En direct

La Cité de l'architecture et du patrimoine souffle dix bouts de chandelle

Marie-Douce Albert |  le 15/09/2017  |  ArchitectureParisPatrimoine

Anniversaire -

L'institution culturelle inaugurée en 2007 avait trouvé son public. Mais sa situation économique fragile l'a contrainte à réduire ses ambitions et à s'amender.

Ce 17 septembre 2007, Nicolas Sarkozy découvre la Cité de l'architecture et du patrimoine qui s'est installée au Trocadéro, à Paris. Le président de la République jauge une maquette de la cathédrale de Royan, entre dans la reconstitution à l'échelle 1 d'un appartement de la Cité radieuse de Le Corbusier… Puis, devant un parterre d'architectes dont une poignée de lauréats du Pritzker - Jean Nouvel et Christian de Portzamparc, évidemment, mais aussi Rem Koolhaas, Zaha Hadid, Norman Foster… -, il clame sa volonté de « remettre l'architecture au cœur de nos choix politiques ». Et d'annoncer alors le lancement d'une réflexion sur « un nouveau projet d'aménagement global du Grand Paris ». L'ambition métropolitaine vient de prendre corps (lire p. 28) . La Cité, elle, est née. Enfin.

Sa création, en effet, n'a pas été sans mal. De projets modifiés et de chantier enlisé, treize ans ont été nécessaires pour qu'elle aboutisse. Mais en cette année 2007, le mariage de l'architecture et du patrimoine devient officiel. Sur 22 000 m² de l'aile est du Palais de Chaillot, le musée des Monuments français (MMF) créé en 1882, avec ses galeries de moulages splendides, et l'Ecole de Chaillot de 1887 ont été rejoints par l'Institut français d'architecture (IFA), datant lui de 1981. L'art de la construction est censé avoir là les moyens de séduire le grand public.

Dix ans plus tard, la Cité de l'architecture et du patrimoine fait plutôt profil bas. L'anniversaire sera fêté mais modestement. Un week-end portes ouvertes est prévu les 18 et 19 novembre prochains. Il permettra de découvrir gratuitement l'exposition temporaire « Globes. Architecture et sciences explorent le monde ». L'ambiance qui règne dans l'établissement, elle, semble résumée dans le titre d'un tract diffusé par une intersyndicale au début de l'été : « Ma Cité va-t-elle craquer pour ses dix ans ? »

La décrue des financements privés. En cause, le régime sec imposé depuis plusieurs années à l'institution. Plus largement, les critiques portent sur l'ensemble du modèle économique de départ. « La Cité est fragilisée par un système qui la soumet trop fortement à l'obligation d'avoir des ressources propres », dénonce le tract. François de Mazières, qui fut le président de l'établissement de 2004, alors que la Cité était en phase de préfiguration, jusqu'en 2012, juge que le financement public « a toujours été limite et n'a quasiment jamais augmenté. Il nous a fallu travailler à une politique de mécénat active ».

Mais, tandis que la subvention du ministère de la Culture a rétréci entre 2013 et 2015, pour une perte cumulée de 700 000 euros, les sources de financements privés se sont elles aussi amenuisées. La Cité s'est mise en quête de nouvelles solutions comme Guy Amsellem, qui en est le président depuis 2012, l'explique au « Moniteur » (lire pp. 14-15) . Ainsi, le restaurant Girafe qui doit ouvrir à la fin de l'année dans le hall d'entrée promet de devenir un lieu en vue, mais aussi de rapporter une coquette redevance annuelle de 550 000 euros minimum. L'embellie budgétaire est espérée pour 2018. Mais en attendant, dans le hall, le chantier d'installation du restaurant et d'amélioration de l'accueil traîne en longueur et l'accès principal de l'institution aura été fermé pendant deux ans, obligeant les visiteurs à entrer par une porte annexe. Surtout, une gestion drastique a été mise en place. Les expositions temporaires sont, par exemple, moins nombreuses. Une autre mesure est symbolique, même si elle est transitoire : depuis l'été 2016 la Cité est fermée, non plus un, mais deux jours par semaine.

« Ces économies ne font que réduire encore notre capacité à attirer le public », s'agace la CGT. Le cercle peut être vicieux : moins d'offre, moins de visites… et donc moins de recettes de billetterie. Si, comme l'assure Guy Amsellem, la fermeture du hall et le contexte des attentats ont expliqué la chute de fréquentation en 2016, les conditions ne sont toujours pas réunies en 2017 pour retrouver les bons scores passés. Car l'évolution du nombre total d'entrées (payantes et gratuites) entre 2008 et 2015 tend à prouver que la Cité avait su conquérir le public. Alors même que le sujet n'était pas simple et le projet d'origine, pas exempt de défauts.

