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L'HABITAT SOCIAL COMME MONUMENT

le 17/09/2018  |  ParisFrance entièreEuropeLogement social

ROGELIO SALMONA -

Le Colombien Rogelio Salmona (1927-2007) compte parmi les architectes les plus importants d'Amérique latine. Avec près de cent vingt bâtiments, dont une grande part de commandes publiques, son œuvre affirme une alternative heureuse à l'hégémonie des modèles internationaux importés. Pour lui, tout programme était l'occasion de réaffirmer une identité locale mais aussi de forger une architecture qui porte et diffuse un projet démocratique. En témoignent ses logements où l'élément collectif se pose comme organisateur de l'espace. C'est l'accès au plus grand nombre et la lisibilité de ses projets dans leur environnement naturel et social qui lui importent, l'acte de construire relevant de celui de créer un lieu public. Cette œuvre engagée, rare, traverse le contexte politique houleux du pays pendant près de cinquante ans pour fonder le renouveau urbain d'aujourd'hui.

La quasi-totalité de l'œuvre de Rogelio Salmona, qui s'échelonne sur cinq décennies (1960 à 2000), est circonscrite à la Colombie, et principalement à la ville de Bogota, où il exerce. Depuis les années 1930, la capitale connaît une expansion démographique vertigineuse : sa population a doublé pour atteindre 700 000 habitants en 1950, allant jusqu'à décupler en 2005 (6,8 millions d'habitants). Si cette extension rapide a induit une ségrégation spatiale(1) accentuée par le manque d'infrastructures, elle s'est aussi accompagnée de programmes d'habitations et d'équipements publics. Y ont d'abord participé les architectes étrangers ou formés en dehors du pays, puis, à partir des années 1940, les architectes locaux.

L'expérimentation bogotanaise

Sur son plateau hissé à 2 000 m d'altitude de la chaîne des Andes, la capitale colombienne est devenue la vitrine des expériences architecturales et urbaines du pays. Suffisamment remarquables d'ailleurs pour, dans les années 1980, à l'heure du postmodernisme, susciter l'intérêt des architectes français(2) . Figure emblématique de cette période, Rogelio Salmona a conçu des villas et immeubles pour de riches propriétaires, mais a surtout répondu à d'importantes commandes publiques - habitations, équipements, avenues ou parcs - illustrant son engagement à l'égard de la condition urbaine. Si, comme quelques architectes colombiens, il cherche à bâtir un vocabulaire propre au pays qui trouve des liens avec l'histoire et l'architecture vernaculaire, son ambition va plus loin. Dans un contexte d'inégalités sociales et d'insécurité, il cherche avant tout à ce que l'architecture renforce le domaine public et soutienne un projet de ville démocratique. Face au chaos urbain, au « laisser-faire », à la spéculation et à la ségrégation spatiale, qu'il dénonce dès le début des années 1970, il affirme que « pratiquer l'architecture en Amérique latine est un acte politique ». Et poursuit : « l'architecture est un acte culturel, collectif et historique »(3).

L'affirmation d'une modernité locale

Son parcours n'y est sans doute pas étranger. Né à Paris d'une mère française et d'un père espagnol d'origine grecque, Roger Salmona émigre à Bogota en 1931 avec sa famille qui fuit la montée de l'antisémitisme. Il devient Rogelio, étudie au lycée français et se destine initialement à la peinture. C'est sur le campus de l'université nationale de Colombie, édifié entre 1935 et 1945 par des architectes européens fuyant le nazisme ou la guerre - l'Italien Bruno Violi ou l'Allemand Leopoldo Rother, proche du Bauhaus, - qu'il découvre la modernité architecturale. Salmona y est notamment marqué par les cours de théorie de ce dernier.

