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"L'architecture a le pouvoir de réenchanter le monde". Rencontre avec Manuelle Gautrand

DEGIOANNI Jacques-Franck |  le 16/01/2008  |  France entièreArchitecture

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Quelques semaines après l'achèvement d'un de ses bâtiments les plus complexes - et les plus médiatiques - le "C42" pour Citroën sur les Champs-élysées (Paris 8e) et tandis que démarre le chantier de la Gaieté-Lyrique" (Paris 3e), un centre dédié aux musiques actuelles et aux arts numériques, l'architecte Manuelle Gautrand revient, dans un entretien accordé au Moniteur, sur sa jeune carrière, les valeurs qui la fondent et sa pratique du métier.
Au moment où son agence développe son activité en direction de l'international (Suède, Thaïlande, Vietnam), celle-ci plaide en faveur de l'inventivité, d'une certaine radicalité mais aussi de l'émerveillement que doit continûment susciter la création architecturale.

L'apprentissage
"L'architecture, une discipline complexe, transversale, humaine"
A dix-huit ans, je ne savais pas ce que je voulais faire précisément, sauf que je souhaitais exercer un métier créatif. Ensuite, tout procède de coïncidences, de hasards, de rencontres. Mon père était architecte mais a exercé en tant qu'urbaniste et peintre, ma mère aussi était architecte, mais n'a jamais exercée. Cela m'a rattrapé en quelque sorte. L'architecture est sans doute la discipline la plus complexe, la plus transversale, la plus humaine aussi. Je n'ai pas eu de "maîtres" en tant que tels, ce sont plutôt des villes ou des bâtiments qui m'ont émue. De nombreux voyages ont forgé ma sensibilité, de la même façon que les expositions que j'ai pu visiter. L'art contemporain et la musique sont d'autres sources d'inspiration, plus lointaines, qu'on ne retrouve pas directement dans mon architecture.

L'architecture
"Tenter de donner du sens à une commande, à des contraintes, à des règlements"
L'architecture est un tout. L'acte de construire est passionnant, c'est un acte politique, un combat et un engagement total. C'est un geste contextuel, qui crée une enveloppe par rapport à un site, un climat, un programme et un usage. Cette complémentarité à inventer entre site et programme crée ensuite des usages intérieurs. Ce qui nous est demandé c'est de donner du sens et du lien à une commande, à des contraintes, à des règlements; à des choses qui n'en n'ont pas nécessairement au départ. Pour ma part, je prends le programme à bras-le-corps et j'essaie de faire se rencontrer les attentes, les exigences, les objectifs, de la manière la plus profonde et la plus inventive possible. Les maîtres d'ouvrage ont tendance à entourer les architectes d'une pléthore de consultants qui les rassurent sans doute, mais qui grignotent le rôle de l'architecte qui doit rester chef d'orchestre et garant de la cohérence globale du projet.

L'écriture architecturale
"Je crois au pouvoir de réenchantement du monde par la création"
Je ne suis pas la mieux placée pour parler de mon écriture. J'essaie avant tout de ne pas être dogmatique, de ne pas avoir d'a priori. Je commence chaque projet sur une page blanche. Je m'imprègne de la commande et du site. Si tous mes projets sont très différents les uns des autres, c'est que je veux pouvoir surprendre, créer de l'inédit. Je souscris aux mots d'Oscar Niemeyer : "l'architecture est invention, elle doit créer la surprise, susciter l'étonnement, voire l'émerveillement". Je crois au pouvoir de réenchantement du monde par la création en général, par l'architecture pour ce qui me concerne. C'est à travers elle que je veux faire exister mes rêves pour les faire partager. Si l'architecte perd de sa force de création, de son audace, qui le remplacera? Les préjugés sont les pires obstacles à la création. Bien sûr, produire une architecture d'auteur, expressive et créative est risqué; mais ce sont ces "gestes" architecturaux comme certains les appellent, qui font la richesse et la diversité du paysage urbain.

