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L’Etat a-t-il encore besoin d’ingénieurs ?

C. M. |  le 24/04/2008  |  EtatProfessionnelsTravail

Claude MARTINAND, Vice-président du Conseil général des ponts et chaussées

Il y a trois siècles disparaissait le grand Vauban, véritable créateur du premier corps d’ingénieurs de l’Etat, celui du génie (militaire). Le génie civil se développe ensuite à partir de deux dates importantes : 1716 (création du corps des ponts et chaussées) et 1747 (création de l’Ecole des ponts et chaussées par Trudaine et Perronnet). En 1794, la Convention crée l’Ecole centrale des travaux publics devenue rapidement l’Ecole polytechnique.

Pendant trois siècles, les corps d’ingénieurs de l’Etat ont joué un rôle déterminant dans le développement scientifique, technique et économique de notre pays. Ils ont favorisé l’émergence d’opérateurs et d’industriels devenus progressivement des leaders mondiaux : travaux publics, armement, énergie, transports, génie rural, services urbains, télécommunications, aviation civile…

Deux rapports positifs

Depuis une trentaine d’années, deux processus sont venus remettre en cause ce rôle structurant des ingénieurs dans l’Etat et les entreprises publiques : la construction européenne avec la libéralisation, notamment dans les industries de réseaux, et la décentralisation, qui a vu les collectivités territoriales devenir les investisseurs publics prépondérants. La question qui mérite d’être posée est de savoir si, à l’avenir, l’Etat aura encore besoin d’ingénieurs de haut niveau, pour quelles missions, où et en quelle quantité ? Une seconde série de questions consiste à se demander si ces ingénieurs doivent rester des fonctionnaires ou pas et comment il convient de les recruter et de les gérer.

Deux rapports (Yves Thibault de Silguy en 2004 et moi-même en 2006 pour le cabinet du Premier ministre) ont conclu positivement à la première série de questions et ont laissé ouvertes les réponses à la deuxième série. J’ai identifié deux fonctions où des ingénieurs de haut niveau sont apparemment fort utiles :

– ensemblier ou chef de projet, capable de réaliser ou de piloter des projets conséquents et de conduire des chantiers de toute nature ;

– expert à spectre large, formé par la recherche, capable d’analyser des expertises spécialisées pour réaliser des synthèses et conseiller utilement les responsables administratifs et politiques, face à des situations complexes.

Le flux de chercheurs et d’innovateurs doit être nettement accru, ce qui suppose de rendre leurs conditions de travail et de rémunération aussi attractives que dans les pays anglo-saxons. Ensuite, ces cadres supérieurs peuvent devenir des directeurs de recherche mais aussi des directeurs de projet, des managers, des dirigeants dans les services publics nationaux et locaux et dans les entreprises publiques ou privées. Ils peuvent exercer également des missions de régulation à forte dimension technico-économique, ou devenir des fonctionnaires internationaux. Ce diagnostic amène à se demander si aujourd’hui ces filières d’excellence ne détournent pas les meilleurs élèves scientifiques pour en faire, en majorité, des administrateurs aux responsabilités médiocres, comme le dénonçaient déjà Laurent Schwartz mais aussi… Balzac !

En tout cas, il semble souhaitable qu’au bout de deux ou trois postes une part substantielle de ces ingénieurs quittent l’administration de l’Etat. En outre, globalement, il faut sans doute moins de recrutement dans des corps qu’il faut fusionner. Les deux flux d’entrée et de sortie doivent être calibrés et harmonisés, sur la base d’analyses prévisionnelles approfondies.

Une analyse comparative approfondie

Peut-on envisager de remplir ces fonctions avec des contractuels pour des durées déterminées, en sollicitant soit des diplômés de différentes écoles d’ingénieurs, soit des seniors (consultants, universitaires ou cadres du privé) selon les traditions anglo-saxonnes ? Ces systèmes ont-ils fait leur preuve ailleurs de manière incontestable ? Cela mérite une analyse comparative approfondie prenant en compte le contexte de chaque pays et les différents domaines concernés. Sans attendre, ces solutions devraient être expérimentées pour certains postes de cadres dirigeants, en trouvant des réponses adéquates aux questions de rémunération et de déontologie.

Aucune question n’est donc taboue et des solutions audacieuses doivent être imaginées, face aux défis du XXIe siècle. Mais les responsables des fonctions publiques dans le monde se posent généralement trois questions : comment disposer des compétences voulues dans la durée, comment articuler le pouvoir politique et l’administration et comment éviter la corruption ? La fonction publique de carrière est une réponse, peut-être dépassée, mais avant de bouleverser les choses, encore faut-il être sûr de la pertinence des choix proposés dans la durée.

En tous les cas, il y a une autre manière infaillible, même si elle n’est pas voulue, d’aboutir à la disparition rapide des ingénieurs de l’Etat de haut niveau, c’est de ne plus reconnaître leurs compétences, leur valeur et leur place dans l’administration de l’Etat, notamment territoriale. Une ardente obligation, c’est donc d’être capable de produire de nouveaux Vauban pour conduire la « guerre économique » et pour promouvoir un développement durable, tant dans la sphère privée que dans la sphère publique.

PHOTO - SOM Martinand.eps
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