander pourquoi nous en avons fait une référence... La place des matériaux naturels dans la construction est largement corroborée par leur importance dans l'architecture vernaculaire, érigée dans un temps de pénurie énergétique et révélatrice des concepts constructifs alors à l'oeuvre.
Mais, qu'est-ce qu'un matériau naturel? C'est tout simplement un matériau directement issu du milieu naturel et qui n'a subi aucune transformation structurelle. Ou si l'on préfère, un matériau qui n'a subi pour être utilisé dans la construction, qu'un calibrage dimensionnel. Ce qui évite la dépense énergétique nécessaire à sa production. On comprend ainsi l'immense qualité de ces matériaux qui, dans la quête de la diminution des émissions de CO2 dans l'atmosphère, sont parmi ceux qui offrent la plus petite quantité d'énergie dépensée. Les seules énergies nécessaires sont celles mobilisées pour sa transformation dimensionnelle, les outillages nécessaires à leur mise en oeuvre sur le chantier, et le transport.
On trouvera dans cette famille le bois, la terre, les végétaux (la paille) et, bien entendu, la pierre...

Abondance de la ressource
La pierre rassemble l'intégralité des qualités que nous venons de souligner. Son abondance extraordinaire sur toute la surface de la terre en fait un matériau d'une disponibilité totale. La diversité de ses qualités, des pierres dures aux pierres tendres, autorise son utilisation dans de nombreux cas. Et il n'est pas besoin de se référer au passé pour illustrer notre propos : les manuels d'histoire de l'architecture - vernaculaire ou non - en regorgent. Ce merveilleux matériau est pourtant malheureusement oublié des questions environnementales... Contrairement au bois qui, depuis de nombreuses années, a bénéficié d'un regain d'intérêt jusqu'à devenir la référence environnementale par excellence. Ce qui autorise toutes les dérives que l'on constate lorsque le matériau ne devient plus qu’un simple décor appliqué sur une façade. Outre l’abondance de la ressource disponible, la pierre présente des qualités extraordinaires! Elle n'a besoin d'aucun produit chimique pour être préservée, ce qui en fait un matériau extrêmement sain. Elle stocke le CO2 par sa production liée à l'activité des océans, absorbeurs de CO2. Une qualité souvent oubliée dans la mesure où sa production perpétuellement renouvelée à l'échelle géologique n'est pas observable sur la durée d'une vie humaine. Les pierres volcaniques, inscrites dans ce même processus de renouvellement, présentent également une inertie importante qui lui donne des qualités thermiques privilégiées dans le cadre d'une recherche d'économie d'énergie incluant la thermique d’été.

Un matériau compétitif
Le recyclage de la pierre est le plus économe en énergie qui soit. La pierre peut être réutilisée autant de fois qu'on le désire. Son démontage est simple et sa réutilisation se fait avec un minimum de transformation. De plus, son usage reste toujours valorisé, contrairement à d'autres matériaux qui nécessitent une énergie importante pour être démonté (cf. tous les matériaux issus du ciment par exemple). Et combien d'exemples où des architectures historiques ont bénéficié du démontage d'ouvrages antérieurs pour nous convaincre de cette qualité du recyclage de la pierre! C'est aussi un matériau très économique, malheureusement aujourd'hui identifiée comme un matériau onéreux. Pourquoi? Parce que son utilisation est à présent réservée à la rénovation d’ouvrages historiques pour lesquels les conditions de façonnage et de mises en oeuvre sont inadaptées à une production contemporaine. Il faut savoir qu'une pierre mise en oeuvre dans un monument historique doit obligatoirement être taillée à la main - et sur ses six faces - dont une seule sera visible!
Dans le cadre de notre utilisation de la pierre nous mobilisons des moyens contemporains de construction (transport et levage) qui rendent la pierre compétitive. N'oublions pas que la pierre a été très largement utilisée dans la reconstruction, après la Seconde guerre mondiale. De nombreux quartiers subsistent ou la pierre était le matériau de construction par excellence. Dans la plupart des villes du sud de la France, qui utilisaient une pierre tendre et largement disponible, la plupart des constructions à loyer modéré sont en pierre. Et leur état de conservation est remarquable, contrairement à bien des opérations plus récentes construites avec des matériaux plus "contemporains".
Souvenons-nous des réalisations de Fernand Pouillon qui défendit avec zèle la construction en pierre. Sa disparition de la construction des logements sociaux n'est pas due à son prix, mais bien au lobbying des groupes industriels sur les règles politiques du développement de ces logements.

