En direct

La nature s’invite en ville

MARGOT GUISLAIN |  le 17/07/2014  |  SantéArchitectureTechniqueEnvironnementSecond œuvre

Au moment où la ville se densifie, la nature s’y propage jusque dans les moindres recoins. Du macadam aux toitures bétonnées, elle est partout la bienvenue et sous les formes les plus inattendues…

Jusqu’à récemment, la fusion de la ville avec la nature relevait de l’imagerie des cités utopiques voire de la science-fiction post-apocalyptique. Aujourd’hui, alors que la moitié de la population mondiale vit en milieu urbain, faire entrer la nature dans la ville est une nécessité : il faut densifier pour éviter l’étalement urbain qui ruine l’équilibre écologique, mais aussi permettre à la nature de pénétrer cette ville pour ne pas y suffoquer.

A de rares exceptions près, la création de grands parcs urbains n’est plus à l’ordre du jour : par manque de foncier disponible et parce que la démarche va à l’encontre du processus même de densification. Tous les emplacements et supports disponibles sont alors bons pour que la végétation s’immisce, comme l’explique le paysagiste Gilles Clément dont le « Manifeste du tiers paysage » est devenu la référence des aménageurs en matière d’espaces verts. Ce qui tombe bien, puisqu’à la nature domestiquée des parcs haussmanniens, les citadins lui préfèrent aujourd’hui une végétation plus spontanée, de proximité, à l’exemple des jardins partagés.

Vers la ville végétale

C’est aujourd’hui la nature qui vient au secours de la ville : à New York, 14 hectares d’espaces verts nomades pourraient ainsi voir le jour si le concept de « RootBus », un dispositif de végétalisation des toits d’autobus, était décliné sur les 4 500 véhicules qui sillonnent la ville.

A Chicago, des hectares de champs sont cultivés sur les toits des immeubles. En France, les activistes-jardiniers de la « Guerilla Gardening » organisent des opérations commandos, comme le désasphaltage d’un coin de trottoir pour y planter des rosiers. Les paysagistes de l’agence Coloco imaginent des « Jardins aériens » alimentés par tout ce que les bâtiments rejettent pour fonctionner, tels les condensats des unités réfrigérantes accrochées en façade. Ainsi fourmillent les astuces qui permettent à la nature de conquérir la ville.

Plus officielle, la végétalisation des façades et des toitures se généralise dans beaucoup de grandes villes. A Paris, l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur) a recensé 314 hectares de toits-terrasses végétalisables. Un immense espace vert potentiel entre ciel et terre, auquel la nouvelle municipalité veut donner réalité, capable de stocker 40 à 60 % des eaux pluviales et d’offrir de nouveaux espaces publics : régulation de la température extérieure par évaporation de l’eau des végétaux, absorption des gaz polluants, préservation de la biodiversité, isolation thermique des bâtiments, amélioration de la qualité de vie, vecteur de lien social et de convivialité, etc. La ville sera végétale ou ne sera pas.

Un coin de rue transformé en mini-square dans le 2ème arrondissement de Paris

Mur végétal au croisement de la rue d'Aboukir et de la rue des Petits-Carreaux à Paris IIème
Mur végétal au croisement de la rue d'Aboukir et de la rue des Petits-Carreaux à Paris IIème - © © Yann Monel

« En 2001, lorsque j’ai recouvert de plantes un mur de trente mètres de haut dans la cour intérieure de l’hôtel Pershing Hall (Paris VIIIe) - une commande de l’architecte d’intérieur André Putman - chacun a compris que ce type d’installation pourrait être appliqué à l’échelle urbaine », explique le botaniste Patrick Blanc, dont le dispositif de « Mur Végétal » superpose un cadre métallique, une plaque de PVC expansé et du feutre qui, par capillarité, irrigue les plantes, à l’image de la mousse. Le mur qu’il vient de réaliser sur le pignon d’un immeuble de logements haussmannien, au croisement de la rue d’Aboukir et de la rue des Petits-Carreaux (Paris IIe), a été commandé par le propriétaire, principalement soucieux d’améliorer la physionomie du quartier. C’est ainsi qu’un jardin vertical de 25 mètres de haut pour une surface de 250 m2, tapissé de 7 600 plantes de 237 espèces et variétés différentes a métamorphosé cet angle de rue, jusque-là abandonné à la domination d’un pignon aveugle, en un mini-square. La végétation isole tout à la fois le bâtiment, agit sur le rafraîchissement et la purification de l’air et contribue à diminuer le stress ambiant. Toutes les villes qui se sont lancées dans un vaste plan de végétalisation du bâti n’ont pas les moyens d’une pareille sophistication, mais tous les murs végétalisés qui voient le jour à moindre coût doivent un peu de leur existence au concept de Patrick Blanc.