La transmission
"Former le regard à la culture et transmettre un désir d'architecture"
J'ai, un temps, transmis ma passion à l'Ecole spéciale d'architecture (1999-2000) puis à Paris-Val-de-Seine (2000-2003) avant de faire une pause. J'arrivais à un moment de la vie de l'agence où je devais me consacrer aux projets. Ce qui m'intéresse aujourd'hui est de transmettre aux décideurs un désir d'architecture, de leur apprendre à ne pas avoir peur de la créativité, à ne pas amalgamer gesticulation et inventivité, à ne pas systématiquement se méfier de ce qui leur semble "beau", à ne pas penser uniquement à "l'intégration dans le paysage" d'un bâtiment ou à ne choisir que des architectures sans âme. Etre architecte-conseil, siéger dans un jury, sont autant d'occasions de transmettre : on y apprend à décrypter l'architecture, à la faire aimer. Quelques minutes suffisent parfois pour infléchir la perception des jurés, à les rendre curieux, à leur faire franchir le pas d'une architecture qui n'est pas forcément la plus convenue. La transmission c'est, avant tout, former le regard à la culture et à l'architecture.

L'agence
"La grande difficulté est de gérer le tempo des projets, trop rapide ou trop lent..."
L'agence compte environ vingt-cinq architectes. Marc Blaising, mon associé, en est le directeur et le gestionnaire. Il n'est pas architecte, ce qui me permet de ne me consacrer qu'aux projets. Les architectes de mon équipe ont beaucoup de responsabilités et d'autonomie : il leur faut être créatif, mais aussi rigoureux, savoir tenir une réunion, communiquer et défendre l'esprit du projet, aller dans le détail sans perdre son esprit de synthèse, savoir rêver et oser aller plus loin dans l'audace mais aussi garder les pieds sur terre, etc. La plus grande difficulté est de gérer le tempo des projets : entre ceux qui vont trop vite et pour lesquels on regrette le manque d'approfondissement et ceux qui traînent des années et qu'il faut tout d'un coup reprendre avec la flamme des commencements. Aujourd'hui nos principaux clients sont en France, plutôt privés que publics. Mais depuis deux ans, le travail à l'étranger se développe et nous avons des projets en cours à Copenhague, à Bangkok et au Vietnam. A l'international, la difficulté est de garder la main sur le processus de création jusqu'a la fin du chantier. Aussi j'essaie, pour chaque projet, de m'associer dés le début à un architecte avec lequel je me sens en affinité.

La conduite du projet
"Les choix initiaux sont essentiels. Ils doivent être radicaux. C'est l'ossature même du projet, son fil conducteur"
Le commencement d'un projet est un moment essentiel. Celui où se cristallisent les options fondamentales du parti architectural. Pour y parvenir je réfléchis à la valeur ajoutée que je vais pouvoir apporter au site et/ou au programme. Je travaille personnellement beaucoup en maquette, puis l’équipe développe les idées initiales parfois dans différentes directions, parfois tout de suite dans une seule quand l’idée de base est évidente pour tout le monde. Les choix amont sont essentiels. Ils doivent être radicaux, les objectifs peu nombreux, ciblés, précis. C'est l'ossature même du projet, le fil conducteur. L'important est de ne pas les perdre de vue en cours de route. Notre métier fourmille de contraintes : il faut arriver à trouver la brèche pour conquérir notre espace de liberté. Ensuite le projet doit conserver sa clarté originelle, ne pas s'étioler. C'est sans doute le plus compliqué, mais je ne transige pas.

Le défi environnemental
"Qu'on nous laisse choisir avec nos clients les moyens d'atteindre les objectifs environnementaux! Le champ des possibles est énorme"
On ne peut plus construire comme il y a quinze ou vingt ans! Aux architectes d'inscrire leur projet dans l'optique du développement durable, par une disposition d'esprit, une pratique quotidienne. Face à ce nouvel enjeu, je déplore la volonté de tout normer et de tout réglementer jusqu'à l'étouffement. La "HQE" est devenue pour beaucoup de maître d'ouvrage une pensée unique, vertueuse et réductrice. La nature est complexe, multiple et sensible, il doit en être de même pour les solutions qui sont développées pour la respecter. Il ne peut pas y avoir de solution unique : tout doit pouvoir être expérimenté. Qu'on nous donne des objectifs, c'est normal. Mais de grâce, qu'on nous laisse choisir avec nos clients les moyens de les atteindre et les solutions techniques et architecturales pour y parvenir. Même pris dans le corset des contraintes, le champ des possibles est énorme. Se pose aussi le problème de la prise en charge financière du surcoût lié au respect de l’environnement : les maîtres d'ouvrage ne peuvent à la fois vouloir un bâtiment exemplaire en matière de respect de l'environnement et ne pas avoir prévu de budget pour cela! C'est un investissement pour l'avenir.