Le choix de la localisation, par exemple, loin du centre de Paris, n'est pas idéal, surtout dans ce vaste palais courbe et composite, peu commode à investir. Quant à l'organisation de départ, elle avait consisté à accoler des entités administratives. « Or, le MMF et l'IFA n'avaient aucun lien. Leurs personnels étaient différents, mais leurs publics aussi », se souvient un ancien membre de la conservation du musée. L'anomalie a pris fin… en octobre 2016 quand un décret a acté la création de cinq nouveaux départements définis par mission (collections, création architecturale, développement culturel, ressources documentaires, formation) et la mise en place de services transversaux. Désormais, une équipe unique de production d'expositions existe, quand chacune des anciennes entités avait la sienne.

Le défi d'exposer l'architecture. Plus de cohérence dans l'organisation rend-elle la mission plus simple ? Car beaucoup s'accordent à le dire, exposer l'architecture est un défi. François de Mazières l'admet : « Au fond, elle se découvre surtout en marchant. Toutefois, dans la foulée de la réflexion sur le Grand Paris, nous avions réussi à ancrer la Cité sur la question de la ville. » L'autre gageure est de contenter les amateurs comme les professionnels. Là encore, l'ancien président explique avoir voulu « équilibrer thèmes pointus et sujets “glamours”, mais néanmoins pertinents, et savoir parfois sortir du champ de l'architecture pour s'aventurer sur des sujets connexes ». Les plus grands succès de la Cité ont d'ailleurs été « Archi & BD » et « Art Déco » (image ci-contre) , exposition qui abordait l'architecture mais aussi le design, l'art, la mode…

Les architectes et autres spécialistes auront peut-être été plus difficiles à convaincre. Toutefois, avec le programme de débats développé depuis deux ans dans le cadre de la Plateforme de la création architecturale, certains ont apparemment retrouvé le chemin de Chaillot.

PHOTO - 8934_565528_k2_k1_1376116.jpg
PHOTO - 8934_565528_k2_k1_1376116.jpg
PHOTO - 8934_565528_k3_k1_1376121.jpg
PHOTO - 8934_565528_k3_k1_1376121.jpg
PHOTO - 8934_565528_k4_k1_1376122.jpg
PHOTO - 8934_565528_k4_k1_1376122.jpg
PHOTO - 8934_565528_k5_k1_1376126.jpg
PHOTO - 8934_565528_k5_k1_1376126.jpg
« Le projet de la Cité n'a rien perdu de sa pertinence »

Président de la Cité de l'architecture et du patrimoine, Guy Amsellem revient sur les difficultés de l'établissement. Et détaille les actions menées pendant son mandat qui s'achève à la fin de l'année.

Peut-on dire qu'après dix ans d'existence, la Cité de l'architecture et du patrimoine a trouvé sa place ?

Le projet d'origine relevait d'une ambition forte et inédite : réunir, en une même institution, un centre d'architecture, un musée, une école, une bibliothèque spécialisée et un centre d'archives. Il n'a aujourd'hui rien perdu de sa pertinence, de sa vocation ex-périmentale et de sa dimension prospective. Aujourd'hui, la Cité est assurément installée dans le paysage culturel parisien, national et international.

Il n'est qu'à voir ce qui a été accompli : plus d'une soixantaine d'expositions présentées, dont certaines, comme Art Déco (plus de 200 000 visites), Archi & BD ou L'Hôtel particulier (plus de 100 000 chacune), ont connu un franc succès ; le nombre d'étudiants diplômés par l'Ecole de Chaillot et de lecteurs de la bibliothèque ; l'enrichissement des collections du musée ; la collecte de fonds d'archives.

« La baisse de la fréquentation en 2016 ne doit pas occulter les résultats précédents. »

Avez-vous atteint l'objectif, affiché à l'ouverture, de 500 000 visites par an ?

Nous visons en effet cet objectif de 500 000. Nous l'avons approché en 2014 et dépassé par deux fois, en 2013 et 2015. Cette évolution est claire et valide le projet de la Cité. La baisse constatée en 2016 ne doit pas l'occulter.

Avec moins de 300 000 visites en 2016, la chute a été spectaculaire…

Comme toutes les institutions culturelles parisiennes, nous avons été durement affectés par le contexte des attentats. Le Trocadéro fait partie des sites parisiens identifiés comme à haut risque. Par ailleurs, la fermeture de notre hall d'entrée depuis la fin 2015, en raison des travaux engagés pour l'implantation d'une nouvelle concession de restaurant, a imposé un fonctionnement en mode dégradé. Cela aussi a eu un impact important sur la fréquentation.

Vos recettes de billetterie ont baissé, alors que votre situation budgétaire était déjà tendue notamment en raison du niveau de votre subvention…

Beaucoup pensent que, depuis l'origine, la Cité est sous-dotée par rapport à d'autres institutions comparables, mais nous ne pouvons réécrire l'histoire. Nous avons, comme d'autres opérateurs de l'Etat, participé à l'effort de redressement des comptes publics, en absorbant, entre 2013 et 2015, trois années consécutives de baisses de subvention. Elles se sont élevées à 700 000 euros au total, alors que le contexte économique était peu propice à l'augmentation du mécénat.