Maîtrise d’ouvrage : privée. Maîtrise d’œuvre : Patrick Blanc, botaniste. Surface : 250 m2. Montant des travaux : nc


Un jardin suspendu dans le ciel de La Défense

Jardin suspendu dans le ciel de La Défense
Jardin suspendu dans le ciel de La Défense - © Pierre-Elie de Pibrac / AGENCE A. BECHU

Dans la tour D2, actuellement en phase d’achèvement à La Défense, le travail se conjuguera avec la nature. Et c’est bien ce qui est démontré aux visiteurs en quête de plateaux à louer lorsqu’ils découvrent le « jardin des nuages » perché à 197 mètres de hauteur. Les paysagistes de Coloco et de l’atelier Silva Landscaping l’ont conçu comme un jardin japonais, où la nature miniaturisée se confronte au gigantisme de l’environnement et apparaît plus symbolique que jamais dans cet enclos aérien, déconnecté du quotidien. Pour l’aménager, il a fallu anticiper les vicissitudes de l’altitude : températures plus élevées en été, plus basses en hiver, vitesse des vents, etc. Les végétaux ont ainsi été assujettis à un treillis métallique lui-même ancré dans le sol. Ils sont hydratés par un système d’humidification de l’air qui crée un effet de brouillard éphémère. Il semblerait que ce soit dans le jardin que les potentiels occupants de la tour s’attardent le plus longtemps : c’est assez dire la valeur ajoutée que l’irruption de la végétation dans l’univers millimétré des bureaux apporte à l’immobilier tertiaire.

Maîtrise d’ouvrage : Sogecap. Maîtrise d’oeuvre : Anthony Bechu, Tom Sheehan, architectes associés. Paysagistes : Coloco, Atelier Silva Landscaping. Surface : 400 m². Montant des travaux : 500 000 euros TTC.

Le potager partagé sur le toit

Le potager partagé sur le toit - Paris XXème
Le potager partagé sur le toit - Paris XXème - © Christophe Noël /DEVE

Les jardins partagés fleurissent dans les endroits les plus variés - squares, zone non aedificandi, friches ferroviaires, pieds d’immeubles, etc. - à l’initiative des acteurs les plus divers : riverains, ville, Réseau ferré de France (RFF), bailleurs sociaux, etc. Pour celui de la rue des Haies (Paris XXe), l’idée en revient aux architectes de l’agence TOA qui, dès la phase concours, ont proposé au maître d’ouvrage (Paris Habitat) de tirer parti des 600 m2 de toiture du gymnase dont ils étaient les maîtres d’œuvre, afin qu’y soit aménagé un nouveau coin de verdure pour le quartier. Le bailleur social l’a ensuite rétrocédé à la Ville de Paris, qui en a confié la gestion à l’association à vocation sociale Arfog-Lafayette (réinsertion des personnes en difficulté), à laquelle elle octroie des subventions. Ce « jardin d’insertion » est depuis entretenu par une animatrice spécialisée et… un peu débordée par le succès de l’opération : 2 500 visiteurs en 2013, dont des architectes, des urbanistes, des écoliers, etc. Réunis en leur propre association, les riverains accèdent au site pendant le week-end et en assurent alors la permanence. « Ce jardin est un véritable lieu d’apaisement, de mixité sociale et de rencontres intergénérationnelles », observe Valérie Navarre, coordinatrice des « Jardins du béton », jardins collectifs d’insertion sociale dont fait partie celui-ci.

Maîtrise d’ouvrage : Paris Habitat. Maîtrise d’œuvre : TOA architectes. Paysagiste : Paysage & Lumière. Surface : 600 m2. Montant des travaux : nc.

Gilles Clément, paysagiste. Auteur du « Manifeste du tiers paysage » (Editions Sens & Tonka) « La notion de mauvaises herbes est une aberration »

PHOTO - 800995.BR.jpg
Gilles Clément, paysagiste - © © ENSI Bourges

En quoi consiste le concept de « tiers paysage » ?

