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Jurisprudence

« L'ARCHITECTURE, C'EST LE MÉLANGE DES BESOINS ET DES DÉSIRS, DES NÉCESSITÉS ET DES RÊVES »

Entretien réalisé par Gilles Davoine |  le 02/04/2018  |  ArchitectureRéglementationTechniqueBâtimentParis

ENTRETIEN AVEC RENZO PIANO -

Le 16 avril, la première audience se tiendra dans le nouveau tribunal de grande instance de Paris, conçu par l'agence RPBW. Situé en bordure du périphérique nord, le bâtiment (photo ci-contre) est une tour en verre de 160 m de haut - la première construite dans la capitale depuis la tour Montparnasse, en 1973 - constituée de quatre volumes superposés, de taille décroissante, accueillant en toiture des jardins suspendus. A quelques jours de cette mise en service, Renzo Piano et Bernard Plattner reviennent sur cette aventure de huit années, qui leur a valu de recevoir en novembre dernier l'Equerre d'argent.

Vous avez construit des programmes très variés, mais c'est votre premier palais de justice. Comment avez-vous procédé ? Etes-vous allé visiter de telles opérations à travers le monde ?

C'est effectivement ce que l'on fait habituellement. Mais dans ce cas, nous nous sommes abstenus. Pas par paresse ! mais parce qu'on croulait sous les informations, de la part de l'Etablissement public du palais de justice de Paris [EPPJP], dirigé à l'époque par Jean-Pierre Weiss, de la part des magistrats et de la part de Bouygues, puisque l'opération se faisait en partenariat public-privé [PPP]. Cela constituait tellement de sources d'information qu'il n'était pas nécessaire d'aller en chercher ailleurs. En plus, il fallait aller très vite : on avait cinq mois pour rendre la première esquisse, puis un an pour peaufiner le projet. Il faut dire aussi que dans ce type de contrat, tout est extrêmement figé. Le programme, les surfaces… ne sont pas du tout négociables. L'Etat achète ce qui figure dans le programme et Bouygues doit fournir ce qui est attendu, et rien d'autre. En revanche, nous avons assidûment fréquenté l'ancien palais de justice, sur l'île de la Cité, avec sa salle des pas perdus tout en pierre, assez belle, mais plutôt obscure et intimidante. Et il nous a fallu vraiment beaucoup de temps pour comprendre le fonctionnement de cette institution. Alors la dernière des choses à faire, c'était d'aller faire le tour du monde pour aller voir ce qui se fait ailleurs !

Le programme comportait-il une réflexion sur ce que doit être un palais de justice au XXI siècle, et éventuellement, la symbolique qu'il doit véhiculer ?

La symbolique est un thème qui a été assez présent, pendant le projet, notamment avec les magistrats. Sauf que nous, nous sommes tellement vaccinés contre la rhétorique que la symbolique nous fait toujours un peu peur ! Cette discussion est devenue peu à peu une discussion sur la transparence, la légèreté et la lumière. Bien sûr, personne n'a été assez fou pour penser qu'un bâtiment transparent rendrait une justice meilleure ! Néanmoins, je pense qu'un lieu dans lequel il y a une grande luminosité, une grande transparence, peut faire sentir le monde meilleur. L'architecture transmet une sensation, comme un film ou un roman. D'ailleurs, plutôt que de symbolique, il faudrait parler de sémantique. La sémantique, c'est l'art d'exprimer des choses avec des formes, avec des espaces. C'est le but de l'architecture d'exprimer une émotion. Quand on fait une salle de concerts par exemple, bien sûr, la qualité de l'acoustique compte, mais aussi d'autres choses, comme la configuration de l'espace, les formes, les matériaux, et c'est cela qui fera que tout le monde partagera un plaisir, celui d'être ensemble.

A propos d'émotion, on peut supposer que le citoyen qui est jugé dans un tribunal n'est pas dans le même état d'esprit que celui qui se rend pour son plaisir dans une salle de concerts ou dans une bibliothèque. On a l'impression que vous avez voulu dédramatiser le fait d'entrer dans un palais de justice. Cette salle des pas perdus ne pourrait-elle pas être le lobby d'un grand hôtel ou le hall d'un siège social ? Quand on voit le bâtiment depuis le périphérique, on ne pense pas immédiatement à un palais de justice…

Ce bâtiment ne fait effectivement pas penser spontanément à un palais de justice tel qu'on peut se le représenter habituellement, mais il a la dignité d'un lieu public. La personne qui y entre a conscience de se trouver dans un édifice civique, sans pour autant être intimidée. Et puis il y a quand même la colonnade de la salle des pas perdus qui peut être interprétée comme une allusion à l'architecture classique de la justice ! Il est important que dans les villes contemporaines, les bâtiments publics conservent cette dimension que n'ont pas les bâtiments privés : la dignité d'un lieu civique. Pour autant, dignité ne veut pas dire sévérité. Elle peut s'accompagner d'une certaine légèreté, d'une certaine allégresse même, en utilisant la luminosité, l'accessibilité, l'ouverture sur la ville. Même si cette dernière, pour un palais de justice, n'est bien sûr pas la chose la plus naturelle. Cela était plus facile pour le Whitney Museum, à New York, que nous avons livré en 2015, avec un rez-de-chaussée largement ouvert sur la ville, ou pour le Centro Botin à Santander [Espagne], livré en 2017, qui est comme en lévitation : au lieu d'occuper le terrain, il se soulève. Pour le palais de justice, nous ne pouvions pas faire la même chose, évidemment, pour des raisons de sécurité. Mais nous avons fait en sorte que le rez-de-chaussée soit entièrement accessible au public pour exprimer le plus clairement possible la notion d'accueil. Cette idée que les bâtiments publics, une bibliothèque, un musée, un centre culturel ou un hôpital - nous en construisons actuellement un à Bologne et un autre en Ouganda - s'ouvrent sur la ville, se donnent à la communauté et, de ce fait, ne soient pas intimidants, est quand même un élément fondamental de leur valeur civique.

On retrouve avec cette ouverture sur la ville, comme avec le travail sur la lumière ou l'assemblage de composants, une tradition ancienne de l'agence, présente dès le projet de Beaubourg. Pourtant, si l'on regarde votre production depuis quarante ans, on aurait du mal à trouver une continuité formelle entre vos bâtiments…

A Beaubourg, au départ nous avions même dessiné un rez-de-chaussée complètement ouvert, c'était une folie ! Heureusement, on nous a finalement demandé d'y mettre une façade. En général, nous ne faisons jamais deux bâtiments qui se ressemblent. Dans les années 1980, nous avons fait un autre musée, à Houston [Texas], pour la collection De Menil. Il est complètement différent de Beaubourg. C'est un lieu de silence, de recueillement. L'idée qu'un musée puisse être un lieu presque métaphysique, c'était une petite révolution, surtout dans une ville née des puits de pétrole, qui n'avait aucun intérêt à cette époque. A chaque fois, nous construisons des bâtiments différents, pas par simple goût de la différence mais parce que le monde change. Notre travail est de traduire les évolutions humaines et sociales en bâtiments. Ce n'est pas toujours évident, parce que les changements ne sont pas faciles à prévoir. Mais il faut reconnaître que dans cet exercice, nous avons eu beaucoup de chance. Nous avons souvent été au bon endroit, au bon moment, là où la société était en plein bouleversement. Pour Beaubourg, nous étions dans une période d'effervescence, deux ou trois ans après Mai 68 ; ce projet de centre culturel qui ressemble à une [...]

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