Paysage

La pensée du vivant s’éclate au potager du roi

Consacrées à la pensée du vivant, les confidences de paysage 2018 ont consolidé ce rendez-vous annuel, le 29 mars à Versailles. Organisateur de l’événement, l’Ecole nationale supérieure du paysage renforce sa vocation de chef d’orchestre d’une symbiose entre sciences dures et molles, à l’occasion de cette deuxième édition du symposium printanier, irrigué par des philosophes, des agronomes et des botanistes.

Non, les sciences molles n’ont pas le monopole du sensible. Dans son intervention intitulée « La vie sans lisières comme fruit du sensible », Jacques Tassin, chercheur en écologie végétale, a donné la mesure du « vent de désegmentation dans la représentation du vivant », le 30 mars au symposium « Confidences du paysage » réuni à Versailles : quand 20 générations suffisent pour transformer le bec d’un oiseau introduit à la Réunion par les occidentaux, les généticiens perdent leur boussole, tout comme les tenants d’une représentation arborescente de l’évolution. Jacques Tassin assortit son adieu à Darwin d’un mot d’ordre aux accents néo-soixante-huitards : « Rompons avec l’héritage qui représente le sensible comme un obstacle à la science » !

 

Le murmure des mycorhizes

 

Avant le chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) de Montpellier, le représentant d’une autre institution vénérable des sciences dites dures a prouvé sa maîtrise de la métaphore, clé indispensable pour ouvrir les portes de l’intelligibilité du vivant : professeur au muséum national d’histoire naturel, Marc-André Felosse a concentré l’attention des participants sur « les microbes qui sculptent les arbres des forêts »… L’invisible façonne le visible en se nourrissant des branches basses, ce qui favorise l’élancement des futaies.

Entre racines et champignons, les mycorhizes commencent tout juste à révéler leur potentiel : « Nous percevons aujourd’hui un murmure dont vous tirerez une symphonie », a prédit Marc-André Félosse aux élèves paysagistes qui composaient environ la moitié des personnes réunies dans le grand amphithéâtre comble de l’école de Versailles, attenant au potager du roi.

 

Le triomphe du végétal

 

Parmi les signes du changement de paradigme en instance dans la pensée du vivant, Catherine Larrère, professeur à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne, pointe la personnalité juridique accordée en 2017 à un fleuve néozélandais : la philosophe y voit le marqueur d’une mise en cause de la dualité entre homme et nature, au profit d’une cause commune entre les vivants d’un même milieu. La constitution équatorienne et l’épilogue de Notre-Dame-des-Landes résultent selon elle de la même onde de choc.

« La place centrale du végétal change le regard de la société sur le vivant : l’idée que les arbres pensent est devenue presque normale », se réjouit Catherine Larrère. A l’anthropomorphisme individualiste qui imprègne notre relation à l’ours ou au loup, succède une identification à une puissance expansive en racines et en superficies. « Nous arrêtons de projeter notre ressemblance, ce qui me donne confiance dans notre capacité à faire de mieux en mieux », conclut la philosophe.

 

L’optimisme du paysagiste

 

Reprenant cette balle au bond, l’autre philosophe du symposium Augustin Berque définit le végétal comme un « être qui invite à saisir des ensembles ». L’éclatement de la dualité homme/nature rend nécessaire, selon lui, l’invention d’une « morale nouvelle, entre l’intelligence artificielle indispensable et la nécessité de prendre soin de la planète ». Face à « l’accélération du déclin de la biodiversité ordinaire », l’ampleur du défi saute aux yeux de Denis Couvet, ingénieur agronome et écologue : « La transversalité n’a jamais été autant proclamée et jamais aussi absente », analyse le défenseur d’une articulation entre l’économique, le social et l’écologique.

La lucidité n’interdit pas l’espoir : le paysagiste Alain Freytet, professeur à l’école de Versailles, a porté ce message de la profession en fin de symposium. Sa conviction s’est forgée au fil de projets écologiques et participatifs qui répondent à la question posée en début de journée par Olivier Mongin, directeur de publication de la revue Esprit : celle de la compatibilité entre démocratie et préservation de la biodiversité. Le regard optimiste du paysagiste reflète un parti explicité par Vincent Piveteau, directeur de l’école de Versailles : « Les systèmes vivants doivent être considérés sous l’œil de la coopération, de l’association, de la symbiose ».

 

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