En 2017, la subvention a retrouvé son niveau de 2012. C'est une satisfaction, mais cela ne nous dispense pas de trouver de nouveaux gisements de ressources propres, d'autant que depuis plusieurs années, cette subvention ne couvre plus les charges fixes de l'établissement que sont les salaires, les dépenses de fonctionnement courant et l'entretien du bâtiment. Nous avons donc engagé une transformation de notre modèle économique.

A quels sacrifices vous ont contraints ces pertes de ressources ?

Nous avons fortement réduit nos dépenses de fonctionnement, mais aussi notre budget de programmation d'expositions, ce qui a affecté nos recettes de billetterie. Par ailleurs, nous avons décidé d'instituer provisoirement un deuxième jour de fermeture hebdomadaire pendant la durée des travaux du hall d'entrée.

En quoi ce chantier handicapant est-il stratégique ?

Il est indispensable de développer nos recettes propres. Dans cette perspective, nous avons souhaité accroître le produit de la concession de restaurant et nous l'avons remise en concurrence. A la place du café qui nous rapportait 50 000 euros par an, ouvrira bientôt un restaurant haut de gamme qui nous versera une redevance annuelle garantie d'au moins 550 000 euros. Nous en avons profité pour engager le réaménagement complet du hall. L'architecte Vincent Parreira s'est vu confier la tâche de redonner une cohérence spatiale à ce lieu, d'améliorer l'accueil du public, la signalétique et les circulations. Mais en raison de problèmes lourds liés à l'état du bâtiment, les travaux durent plus longtemps que prévu. L'ouverture du hall et du restaurant, initialement attendue début 2017, a été reportée à la fin de cette année. Par ailleurs, la Cité gérera désormais les recettes de commercialisation du parvis des droits de l'Homme, notamment pour des tournages. Cela peut potentiellement rapporter 300 000 euros par an.

Beaucoup de raisons matérielles expliquent la chute de fréquentation. Mais votre programmation n'est-elle pas aussi devenue moins grand public ?

Nous sommes très attentifs aux pratiques de nos visiteurs. Par exemple, les expositions thématiques qui ouvrent sur d'autres disciplines telles que le design ou la bande dessinée, attirent davantage de public. A l'inverse, l'audience des monographies d'architectes vivants est limitée. Cependant, la Cité a une mission de service public. Elle ne peut se contenter d'une approche quantitative et doit aussi remplir sa fonction éducative. L'objectif est clairement de faire coexister les publics amateurs et spécialisés, ainsi que les scolaires qui sont une priorité de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen. Et tout ceci, sans sacrifier l'exigence.

On ne peut cependant s'adresser à ces différentes catégories de visiteurs de la même manière et nous avons souhaité proposer une offre plus ciblée pour les professionnels et les étudiants en architecture. A mon sens, l'architecture contemporaine était insuffisamment inscrite dans le projet d'origine. On reproche encore aujourd'hui à l'établissement de l'avoir mise « à la cave », au moment de l'ouverture. Pour y remédier, nous avons créé, en 2015, un espace flexible, capable d'accueillir une programmation plus dense et plus réactive : la Plateforme de la création architecturale. Avec une cinquantaine de rendez-vous par an, elle a rapidement trouvé son public et fait souvent le plein.

En 2007, le projet de la Cité n'était donc pas abouti ?

L'établissement manquait alors d'un projet scientifique d'ensemble. Il a été rédigé en 2013 et, depuis mars dernier, nous disposons aussi, pour la première fois, d'un Projet scientifique et culturel pour le musée. Le parcours permanent évoluera et les approches transversales, tel l'habitat ou l'espace public, seront renforcées. C'est le projet d'une décennie et il nous permettra de donner un nouveau souffle à nos collections et de nous affirmer comme un grand musée d'éducation à l'architecture, au patrimoine et à la ville.

Et en aurez-vous les moyens ?

Notre nouveau modèle économique a été conçu dans ce but.

%%MEDIA:1359854%% %%MEDIA:1357984%%

Commentaires

La Cité de l'architecture et du patrimoine souffle dix bouts de chandelle

Votre e-mail ne sera pas publié

Librairie du Moniteur

AMC N°270 - SPÉCIAL INTÉRIEURS 2018

AMC N°270 - SPÉCIAL INTÉRIEURS 2018

Presse - Vente au n°

Prix : 29.00 €

Voir

Opérations Immobilières n°106 - Loi ELAN

Opérations Immobilières n°106 - Loi ELAN

Presse - Vente au n°

Prix : 37.00 €

Voir

Aménager sans exclure, faire la ville incluante

Aménager sans exclure, faire la ville incluante

Livre

Prix : 24.00 €

Auteur : Éditions du Moniteur

Voir

Accéder à la Boutique

Les bonnes raisons de s’abonnerAu Moniteur

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index
Je m’abonne
Supports Moniteur
Les cookies assurent le bon fonctionnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookiesOKEn savoir plusX