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Industrialiser la pierre

Par Yvan Delemontey* |  le 01/09/2007  |  LogementsArchitectureTechnique

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la reconstruction en France est l’occasion d’industrialiser le secteur de la construction. Afin de relever le défi quantitatif de l’époque, la pierre, jusque-là oubliée, passe par un processus inédit d’industrialisation qui la transforme en une pierre nouvelle, dite « prétaillée ». Utilisée dans de nombreux ensembles allant jusqu’à plusieurs milliers de logements, elle symbolise momentanément l’espoir décu d’une alternative à l’hégémonie grandissante de la préfabrication lourde.

Anachronique et chargée historiquement, la pierre n’a jamais eu les faveurs des avant-gardes qui ne l’utiliseront qu’en revêtement de façade. Associée dès 1940 à l’idéologie régionaliste et antimoderne de Vichy, elle va pourtant connaître à la Libération un regain d’intérêt de la part des autorités et d’un certain nombre d’architectes français. Ces derniers édifient ainsi une architecture de pierre porteuse en rupture avec la doxa moderniste de l’époque, mais qui revendique sa propre modernité. Issu d’une réflexion initiée pendant la guerre sur la pertinence constructive de la maçonnerie, ce retour de la pierre sur la scène architecturale s’ancre dès le départ dans certains aspects de la tradition rationaliste française.

Défense et illustration de la maçonnerie

Pour la plupart des architectes modernes de l’entre-deux-guerres, le mur traditionnel en maçonnerie est un système constructif suranné que l’ossature métallique ou de béton armé a avantageusement remplacé. Cette évolution qui semblait acquise sur le plan structurel n’exclut pas, dans le contexte de pénurie générale de matériaux et de main-d’œuvre de l’immédiat après-guerre, un retour au mur maçonné. C’est l’architecte Pol Abraham qui, dès le début des années quarante, en est le plus hardant défenseur. Réfutant tout régionalisme, celui-ci voit au contraire dans l’évolution récente de la construction l’occasion d’un renouveau des techniques ancestrales. Il expose dans un long article publié en 1943 dans la revue Techniques & Architecture, sa conviction de concilier les procédés traditionnels avec l’industrialisation du bâtiment. S’il donne une définition très large de la maçonnerie puisqu’il s’agit de « […] tout ce qui, dans le bâtiment, est à base de « liants » […] » (1), il s’intéresse plus particulièrement aux maçonneries dites traditionnelles qui sont porteuses et stables par compression. Il prône ainsi le recours à des techniques millénaires comme celles du béton banché, du béton de moellon, ou de la pierre de taille et leur perfectionnement au moyen d’une mécanisation accrue du chantier. Leur archaïsme apparent témoigne d’une autre conception du mur qui rompt radicalement avec celle de l’avant-garde architecturale pour au moins trois raisons.

La première relève de sa composition. En confiant la fonction porteuse à une ossature désolidarisée du reste de l’enveloppe, le mur des modernes désormais libéré de la reprise des charges peut devenir enfin une paroi légère et fine. Celle-ci est alors constituée d’une stratification d’éléments différents qui assurent respectivement les fonctions hydrofuge, thermique et acoustique avec une efficacité et une scientificité nouvelles, puisqu’il est possible à tout moment et à n’importe quel endroit d’en éprouver la résistance à l’eau, à l’air et aux bruits. En faisant le choix de la maçonnerie traditionnelle, Pol Abraham nie cette double dissociation structurelle et fonctionnelle et lui oppose le mur porteur monocouche fabriqué par empilement, épais et lourd.

C’est justement la question du poids qui constitue la deuxième raison de cette rupture. Si les architectes modernes considèrent le poids dans la construction comme un ennemi, ce jugement résulte selon Abraham d’une comparaison illégitime entre le bâtiment et les secteurs de pointe que sont l’automobile ou l’aviation, qui crée une confusion fondamentale entre ce qui est mobile et ce qui ne l’est pas. En effet, si l’allègement pondéral est majeur dans la conception d’un véhicule, il reste pour lui insignifiant, voire pénalisant dans le cas d’un édifice. Il est en fait l’un des éléments essentiels de la qualité de l’habitation humainement conçue. Son avantage principal réside dans son inertie thermique, c’est-à-dire sa capacité à emmagasiner de la chaleur ou du froid afin de freiner les effets des variations journalières de la température extérieure. Il s’agit pour lui d’une nécessité physiologique à laquelle la maçonnerie satisfait complètement et économiquement et dont ne sauraient se prévaloir les constructions plus légères. Opinion dont l’argumentation empirique se heurte au même moment aux recherches scientifiques les plus récentes qui relativisent le rôle de la seule masse dans l’habitabilité des constructions.

Enfin, la troisième raison concerne la pérennité, nécessité d’autant plus impérieuse qu’elle est en accord avec la nature profonde de l’Homme lorsqu’il affirme que « […] la permanence de la nature physique et morale de l’être humain entraîne celle des conditions millénaires de son habitat » (1). Si la qualité d’une œuvre architecturale se mesure à l’aune de sa durabilité, c’est la massivité de sa construction qui permet d’y parvenir, la légèreté ne pouvant produire que des objets éphémères. Si l’on y ajoute la qualité des matériaux, le recours à des savoir-faire constructifs éprouvés et une conception architecturale qui privilégie les formes simples et renonce aux effets plastiques, il en résulte une architecture souvent banale en apparence, mais qui atteint parfois une intemporalité remarquable.

Loin d’être une réponse seulement conjoncturelle, le choix d’Abraham pour la maçonnerie traditionnelle est lié à des déterminations profondément architecturales et constructives issues de la tradition rationaliste française qui définit l’essence de l’architecture avant tout comme une pratique constructive. Comme Auguste Perret qu’il admire profondément, Pol Abraham est un architecte attentif à la qualité constructive de ses réalisations et qui place la notion de confort au centre de ses préoccupations. C’est bien là le point commun des réalisations en pierre de taille qui se multiplient en France après 1945 et qui sont l’œuvre des architectes les plus divers. Si chacun a recours à la pierre soit par opportunité, obligation ou par goût, ce retour de la pierre s’accompagne toujours de considérations pragmatiques comme l’économie et la rapidité de mise en œuvre. Ce sont elles qui [...]

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