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Isabelle Auricoste, Grand prix national du paysage

ELISABETH ALLAIN-DUPRE, FRANCOISE ARNOLD |  le 01/12/2000  |  ArchitectureAménagementCharenteGirondeHérault

Le trophée du ministère de l'Environnement et de l'Aménagement du territoire, récompense l'ensemble de son oeuvre. Tour à tour paysagiste, maître d'oeuvre, écrivain, enseignante et pionnière de l'histoire des jardins, elle poursuit aujourd'hui son travail en milieu rural.

Le Grand prix national du paysage 2000 a été attribué à Isabelle Auricoste. Décerné tous les deux ans, ce Grand prix récompense l'ensemble d'une oeuvre et alterne, en principe, avec le Trophée du paysage qui, lui, distingue la réalisation précise d'un jeune paysagiste. Le Trophée 1999 n'ayant pu être remis par le ministre de l'Environnement et de l'Aménagement du territoire à ses récipiendaires, les deux cérémonies ont été regroupées cette année le 29 novembre.

La paysagiste Dominique Caire (agence Feuille à Feuille) et la ville de Sablé-sur-Sarthe, maître d'ouvrage, devaient donc recevoir le Trophée (décerné pour les espaces publics du quartier de la Rocade à Sablé) aux côtés de cette grande dame du paysage qu'est Isabelle Auricoste, 60 ans, professeur à l'Ecole d'architecture et de paysage de Bordeaux. Les paysagistes apprécieront sans doute un concours de circonstances qui réunit, pour les honorer, toutes les générations de leur profession.

Cinq nominés aux parcours contrastés

Les membres du jury du Grand Prix - dont Gilles Clément, Grand prix 1998, et les paysagistes européens Lars Nyberg (Suède), Michaël Van Gessel (Pays-Bas), Joao Gomez Da Silva (Portugal) - ont été cependant quelque peu frustrés par la brièveté des débats. D'autant que la diversité de profils et d'approche du métier des cinq « nominés », pour certains peu connus, méritait l'attention.

Pierre Dauvergne, directeur général adjoint des services techniques du conseil général du Val-de-Marne, et Georges Demouchy, paysagiste à l'Etablissement public d'aménagement des rives de l'étang de Berre (Epareb), oeuvrent du côté de la maîtrise d'ouvrage. L'action du premier dans son département est internationalement reconnue (les parcs de Valenton ou de Champigny, la pépinière de Mandres...).

Le second a discrètement, et dans la durée, contribué à mettre en valeur le potentiel historique et paysager de la ville nouvelle provençale. Alain Marguerit, installé à Montpellier, est un représentant talentueux de cette génération de paysagistes maîtres d'oeuvre qui a pris l'espace public urbain à bras le corps, sans oublier pour autant l'échelle du grand paysage. Pour sa part, Alain Mazas est plutôt un chercheur et un analyste fin des composantes du paysage, comme en témoigne sa remarquable cartographie de la vallée de la Loire.

Sphère d'intervention atypique

Quant à Isabelle Auricoste, elle présente sans doute le profil le plus atypique. Tour à tour paysagiste maître d'oeuvre (notamment en association avec Yves Brunier ), écrivain et fondatrice du groupe Utopie (avec Jean Baudrillard, Antoine Stinco et Hubert Tonka), enseignante et pionnière de l'histoire des jardins, elle est aujourd'hui installée à Theil-Rabier (Charente), un village de 170 habitants où elle observe et accompagne les mutations de l'espace rural (voir entretien ci-contre).

En la couronnant, le jury a du même coup mis en lumière le rôle du paysagiste en milieu rural, généralement occulté par la contribution actuelle de la profession aux débats sur la ville.

PHOTOS :

Deux réalisations de lsabelle Auricoste : la restauration du jardin de la maison de George Sand à Nohant (Indre) en 1991-1992, qui prend pour référence le jardin de l'enfance de la romancière tout en l'adaptant à des usages contemporains; et la création, en 1998, d'un parc à Verteuil (Charente) en zone inondable au bord de la Charente, qui met en scène une sélection de plantes adaptées aux milieux humides et phytorégénératrices.

« La société de demain s'invente dans l'espace rural » ISABELLE AURICOSTE, paysagiste

Vous êtes passée du travail sur les grands ensembles à la reconstitution de jardins historiques pour travailler maintenant sur le monde rural. Pourquoi ces changements de cap ?

ISABELLE AURICOSTE. J'ai toujours recherché les lieux d'action correspondant aux mouvements sensibles de la société, sans penser à capitaliser une carrière. Les commandes de mes débuts correspondaient à la conjoncture. J'ai ensuite étudié de nouvelles problématiques de l'aménagement de l'espace à partir des lieux de mémoire au début des années80, au moment où la question du patrimoine commençait à émerger. Ce travail historique m'a permis de mieux comprendre les lieux et l'intelligence de la production vernaculaire des paysages agricoles. Mais au-delà des épisodes biographiques, ce qui m'intéresse fondamentalement, c'est la sphère sociale. Et ce qui ce passe en ce moment dans le monde rural me paraît passionnant. La nature commence à reprendre un sens concret dans la société actuelle, contrairement à ce qui s'est passé tout au long du XXe siècle.

