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L’architecture démocratique selon Lucien et Simone Kroll
Le 2 juin 2015, à la Cité de l'architecture et du patrimoine, l'architecte Lucien Kroll a présenté l'exposition consacrée au travail qu'il a mené avec son épouse Simone Kroll. - © © Marie-Douce Albert/Le Moniteur

L’architecture démocratique selon Lucien et Simone Kroll

M-D.A |  le 04/06/2015  |  ArchitectureParisProfession

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Jusqu’au 14 septembre, à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris, l’exposition « Tout est paysage – Une architecture habitée » présente 80 projets menés ou pensés par le couple bâtisseur. Ou plutôt raconte 80 aventures humaines vécues par l’architecte belge et son épouse, tous deux convaincus qu’on ne peut construire sans faire participer les futurs usagers d’un lieu et que sans habitants, « pas de plans ».

Au Ier siècle avant J.-C., Vitruve énumérait ainsi les vertus primordiales de la bonne architecture : « firmitas, utilitas, venustas ». « Pérenne, utile, belle ». Depuis tout ce temps, il en manquait pourtant une, celle énoncée par Lucien Kroll : « humanitas ». Humaine. Alors qu’à la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, l’exposition « Tout est paysage, une architecture habitée » présente jusqu’au 14 septembre, 80 des projets, construits ou non, par cet architecte belge et son épouse Simone Kroll, l’occasion leur est donc donnée de rappeler que dans leurs bâtiments, l’homme, toujours, devait passer avant l’œuvre.

Ainsi quand l’architecte a été désigné pour construire 125 logements dans la ville nouvelle de Cergy-Pontoise au milieu des années 1970, il a clamé : « pas d’habitants, pas de plans ! » Seulement la ville était alors si neuve qu’elle ne comptait encore guère âme qui vive et Lucien Kroll se souvient qu’il a « fallu les trouver ». Plus de cinquante réunions ont alors suivi pour imaginer l’organisation de cette vie nouvelle. Quelques années auparavant, en Belgique, il avait déjà passé des heures et des jours à discuter avec des étudiants en médecine pour élaborer le projet de leur maison médicale à Bruxelles, la « Mémé ». L’expérience, même si elle a mal tourné et a abouti à la rupture avec les autorités, est restée emblématique.

Recueil de nouvelles

La conception partagée, la participation citoyenne sont ainsi devenus dès les années 1960 la norme personnelle de cet architecte né en 1927 à Bruxelles. Simone Kroll, née en 1928 et qui est potière, coloriste et jardinière, a elle aussi porté le mouvement. Dans les projets, elle avait en charge la couleur et la verdure. On dit aussi que son sens de l’accueil jouait un rôle essentiel dans les réunions avec les habitants. Le couple a ainsi construit non pas tant « pour » qu’ « avec » les gens. Aujourd'hui, ils donnent donc cette impression d’avoir vécu des aventures humaines plus que d’avoir mené des opérations de construction. Au palais de Chaillot, l’exposition se parcourt d’ailleurs comme on feuillèterait un recueil de nouvelles plutôt que le catalogue raisonné de leurs travaux.

Dans l'exposition, les notices des projets, que Lucien Kroll a lui-même rédigées, se lisent comme autant de récits d'aventures humaines.
Dans l'exposition, les notices des projets, que Lucien Kroll a lui-même rédigées, se lisent comme autant de récits d'aventures humaines. - © © Marie-Douce Albert/Le Moniteur

Ce que Lucien Kroll n’a cessé de remettre en cause de la sorte, c’est l'architecture formatée et anonyme, destinée à des usagers lambda. Son confrère Claude Parent raconte même, dans son livre « Portraits (impressionnistes et véridiques) d’architectes » (*), que « pour critiquer l’arrogance de ceux qui font des types 1, des types 2 et 3 et ainsi de suite pendant des kilomètres, il présenta à Modène une projection de clapiers grillagés, empilés et remplis de lapins, avec un commentaire savant sur cette urbanisation modèle, porteuse à coup sûr de bonheur de vivre. On se tordait de rire, mais beaucoup riaient jaune ».

Toits à double pente

La contrepartie de tout cela est que les Kroll se fichent manifestement de faire de la « belle » architecture. Peu importe, dit encore aujourd’hui Lucien Kroll, que l’organisation spatiale « soit dérangée par le désordre des gens. Ce désordre est harmonie ». Et si les habitants aiment les toits à double pente, eh bien soit. Les architectures s’affichent donc volontiers « vernaculaires ». Ce que les esprits chagrins décriraient peut-être davantage comme banales, pastiches ou néo-régionalistes. Bref, un sacrilège au regard de l’architecture moderne.

Et alors ? « Lucien Kroll déteste de toute façon la sacralisation, l’architecture-objet, remarque Patrice Goulet, l’un des commissaires de l’exposition parisienne. Si bien qu’à une époque où le système des concours a forcé les architectes à développer une écriture personnelle, lui, avec cette approche démocratique de la discipline, est devenu un peu invisible, clandestin. » Le critique d’architecture a toutefois bon espoir : « aujourd’hui les étudiants et les jeunes professionnels ont retrouvé cette notion d’être généreux avec les gens. »

« Tout est paysage, une architecture habitée – Simone & Lucien Kroll », jusqu’au 14 septembre 2015 à la Cité de l’architecture et du patrimoine, palais de Chaillot, 1 place du Trocadéro à Paris XVIe. Entrée libre. citechaillot.fr

(*) Publié aux Editions Norma, 2005.

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