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LA MATÉRIALITÉ OCCULTÉE DE LA VILLE INTELLIGENTE

Cécile Diguet et Fanny Lopez |  le 17/09/2018  |  ParisFrance entièreEuropeNumérique

La smart city, ville intelligente, est devenue depuis une dizaine d'années le concept dominant en matière de prospective urbaine. Lancé par les industriels de l'informatique, repris par les acteurs du numérique et tout particulièrement les Gafam, il promeut une ville de réseaux connectés, dont les centres névralgiques sont les data centers, usines de stockage et de gestion continue de milliards de données. Mais l'invisibilisation physique et la surconsommation énergétique de ces derniers vont à l'encontre d'une nécessaire sobriété.

Le ciment de la ville intelligente est fait de données et de réseaux informatiques. Le concept a été créé au milieu des années 2000 par les industriels et les ingénieurs de Cisco et IBM, via un programme de recherche et de marketing aussi puissant qu'efficace. Ce produit infrastructurel global n'a, depuis, cessé de dominer la prospective économique et urbaine. En 2008, au moment où la crise financière touchait les Etats-Unis, la ville intelligente(1) est apparue comme un projet de restructuration des systèmes et des services qui font la ville à partir des technologies de l'information et de la communication. Les opérateurs historiques de l'urbain se sont affairés à rassembler, stocker, trier, analyser les données qui permettraient d'optimiser un modèle technologique hérité, et de contrer les crises - technique, idéologique, climatique et énergétique - qui le frappent. Depuis dix ans, le succès conceptuel de la ville intelligente ne faiblit pas, porté par l'explosion de la numérisation de l'économie, des échanges de données, du Cloud et de la perspective de 50 milliards d'objets connectés en 2020. En dépit des apports de la science- fiction du début du XXe siècle, qui ont anticipé nombre de dérives et promesses, le paradigme de la ville intelligente a envahi l'imaginaire urbain et colonisé l'esprit des décideurs politiques. La fascination que suscitent cette urbanité numérique en devenir et son économie reste toutefois oublieuse de sa matérialité. Or l'emprise spatiale et énergétique des infrastructures pose aujourd'hui deux questions. La ville intelligente ne contient-elle pas le problème qu'elle prétend résoudre, du fait de la démesure des infrastructures requises et du principe d'accroissement exponentiel des données nécessaires à son fonctionnement - avec pour corollaire des besoins spatiaux et énergétiques accrus, en électricité notamment ?

Comment architecturer et intégrer ces infrastructures en pleine expansion, en particulier les data centers, aux territoires urbains et ruraux ?

Un concept-outil providentiel

C'est en 2010, avec l'appel international Smarter Cities Challenge, qu'IBM a proposé de mettre à disposition des acteurs des collectivités territoriales ses consultants pour imaginer des villes « plus intelligentes ». En partageant leurs données urbaines, plus de 2 000 collectivités sélectionnées ont bénéficié en retour d'une expertise en planification stratégique, en gestion de données et de compétences technologiques dans un domaine choisi : transports, énergie, gestion de l'eau, services sociaux, sécurité, etc. Le programme s'est poursuivi en 2011, avec la commercialisation de l'Intelligent Operation Center for Smarters Cities. La mise en ordre de la ville ne se fait plus par le plan : « Ce n'est pas l'urbaniste qui en trace les contours, ce sont les ingénieurs du secteur informationnel »(2) , affirme Valérie Peugeot, chercheuse au sein d'Orange Labs.

Il existe une corrélation entre la crise économique et climatique de la fin des années 2000 et le succès de cette offre de service qui fait triompher le global sur le local. L'intelligence est désormais dans la machine, qui serait en mesure de prévoir et de traiter des problèmes de grande échelle, capacité dont l'humain ne dispose pas. Pour l'historienne des sciences Orit Halpern, « les préoccupations concernant le changement climatique, la raréfaction des sources d'énergie et l'effondrement de la sécurité et de l'économie font se tourner les urbanistes, les investisseurs et les gouvernements vers des infrastructures intelligentes envisagées comme lieu de production de valeur et comme salut possible pour un monde sans cesse défini par les catastrophes et les crises ».(3)

LA FASCINATION QUE SUSCITE CETTE URBANITÉ EN DEVENIR RESTE TOUTEFOIS OUBLIEUSE DE SA MATÉRIALITÉ.