Un faux débat
La réglementation appliquée à la pierre est aujourd'hui un frein à son utilisation. La première concerne ses lieux d'extraction, les carrières. Assimilées par de pseudo écologistes à une pollution visuelle, elles font l'objet de pressions qui limitent leur développement. Leur raréfaction est un facteur d'augmentation du coût du matériau. Merci les écolos! Elles subissent également des réglementations iniques les obligeants à reconstituer le lieu d'exploitation dans leur état initial. Ce qui oblige les carriers à consigner la somme nécessaire à cette reconstitution avant même de commencer à exploiter le site!
On aimerait que cette intelligente réglementation ne concerne pas que les seules carrières mais s'applique aussi à tous les lieux de production existants. Ce qui éviterait d'avoir à dépolluer - aux frais de la collectivité - des friches industrielles en déshérence...
Le sous-développement des moyens de transport actuel est un autre frein. L'abandon de systèmes de transport économes en énergie condamne tous les transports de matériaux lourds à faible valeur ajoutée. Ce qui est le cas de la pierre. Le coût du fret par camion sur une autoroute condamne la plupart des matériaux naturels. Aussi est-ce un faux débat que de parler d'utilisation régionale des matériaux naturels. Toute l'histoire de l'architecture abonde d'exemple ou la pierre et transportée sur de longues distances pour être utilisé dans des lieux très éloignés de son extraction. Ce qui a été possible tout simplement parce que le transport s'effectuait principalement par voie d'eau, sur les fleuves. La pierre pouvait ainsi parcourir des distances considérables pour trouver sa place dans une économie généralisée de la construction. Poser le problème de son utilisation régionale n'est pas une bonne manière d'envisager une extension de son utilisation. Certes il est clair que les constructions d'un lieu géographique particulier vont s'appuyer sur des ressources locales. Mais souvent lorsque le matériau de qualité manque dans certaines régions celui-ci est importé d'une autre région.

Absence de règles
Mais il existe encore un autre frein considérable à l'utilisation actuelle de la pierre massive. C'est, tout simplement, l'absence de règlement de construction. La nécessité faite aujourd'hui à un constructeur de garantir sa construction entraîne une référence obligatoire à des règles constructives agréées. Ces règles, les normes-DTU, sont aujourd'hui indispensables pour permettre l'utilisation de matériaux ou procédés constructifs dans la construction. Depuis quelques années ces règles sont systématiquement exigées par les bureaux de contrôle. Des règles mises en places pour permettre à de nouveaux procédés et matériaux d'être utilisés après avoir subi un examen attentif afin d’éviter leur mauvaise utilisation, source de sinistres et de contentieux. Ces agréments sont demandés et financés par les industriels. Dans ce contexte les matériaux et procédés technologiques traditionnels n'ont, bien sûr, jamais fait l'objet de tels règlements! Personne, puisque ces procédés ne sont pas la propriété d'une entreprise ou d'un fabricant, n'a jamais songé à demander et encore moins à financer l'obtention d'un DTU de référence. Voici une aberration qu'il serait indispensable de corriger rapidement si l'on veut voir la pierre réapparaître dans les procédés de construction contemporains. Mais le veut-on seulement?...
La pierre massive employée en appareillage ne bénéficie d'aucune règle de construction. Par défaut, il est fait référence au DTU 20.1 qui concerne la construction utilisant des blocs de petites dimensions issus d'une production industrielle! C'est-à-dire les blocs en béton, en terre cuite creux, en béton cellulaire. Des règles totalement inadaptées à la construction en pierre massive dont l'application est, dans certains cas, en totale contradiction avec les règles de l'Art propres à la pierre.

Où sont les ingénieurs?
Ce qui nous amène à parler de l'absence dramatique d'ingénieurs connaissant la construction en pierre. L'ingénierie actuelle est principalement dévolue à la construction en béton armé et, pour une faible part, à la construction en acier. Une infime partie des ingénieurs peuvent aujourd'hui se réclamer d'une connaissance de la construction en bois. Et à une ou deux exceptions près, il n'existe pas d'ingénieurs connaissant la pierre... Lorsqu'ils y sont confrontés, les ingénieurs pour se rassurer transposent à la pierre les règles de construction en béton armé. Une attitude aux conséquences dramatiques... Pourquoi? Parce que la construction en pierre, d'une grande souplesse, est à l'exact opposé de la construction en béton armé, d'une grande rigidité. Les deux sont incompatibles. En cherchant à rigidifier une construction en pierre, on aboutit à des contresens absolus, notamment en faisant traverser la pierre par des éléments de raidissement qui vont à l'encontre de l'exigence de souplesse du matériau. Ou encore par la mise en place de joints de dilatation équivalents à ceux du béton armé alors que la pierre n'est qu'un appareillage de joints de dilatation d'une densité extraordinaire!

Patrimoine culturel
Bref, il y a urgence à former et à rendre présent dans l'enseignement des ingénieurs les règles de la construction en pierre (nous nous occupons des architectes). Il est dramatique et consternant de voir - alors que la construction en pierre n'a cessé de ses développer et de se complexifier au cours de siècles - qu'elle n'est plus enseignée dans les écoles d'ingénieurs. On pourra le comprendre à l'aune de l'efficacité et de la rentabilité immédiate, mais n'oublions pas que l'école Polytechnique a été fondée par un ingénieur, Gaspard Monge (1746-1818), sur la base de la connaissance et de l'enseignement de la stéréotomie, science de la coupe et de l'assemblage des pierre dans des figures constructives stables.
Je voudrais rappeler ici que celui qui m'a redonné le goût de la construction en pierre a été l'ingénieur Peter Rice (1935-1992). Il n'est pas besoin de rappeler son génie pour comprendre l'intérêt qu'il y aurait aujourd'hui à se réapproprier la construction en pierre. D'ailleurs, sa contribution à un ouvrage remarquable construit pour l'exposition universelle de Séville (1992), a redonné tout son sens à la construction en pierre dans un contexte contemporain. Quelques architectes célèbres, je pense aux constructions en pierre massive de Jorn Utzon à Majorque, ne renient pas l'utilisation de ce matériau qui appartient pleinement à notre patrimoine culturel.
La pierre, j'en suis intimement convaincu, sera le matériau du futur dans les problématiques environnementales qui sont les nôtres aujourd'hui.
Gilles Perraudin

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