En répondant à une commande du Centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière (Haute-Vienne), nous avons constaté la présence d’une grande diversité d’espèces dans les espaces abandonnés (friches, terrains accidentés, bas-côtés de route, etc.), à l’inverse des milieux ruraux gérés par l’homme, comme les exploitations forestières. Ces délaissés, qui composent le tiers paysage, représentent de véritables refuges pour le développement de la biodiversité, dont dépend notre existence.

Où ce concept trouve-t-il son application en milieu urbain ?

Depuis une vingtaine d’années, certaines villes comme Rennes, Nantes, Grenoble et Paris, se sont engagées dans cette voie en supprimant les produits chimiques injectés dans le sol (pesticides, herbicides, etc.). Nourrie de particules diverses et par le carbone des voitures dont elle a besoin, une végétation nouvelle a commencé d’apparaître sur des sols a priori stériles, composés de goudron ou de béton. On les appelle encore aujourd’hui des « mauvaises herbes » ! Cette notion est une aberration car elles font partie de notre écosystème.

La préservation de ces délaissés peut-elle se plier à une logique d’aménagement urbain ?

La méthode que j’applique consiste à effectuer des relevés sur le terrain pour établir ensuite une sorte de plan de zonage : certains délaissés, aptes à accueillir une diversité végétale intéressante, pourront évoluer naturellement ; d’autres seront aménagés, par exemple, en jardin potager ou en terrain de sports. A Montpellier, nous avons proposé de relier ces espaces en créant des « couloirs biologiques ».

Colombe Brossel, adjointe à la Mairie de Paris, chargée des espaces verts, de la nature, de la biodiversité et des affaires funéraires. « La nature devra s’immiscer dans tous les interstices »

Colombe Brossel, adjointe à la Mairie de Paris
- © Henri Garat/Mairie de Paris

La Mairie de Paris s’est donnée pour objectif la création de 30 hectares d’espaces verts d’ici à 2020. Pourquoi ce chiffre ?

Depuis 2001, 60 hectares d’espaces verts supplémentaires ont été créés à Paris, soit 30 hectares par mandature : nous comptons continuer au même rythme. Cependant, il nous faudra être plus inventifs et volontaristes qu’auparavant, dans la mesure où les terrains disponibles se sont réduits. La nature devra donc s’immiscer dans tous les interstices et surfaces disponibles : toitures, façades, pieds d’immeubles, délaissés de voiries, placettes minérales abandonnées, etc.

Quels dispositifs peuvent être mis en place pour végétaliser de manière aussi disséminée ?

Nous lançons dès à présent une grande consultation auprès des Parisiens qui permettra d’effectuer le recensement de 200 emplacements potentiels, via une application et un site Internet dédiés. En effet, qui, mieux que les habitants, connaît son quartier dans les moindres recoins ? Toutes les idées seront les bienvenues, et le dédale de procédures administratives par lequel les particuliers devaient jusqu’à présent passer pour obtenir l’autorisation d’intervenir sur l’espace public sera considérablement simplifié.

Et en ce qui concerne les acteurs de la construction ?

Nous travaillons actuellement avec l’ensemble des bailleurs sociaux de la Ville de Paris pour restructurer les cours intérieures des résidences existantes en jardins partagés. En ce qui concerne les murs et les toitures végétalisés, la région Ile-de-France propose déjà des subventions à hauteur de 20 % du coût des travaux. La révision du Plan local d’urbanisme (PLU), prévue pour la fin 2014, offrira un nouveau cadre réglementaire pour la végétalisation du bâti.

Commentaires

La nature s’invite en ville

Votre e-mail ne sera pas publié

Éditions du Moniteur Le Moniteur boutique

200 initiatives pour la transition énergétique des territoires

200 initiatives pour la transition énergétique des territoires

Date de parution : 11/2018

Voir

Le Moniteur n°6000 du 26 octobre 2018

Le Moniteur n°6000 du 26 octobre 2018

Date de parution : 10/2018

Voir

Droit de l'Aménagement, de l'Urbanisme, de l'Habitat - 2018

Droit de l'Aménagement, de l'Urbanisme, de l'Habitat - 2018

Date de parution : 06/2018

Voir

Accéder à la Boutique

Les bonnes raisons de s’abonnerAu Moniteur

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index
Je m’abonne
Supports Moniteur