Comment ce changement de cap se manifeste-t-il?

Je pense que la société de demain s'invente aujourd'hui dans l'espace rural. C'est encore difficile à voir, mais c'est une réalité. Le monde rural a été soumis à de fortes pressions économiques et démographiques, l'agriculture a évolué dans un sens productiviste, au point d'atteindre les limites sanitaires que l'on connaît, et l'on peut prédire sans trop risquer de se tromper que le mouvement va maintenant s'inverser. Bien qu'il y ait beaucoup moins d'agriculteurs qu'autrefois, de nouveaux habitants s'installent dans les campagnes. Un nouveau modèle social est en train de se mettre en place, dont les agriculteurs commencent à prendre conscience. Ils ont un mode de vie privilégié et de meilleures relations sociales que les urbains. Ils sont en tout cas décomplexés par rapport à la ville, contrairement à ce qui se passait dans les années soixante. Je vois cela de très près, puisque je suis aussi élue de la commune dans laquelle je vis et, à ce titre, déléguée au syndicat de pays, qui regroupe 92 communes. Bien sûr, cette fonction me permet occasionnellement de donner des avis sur l'aménagement, elle correspond également à une conviction personnelle sur l'engagement politique. J'ai, de plus, souvent le sentiment d'y mener un travail qui me permet de mieux comprendre le monde rural.

Dans cette nouvelle société, quel rôle joue le paysagiste ? Est-il le jardinier de la «déprise» agricole ?

Non, pour moi, le paysagiste est un passeur, un « chaman » entre les éléments naturels et la société. Son rôle est très différent de celui qu'il occupe en ville, où la pratique du paysage se limite en général au décor du quotidien. A la campagne, autour du thème du paysage, on peut créer des situations dynamiques, regrouper, rassembler. On peut tisser du lien social à partir de la compréhension du paysage dans sa dimension historique et économique et dans la maîtrise de son évolution. Les plans et les chartes de paysage mis en place par la loi « Paysages » sont de bons supports pour cela, à condition de ne pas en rester au stade de l'analyse et de proposer des scénarios porteurs d'une vision prospective.

Quelle approche privilégiez-vous?

Dans ce cadre, je ne travaille pas comme une spécialiste, ce que je suis pourtant ; je cherche à faire passer les connaissances qui sont les miennes, héritées des traditions agricole, architecturale et du milieu de l'ingénierie. L'objectif est que les décisions puissent se prendre au bon niveau, c'est-à-dire au niveau politique et non pas au niveau de l'expert.

J'organise également des expositions de sensibilisation qui circulent dans les chefs-lieux de canton. Elles permettent aux gens de prendre confiance, en leur montrant la qualité de leur quotidien. Ce type de démarche est forcément très lent, relativement coûteux et exige une forte présence sur le terrain ; elle se situe très loin du travail des bureaux d'études spécialisés qui font des plans de paysage à la chaîne.

Ce processus de concertation se retrouve-t-il dans votre activité de maître d'oeuvre ?

Les relations avec les maîtres d'ouvrage changent ; elles se font davantage sur le mode de l'accompagnement. A priori, ils attendent de nous une solution formelle. Je les pousse au contraire à réagir, critiquer, soumettre à la population pour arriver à une solution négociée. Cette approche seule me semble répondre à la demande sociale et à la complexité des enjeux du paysage. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai choisi de m'investir il y a dix ans, à sa création, dans l'école d'architecture et de paysage de Bordeaux, après avoir enseigné durant douze ans à Versailles. Il me semble qu'il faut faire changer le métier.

Que reste-t-il de la notion d'oeuvre dans ce processus ?

Je refuse le « geste », sans que cela soit pour autant du dogmatisme. Je suis bien sûr sensible à la forme et à la composition. Je n'aime pas utiliser le terme de projet, qui renvoie trop aux pratiques architecturales, mais avoir une « vision » est indispensable. Si le plan peut être mis en débat, le paysagiste doit avoir la capacité de tenir la barre jusqu'au bout, de mener ses idées à bon port, cela fait partie de son savoir-faire. Il faut à la fois de la modestie et de la fermeté, être un intermédiaire, un guide. Pour moi, la notion d'auteur dans cette culture-là n'est pas primordiale. Je préfère considérer la création comme le médium privilégié d'une relation avec le futur.

Dans ce registre, j'ai toujours moins poursuivi un style que ce qu'on pourrait appeler des obsessions. J'accorde par exemple une grande importance au travail topographique. Construire l'assiette qui inscrit les espaces dans le relief géographique me paraît être le moment le plus important de la conception. J'attache aussi beaucoup de prix à la rigoureuse géométrie des compositions et à la bonne mise en oeuvre des détails, avec une préférence pour les matériaux simples, voire pauvres.

PHOTO : ISABELLE AURICOSTE, paysagiste

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