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L'émergence contrariée des éoliennes en mer

Sylvie Luneau |  le 27/04/2018  |  EnergieConjonctureCôtes d'ArmorLoire-AtlantiqueManche

Energies renouvelables -

Lourdeurs administratives et recours ont jusqu'à présent entravé les projets. Le gouvernement veut désormais renégocier les tarifs de rachat d'électricité, au grand dam des acteurs de la filière.

Le constat résume à lui seul la colère de toute une filière.

Sept ans après le lancement du premier appel d'offres (AO) national sur l'éolien « posé » offshore, en 2011, pas une seule pale ne tourne encore au large de nos côtes. Une dizaine de projets sont pourtant dans les tuyaux, pour la technologie « posée », donc, mais aussi « flottante ». Dans le meilleur des cas, aucune éolienne ne serait mise en service avant 2020 (voir infographie ci-contre) . Une situation ubuesque, alors que les AO de 2011, puis de 2013, projetaient la construction de six parcs d'un total de 400 mâts posés, pour tenir les objectifs du Grenelle en production d'énergie renouvelable (EnR). Dans le même temps, plus de 4 000 éoliennes truffent les eaux européennes. En Grande-Bretagne, elles produisent déjà 5 % de l'électricité consommée.

A ce retard, provoqué par des recours et des lourdeurs administratives, s'ajoute une nouvelle embûche. Le gouvernement a annoncé le 12 avril son intention de mener des négociations bilatérales avec les porteurs de projet, dans le but avoué de baisser les tarifs d'achat par l'Etat de l'électricité produite. Lors des appels d'offres de 2011 et 2013, ils étaient fixés à 190 euros le mégawattheure (MWh) en moyenne, sur les six parcs prévus, et sur vingt ans d'exploitation. L'exécutif, qui cherche des économies, a sûrement en tête les tarifs d'achat d'électricité inférieurs en vigueur dans d'autres pays… En Grande-Bretagne, ils se situent désormais bien en dessous de la barre des 100 euros le MWh. « Ces négociations vont se dérouler en juin et juillet, mais nous en ignorons au-jourd'hui les paramètres et le nouveau tarif envisagé », regrette Alexandre Roesch, délégué général du Syndicat des énergies renouvelables (SER), qui regroupe les filières industrielles des EnR.

Fragilisation. Une chose est sûre : l'économie générale des projets d'éolien offshore, établie lors des appels d'offres, risque d'être bouleversée. De quoi fragiliser une filière qui s'est construite à grands coups d'investissements. Les régions côtières concernées ont, par exemple, injecté 600 M€ dans des infrastructures (portuaires, etc. ). Les entreprises ont suivi. General Electric a ainsi créé en 2013 un centre de recherche à Nantes et mis en service une usine de fabrication de génératrices et nacelles d'éoliennes à Saint-Nazaire. Ces pôles emploient aujourd'hui plus de 700 personnes. A Cherbourg, l'usine de pales de LM Wind Power a commencé à recruter en janvier dernier. Et de nombreux sous-traitants ont également mis la main à la poche pour se positionner sur ce marché. Le BTP lorgne aussi les travaux de génie civil des projets d'éolien flottant : Bouygues à Gruissan, Vinci à Groix et Eiffage à Leucate, même si le choix de la technologie ( béton, acier ou mixte) n'est pas encore arrêté.

Mais la filière était déjà sous tension. Les chantiers de la première vague d'appels d'offres de 2011 (Fécamp, Courseulles-sur-Mer, Saint-Brieuc et Saint-Nazaire) sont très en retard. En cause, la longueur des procédures administratives - huit à neuf ans en France, contre quatre à cinq en Europe du Nord, selon le SER -, mais aussi juridiques. Les quatre projets sont tous frappés de recours contentieux. De nombreuses associations estiment en effet que les risques techniques, financiers, écologiques, maritimes de cette fulgurante industrialisation de la mer sont négligés. Parmi les plaignants, figurent des associations écologistes, comme Robin des Bois, des comités régionaux des pêches maritimes… Des asso ciations se sont aussi constituées localement pour dire non aux éoliennes.

Verrous. Sur le plan purement technique, si l'éolien posé n'est plus remis en question aujourd'hui, ce n'est pas le cas de l'éolien flottant : la technologie n'est pas mature et plusieurs verrous doivent encore être levés. La première ferme au monde (cinq machines) a été inaugurée en Ecosse, en octobre dernier. La France, à la suite de l'appel à projets Eolflo de 2015, a sélectionné quatre sites (Groix, Gruissan, Faraman, Leucate) pour tester ces nouvelles technologies sur de petites fermes pilotes de 24 MW chacune. « Le message de l'Etat est très fort sur ce point, avec des aides financières conséquentes de l'Ademe. Aucun pays ne fait un tel effort », se réjouit Yann-Hervé De Roeck, directeur général de France Energies marines. Floatgen, le premier démonstrateur d'éolienne flottante (2 MW), initié voilà dix ans, doit lui être installé sous peu (lire encadré ci-contre) .

Une petite victoire pour toute une filière qui s'était remotivée ces derniers mois, voyant plusieurs obstacles se lever. L'Agence française pour la biodiversité (AFB) donnait ainsi un avis favorable avec réserves, le 20 février, au parc posé du Tréport. Ce projet, très contesté localement, prévoit l'implantation de 62 mâts, prévus dans le second AO de l'Etat en 2013, avec Yeu-Noirmoutier. Les résultats du troisième, concernant Dunkerque, sont attendus sous peu. De plus, une nouvelle consultation doit être lancée « dans l'année » pour la zone au large de l'île d'Oléron.