Alors qu'il n'a pas terminé ses études, deux événements le conduisent à retourner en France. En juin 1947, il fait la rencontre déterminante de Le Corbusier, venu à Bogota pour une conférence. Et en avril 1948, l'assassinat du prétendant à la présidence de la République Jorge Eliecer Gaitan amorce la guerre civile. Salmona entre comme dessinateur chez Le Corbusier ; il y travaille de 1948 à 1957, en même temps qu'il suit les cours de sociologie de l'art de Pierre Francastel à l'Ecole pratique des hautes études. L'atelier de la rue de Sèvres constitue un vivier de jeunes talents étrangers venus fourbir leurs armes, auxquels se joignent fin 1948 les Colombiens German Samper et Rei-naldo Valencia. Les trois compatriotes contribueront à l'élaboration du plan pilote de Bogota jusqu'en 1951.

Dès son retour en Colombie en 1957, à la fin de la dictature militaire, Salmona se démarque de la pensée dominante de l'époque ainsi que de German Samper. Si ce dernier s'oriente vers la diffusion du langage moderne international privilégiant le béton armé, Salmona est de ceux qui, au contraire, ambitionnent une vision proprement locale dans son rapport au milieu, à l'histoire, aux matériaux, ainsi qu'à une pratique artisanale du métier. Une voie déjà ouverte par Fernando Martinez Sanabria avec son collège Emilio Cifuentes (1959) qui témoigne d'un changement de références. L'année suivante, à propos de ce projet dans la revue généraliste Semana, Salmona décrit la nécessité de fonder un « espace construit de manière organique, capable d'incorporer le paysage environnant à travers un système de volumes qui réponde à des besoins fonctionnels [car] le paysage est un élément plastique primordial ». L'architecte poursuit sa démonstration à partir d'exemples, les immeubles d'habitation de Rovaniemi d'Alvar Aalto, la maison sur la cascade de Frank Lloyd Wright. Ce texte a l'intérêt de réunir autour de Salmeda et de Sanabria un groupe informel d'architectes défendant les mêmes valeurs, pour certains, des anciens compagnons d'atelier de l'université nationale : Arturo Robledo, Guillermo Bermudez, Hernan Vieco, Reinaldo Valencia. Salmona commence son activité professionnelle en 1958, d'abord en duo avec chacun d'eux jusqu'à l'obtention de son diplôme, en 1962. Tout en exerçant, il mène parallèlement un atelier avec Sanabria à la faculté d'architecture de l'université nationale et, entre 1961 et 1963, il donne même des cours d'histoire. Rapidement remarquées, pour la plupart reconnues comme patrimoine de la nation, ses constructions pour l'habitat destinées aux classes modestes et moyennes forgent son positionnement.

L'Etat y prend part via la Banque centrale hypothécaire (BCH) et l'Institut de crédit territorial qui financent d'importants plans nationaux de construction d'habitat économique. Après avoir étudié en 1958 avec Robledo un projet de maisons en série, Salmona participe, entre 1959 et 1962, à l'urbanisation du quartier du Polo Club, situé au nord de la capitale. Elaboré par l'équipe de conception de la BCH dirigée par German Samper, le plan d'urbanisme est structuré par une trame orthogonale qui organise des îlots d'habitats individuels dessinés selon le même type, pris en charge par différents architectes.

La géométrie dans le paysage

Aidé de Guillermo Bermudez, Salmona déroge à l'implantation proposée : ses deux ensembles collectifs de trois niveaux aux masses fragmentées se positionnent sur la parcelle de manière à offrir aux 30 logements des vues sur les montagnes, ce qui les rend uniques, non reproductibles. Il se sert de la géométrie pour intégrer les édifices dans le paysage et dynamiser les espaces ; le dessin du bâti prolongeant cette logique. Les toitures en pente répondent au climat tropical pluvieux et offrent des doubles hauteurs dans les duplex. En outre, toutes les habitations bénéficient d'une large loggia. En choisissant la brique, un matériau local, Salmona renoue avec l'histoire de l'architecture précolombienne et espagnole. Il met à profit sa simplicité de production - le pays est très riche en argile - et un savoir-faire persistant avec une main-d'œuvre abondante et bon marché. L'échelle de la brique et sa facilité de mise en œuvre le conduisent à l'invention de décors, assemblages, calepinages, joints de dilatation, lesquels deviennent ornements, et valorisent en retour le travail des maçons.

Son attention au milieu se poursuit dans les propositions suivantes. [...]

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