La maîtrise d'ouvrage
"Une maîtrise d'ouvrage claire dans ses ambitions et ses moyens assure déjà la moitié de la réussite d'un projet!"
Le principal "problème" de la maîtrise d'ouvrage réside pour moi dans la formulation de sa demande, souvent mal exprimée, pas assez ou trop aboutie. Je passe beaucoup de temps à analyser un programme, afin de le dépasser en proposant des choses auxquelles le maître d'ouvrage ne s'attend pas. Il s'agit d'avoir une ambition par rapport au programme, d'en proposer sa propre vision, d'en transcender les données. Ensuite, si le maître d'ouvrage adhère à la proposition, alors l'architecte doit l'emmener jusqu'au bout, avec ce projet là, en gardant le cap. Et c'est le plus difficile! Une maîtrise d'ouvrage qui sait ce qu'elle veut, qui est claire dans ses ambitions et ses moyens, c'est déjà la moitié de la réussite d'un projet! Un projet réussi naît d'une équation difficile entre ambition architecturale, usage, contraintes techniques et financières. Mais, créativité et rigueur ne sont pas incompatibles, contrairement à ce que le débat récent sur "l'architecture du quotidien" ou des "gestes architecturaux" pourrait laisse penser.

La densité en débat
"Une ville dense c'est moins de transports, et donc moins de pollution"
Les réponses aux défis du développement durable passent par les villes : l'urbanisme, la programmation, les transports. On est bien au-delà de la seule architecture. La maison passive c'est très bien, mais c'est anti-développement durable au possible si on considère la question des déplacements et des infrastructures! Il faut absolument combattre l'étalement urbain, repenser les villes dans leur mixité sociale. Le débat sur les tours à Paris est stérile à force d'oppositions stéréotypées. Je suis favorable à la construction de tours pour économiser l'espace, la denrée la plus précieuse. Une ville dense ce sont des transports - et donc de la pollution - en moins. C'est aussi ne pas être hypocrite : la croissance des villes est inéluctable et on ne peut pas reléguer des populations de plus en plus loin de leur travail. On peut recycler des bâtiments, occuper d'autres lieux, en surélever certains, etc. Il faut aussi savoir détruire des constructions pour en mettre d'autres à la place et accepter des densifications ponctuelles.

Le patrimoine
"La réutilisation du patrimoine ancien pour des usages nouveaux est très stimulante"
Le patrimoine architectural européen est très riche. Tout ne mérite pas d'être conservé pour autant, loin s'en faut. Paris est une ville magnifique, mais tout ne constitue pas un patrimoine remarquable. On ne peut pas vouloir faire de Paris intra-muros un musée et construire du neuf à l'extérieur. Une société qui a peur de la nouveauté et de son futur m'inquiète. Au Japon, le respect pour la tradition est immense et l'architecture contemporaine y a toute sa place. Ici, les traditions nous étouffent et ne laissent aucune place au futur pour qu'il advienne.
Je trouve aussi très stimulant de reconvertir le patrimoine ancien : des logements dans des gazomètres, des espaces culturels dans des aciéries, ou un centre dédié aux pratiques musicales et artistiques numériques dans le théâtre de la Gaieté-Lyrique, pour citer un de mes projets en cours!