Quel est le futur promis par la ville intelligente ? Ces pilotes d'innovation nous guident-ils vers une vision d'avenir infléchissant la tendance « capitalocène »(4) globale, ou vers celle d'une croissance s'achevant de façon contrôlée(5) pour adapter notre empreinte écologique à la capacité de charge de la planète ? Les enthousiasmes d'un Jeremy Rifkin sur le productivisme postcarbone et la croissance verte restent très peu diserts sur la question. Les scénarios portés par les promoteurs de la ville intelligente s'inscrivent dans une perspective qui vise à repousser les situations de crise (économique, environnementale, politique) par l'espoir d'une meilleure gestion et anticipation des consommations et des productions (notamment grâce à la croissance des énergies renouvelables et des microproductions locales). Et cela, sans pour autant que l'épuisement des ressources (minerais, terres arables, sable, eau potable…) et les pollutions diverses ne soient un levier susceptible de réorienter plus globalement notre impact sur le « système Terre », comme aimait à l'appeler un certain Richard Buckminster Fuller.

Repousser encore les limites

La transposition de la simulation des interactions informatiques à l'urbain est ancienne. Elle a notamment été portée par le spécialiste des systèmes de défense Jay Forrester, dans son texte « Urban Dynamics », en 1969. Deux ans plus tard, alors qu'il est membre du Club de Rome, il publie « World Dynamics », où il développe un système de modélisation globale qui examine la croissance démographique et l'industrialisation dans un monde aux ressources finies. La crise des ressources pétrolières et environnementales offre un nouveau champ d'expérimentation à la « dynamique des systèmes ». Le Club de Rome commande au laboratoire de dynamique des systèmes du Massachussetts Institute of Technology (MIT) dirigé par ce même Jay Forrester une simulation de l'avenir de l'humanité sur une période de plus d'un siècle. Le rapport « Les limites de la croissance », publié en 1972, esquisse neuf scénarios qui conduisent au dépassement des biocapacités de la planète et à l'effondrement ; quatre autres offrent un avenir plus ouvert, avec une croissance qui s'arrêterait en douceur. Ses auteurs, William Behrens, Donnella Meadows, Dennis Meadows et Jorgen Randers, militent pour la combinaison de plusieurs dynamiques, seules à même d'inverser celle de l'effondrement(6) . En 1992, dans la mise à jour de cette étude, intitulée « Au-delà des limites », les auteurs formulent une nouvelle mise en garde avec, cette fois-ci, le constat que les limites de la capacité de charge de la planète sont dépassées.

Cet exemple montre l'appropriation d'un outil de simulation informatique pour un projet de décroissance, dans la mesure où il est démontré qu'une croissance - notamment économique - perpétuelle est incompatible avec la préservation du système écologique et de la vie humaine, quel que soit le niveau de progrès technique et d'innovation espéré. Cet appel à ne pas dépasser les limites conserve aujourd'hui un puissant écho. Pourtant, le champ de l'innovation technique ne cesse de les repousser par l'utilisation d'outils et de produits technologiques dont les effets en matière de réduction des impacts environnementaux n'ont pas été sérieusement évalués(7) . Et sans que la compatibilité entre une approche relevant de la haute technologie et le projet d'une société plus sobre ne soit débattue.

Le concept de ville intelligente prospère sur la menace d'une crise, notamment urbaine, qu'elle prétend maîtriser et dominer. Dans les années 1960, l'utopie cybernétique et numérique s'est structurée dans une période marquée par la fin du mouvement moderne : l'architecte informaticien Nicholas Negroponte, fondateur de l'Architecture Machine Group au MIT, se propose de « sauver la ville de ses ruines modernes »(8) . Inventeur de la notion d'«environnement réactif », il rêve d'une architecture augmentée qui anticipe et résiste à la dégradation, qui se restructure elle-même en cas d'altération. Dans un contexte de crise urbaine et de forte ségrégation raciale, les discours de Forrester ou de Negroponte(9) sur l'obsolescence et la dégénérescence urbaine,

ainsi que l'impuissance des politiques, participent à fonder autour de la programmation informatique de profonds espoirs. L'utopie de [...]

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