Sur le front judiciaire, le ciel se dégage enfin. La cour administrative d'appel de Nantes avait rejeté le 3 avril les recours déposés contre les parcs éoliens de Fécamp et de Courseulles. Une décision du Conseil d'Etat est attendue dans l'année concernant le parc de Saint-Nazaire, le plus avancé.

Enfin, le projet de loi « Pour un Etat au service d'une société de confiance », discuté au Parlement, prévoit une simplification des procédures administratives pour l'implantation des éoliennes en mer. « C'est une demande ancienne, qui permettrait de réduire les délais de réalisation et les coûts, analyse Marion Lettry, déléguée générale adjointe du SER. Le texte prévoit la mise en place d'un “permis enveloppe” pour pouvoir utiliser les dernières technologies disponibles à la fin du projet, sans revoir toutes les autorisations. » L'Etat prendrait même en charge une partie des études de levée des risques. Ce volet-là ne fait pas partie du périmètre des renégociations.

190 € le MWh : prix de rachat de l'électricité que le gouvernement veut renégocier.

700 à 1 000 éoliennes offshore étaient prévues pour 2020.

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Première éolienne flottante en vue

L'éolienne flottante Floatgen (2 MW) est à flot depuis quelques mois dans le port de Saint-Nazaire et sera installée sous peu sur son site d'essai, à 20 km au large du Croisic. Première mondiale, la plate-forme de ce mât flottant est en béton. L'objectif ? Réduire les coûts, le béton étant de deux à cinq fois moins cher que l'acier.

Son concept est développé par la société Ideol. « Bouygues, associé à ce chantier, a montré que les technologies de l'offshore pétrolier sont transposables à l'éolien en mer », détaille Bertrand Alessandrini, directeur du pôle développement de Centrale Nantes, partie prenante au projet. Aucun recours contentieux n'a encore été déposé. La première injection d'électricité dans le réseau est prévue pour cet été. Du jamais vu en France.

« Le risque d'un arrêt total des projets n'est pas exclu »

Bouygues Travaux Publics s'est lancé sur le marché de l'éolien en mer il y a sept ans. Pourquoi ?

L'éolien en mer est source d'avenir.

Nous pensons qu'un marché potentiellement important se profile et qu'il pourrait nous assurer une activité pérenne. Nous souhaitons devenir un acteur majeur de la construction d'embases d'éoliennes posées, lorsque le terrain le permet, ou flottantes en béton. Si la volonté politique était maintenue dans la durée, le marché pourrait représenter pour nous une centaine de millions d'euros par an, sur dix ans.

La renégociation envisagée des tarifs d'achat de l'électricité produite sur les projets attribués en 2011 et 2013 remet-elle en cause la réalisation de ces parcs ?

Le risque d'un arrêt total et définitif des projets n'est pas exclu. Pour preuve, l'amendement déposé par le gouvernement évoquait la possibilité de renégocier les tarifs ou, en cas d'échec, d'annuler les résultats des appels d'offres de 2011 et 2013.

Cette hypothèse met à mal les business plans établis, en plus d'être un mauvais signal envoyé aux investisseurs potentiels. Nous devons aller au bout de ces projets. Une vision économique court-termiste ne plaidera pas en faveur d'une accélération des programmes.

Quelles pourraient être les conséquences d'un arrêt des projets ?

Ce serait dramatique pour la filière, notamment d'un point de vue financier. Des industriels ont investi dans des installations pérennes.

General Electric a ouvert une usine pour la construction de nacelles à Saint-Nazaire et une autre le sera prochainement à Cherbourg pour concevoir les pales d'éoliennes. Les porteurs de projet comme EDF Energies Nouvelles ont également beaucoup investi afin d'élaborer le montage financier des projets et développer les études, sans parler des frais de justice, pour faire en sorte que les projets survivent aux recours.

Quel est le risque pour une entreprise comme la vôtre ?

Il est moins important, même si tout le travail mené par nos collaborateurs depuis 2011 pourrait devenir inutile, tout comme l'investissement en études et en réservation de place dans le port du Havre, où nous devons construire les 83 embases pour les éoliennes du parc de Fécamp. Et c'est sans compter les centaines d'emplois directs et indirects qui ne verraient pas le jour en cas d'abandon des projets.

A l'approche de l'installation, au large du Croisic, du prototype Floatgen, quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

D'un point de vue technique, nous maîtrisons tous les enjeux. Nous avons dû construire une fondation béton fortement armée en béton allégé pour une éolienne de 2 MW. Le prix de l'embase changera pour supporter une éolienne de 8 ou 10 MW, mais il sera amorti par l'énergie supplémentaire produite.

Quelles sont vos ambitions en termes d'éolien flottant ?

L'équation économique de chaque projet déterminera nos choix.

Avec Floatgen, nous faisons la démonstration que nous sommes capables de délivrer ce type de prestations dans notre pays.

Nous sommes déjà attributaires du parc au large de Gruissan et nous regardons ce qu'il se passe en France et dans le monde. Nous n'excluons pas d'aller conquérir des marchés en Europe ou ailleurs.

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