Le logement collectif
"Le logement social fait problème: les budgets de construction stagnent, les prix de vente ou de location augmentent"
Je peux comprendre les réticences exprimées devant le logement collectif. On continue encore de payer les errements des années 1950. Le collectif n'est pas une simple accumulation de maisons superposées. Il faut travailler les espaces communs, les équipements, voire la mixité des programmes. Tout le monde le souhaite, et peut être que les architectes n'ont pas toujours été assez inventifs. Un immeuble collectif peut être humain, avec des commerces, des équipements culturels et des transports à ses pieds. Mais il y a un réel problème économique, particulièrement dans le domaine du logement social où le coût des travaux est ridiculement faible. Je vois des budgets de construction qui stagnent depuis cinq ans, et de l'autre côté, le prix à l'achat ou à la location des logements est de plus en plus élevé. Quelque chose m'échappe... Comment relever les défis du développement durable, de la RT 2005, etc. sans aucun moyen? On ne peut pas tout rationner. A vouloir faire toujours plus pour toujours moins, l'architecte s'use à déployer des trésors d'ingéniosité. Il souffre et il n'est pas le seul. Est-ce ainsi que nous parviendrons à construire les centaines de milliers de logements qui manquent en France?

Les entreprises
"Je fais tout pour que les entreprises aient la même fierté que l'architecte à réaliser un projet"
Le C42, l'immeuble Citroën sur les Champs-Élysées, m'a valu beaucoup de critiques... "Ce n'est pas normal de faire un projet si compliqué qu'aucune entreprise française ne puisse le réaliser, etc. Que l'entreprise soit allemande, comme au C42, ou bien française, c'est exactement pareil pour moi. Sur les grands chantiers aujourd'hui, les acteurs sont mondiaux : le client est du Moyen-Orient, la maîtrise d'œuvre est américaine, l'entreprise générale japonaise, les ouvriers viennent des Philippines et les matériaux de constructions proviennent de Chine! Et si aucune entreprise française ne peut plus, ou ne veut plus, réaliser de projet architecturalement ambitieux, posons-nous des questions… Ceci posé, il existe encore en France des entreprises avec un savoir-faire remarquable, et celles-ci ont du travail, beaucoup trop même! La relation entre architecte, entreprise et commanditaire est compliquée et fragile. Elle doit être précise, honnête et constructive. C'est un équilibre difficile mais, pour ma part, je fais tout pour que le projet aboutisse que les entreprises aient la même fierté que l'architecte à le réaliser.

Le chantier, et ensuite?
"La réalisation reste le moment du recadrage, de la sanction finale. Ce sont des moments d'intense émotion"
Les prémices de la conception et le chantier sont deux moments passionnants du projet. Malgré toutes les maquettes, les images, les simulations, le chantier reste le moment du recadrage, de la sanction. C'est à la réalisation qu'on voit ce qui marche ou pas. Ce sont des moments d'intense émotion. Le C42 est tel que je l'avais imaginé, fidèle en tous points au projet initial. Le plus difficile est de livrer le bâtiment à un utilisateur qui n'était pas présent au début de l'aventure. Et cela m'arrive de plus en plus souvent : à Villeneuve-d'Ascq le conservateur du musée à changé, à la Gaieté-Lyrique l'exploitant a été désigné après le concours, etc. Ce passage de témoin est délicat. Il faut aborder avec l'utilisateur le quotidien d'un bâtiment qu'il découvre et dans lequel il ne fera que passer. Il faut s'assurer que le bâtiment est entre de bonnes mains, qu'il sera bien compris. Il sera peut-être modifié, voire détruit par la suite : je l'accepte, il m'échappe.

Propos recueillis par Jacques-Franck Degioanni et Milena Chessa

Manuelle Gautrand est née en 1961, diplômée en 1985, elle créé son agence à Paris en 1991. Lauréate des Albums de la Jeune architecture (1992), elle est médaille d'argent de l'Académie d'architecture (2002) et lauréate du prix AMO "Architecture et lieux de travail" (2000). Elle a été architecte-conseil auprès des présidents des universités de Grenoble (1993-2006) et architecte-consultante à la MIQCP (1998-2007). Elle participe actuellement à plusieurs consultations internationales de tours, à Paris-La Défense et à Hanoi (Vietnam).

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