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Futur incertain pour le patrimoine moderne

Raphaëlle Saint-Pierre |  le 15/12/2017  |  ArchitecturePatrimoineEssonneHaute-SavoieHauts-de-Seine

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Entre désaffection, transformation brutale et démolition, l'architecture d'après-guerre reçoit rarement les égards qu'elle mérite.

ALondres, la démolition des Robin Hood Gardens (1972) d'Alison et Peter Smithson, débutée en août dernier, va laisser place à des immeubles de logements haut de gamme. La France ne fait pas vraiment mieux que la Grande-Bretagne : le patrimoine moderne s'y retrouve dénaturé par des mises aux normes mal pensées ou tout simplement détruit, généralement après des années d'absence d'entretien puis de délabrement. Exemple à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) où le terrain sur lequel se dressait le siège de Novartis-Sandoz (1968), conçu par Bernard Zerhfuss, va bientôt accueillir une « résidence contemporaine de prestige aux notes inspirées de l'Art déco »…

« Connaissances et amabilité ». « C'est un moment difficile pour l'architecture du XXe siècle, même pour des concepteurs de premier plan, dont les œuvres sont maltraitées. Nous ne cherchons pas à mettre sous cloche les bâtiments. Si certains ont un statut de monuments, d'autres demandent juste à être adaptés à notre époque. Mais cela ne peut se faire sans un minimum de connaissances et d'amabilité ! », insiste Richard Klein, président de Docomomo France, antenne hexagonale de l'Association internationale pour la documentation et la conservation des édifices et sites du mouvement moderne. « Depuis quelque temps, le ministère de la Culture ne répond même plus à nos courriers… », regrette-t-il. Dernier dossier en date : la restauration des tours Nuages élevées par Emile Aillaud dans les années 1970 à Nanterre (Hauts-de-Seine). « Les termes du concours lancé par les bailleurs, évoquant une réinterprétation artistique des façades et une isolation par l'extérieur, sont de très mauvais signes », affirme Richard Klein.

De même, malgré la participation du petit-fils de l'architecte, Thomas Dubuisson, il reste sceptique devant les images de Frank Gehry pour le musée des Arts et traditions populaires de Jean Dubuisson dans le bois de Boulogne, « dont la plastique originelle a besoin d'une restauration plus que d'un emballage ». La prochaine grande mobilisation concernera probablement la Maison du peuple de Clichy (1935-1939) d'Eugène Beaudouin et Marcel Lods, l'un des lauréats de l'appel à projets « Inventons la métropole du Grand Paris ». Pourtant classé aux monuments historiques, ce chef-d'œuvre doté d'un mur-rideau de Jean Prouvé se retrouve affublé par Rudy Ricciotti d'une tour en spaghetti de béton fibré blanc.

Au-delà des bâtiments, c'est tout un patrimoine intellectuel qu'il faut conserver.

« Plus généralement, il nous semble souhaitable que les opérateurs interviennent avec génie et inventivité sur le patrimoine qui ne présente que peu d'intérêt, et avec discrétion et humilité sur celui qui est la trace du génie et de l'inventivité des années passées », précise Richard Klein. Au-delà des bâtiments eux-mêmes, c'est tout un patrimoine intellectuel, Victoire. « L'action citoyenne est certes importante, mais il ne suffit pas de décréter qu'un bâtiment est historique. Pour assurer la crédibilité nécessaire face aux partisans de la démolition, la participation des habitants doit se doubler du recours à des experts pointus (ingénieurs, architectes en position de s'engager dans des actions militantes), qui vont par exemple mener des études de structure ou estimer les coûts de réhabilitation », souligne l'architecte Jean-Bernard Cremnitzer. A la Maladrerie (1975-1985) de Renée Gailhoustet à Aubervilliers, l'association d'habitants Jardins à tous les étages s'est battue pour faire arrêter le chantier lancé par l'OPH en septembre 2016, qui consistait à remplacer par de sinistres dallages les luxuriantes terrasses-jardins qui font corps avec les logements en gradins. Une victoire obtenue grâce au soutien de la maire d'Aubervilliers, Mériem Derkaoui, convaincue par la thermographie du quartier qui témoigne de la qualité climatique de ces bâtiments végétalisés.

Sensibilisation. « Concernant les grands ensembles, nous sommes confrontés à une forme de mépris consensuel. Depuis trente ans, démolir est un impératif public, avec une impression d'efficacité mais sans réelle évaluation. Le milieu du BTP y trouve aussi son intérêt. Tout se passe comme si le ministère de la Culture avait décidé qu'il n'y aurait jamais de protection monuments historiques pour ces programmes après 1945 ! », explique Benoît Pouvreau. En charge de l'inventaire du patrimoine du logement social en Seine-Saint-Denis, il mène une sensibilisation auprès des villes et des bailleurs sociaux qui, pour l'instant, restent réticents. « Notre discours est peu entendu si nous ne parlons que de patrimoine. Il faut combiner des arguments de registres différents : culturel, social, développement durable, etc. », insiste-t-il.

Il met en avant la démarche exemplaire de Saint-Denis qui a protégé près de 250 ensembles dans le cadre du PLU, notamment l'œuvre d'André Lurçat et de Roland Simounet. Un processus de labellisation « Patrimoine du XXe siècle » sur la période 1945-1975 a également consacré quatorze ensembles dans le département. Grâce à ce label, l'architecte des bâtiments de France a refusé le permis de démolir de la Cité de l'Etoile, construite par Georges Candilis, Alexis Josic et Shadrach Woods dans les années 1950 à Bobigny. Une réhabilitation à caractère patrimonial a été enclenchée, au prix de démolitions partielles.

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PHOTO - 10415_656606_k2_k1_1578981.jpg - © FONDS ANATOLE KOPP. SIAF / CITÉ DE L'ARCHITECTURE ET DU PATRIMOINE / ARCHIVES D'ARCHITECTURE DU XXe SIÈCLE
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PHOTO - 10415_656606_k3_k1_1578996.jpg - © RAPHAËLLE SAINT-PIERRE
Restauration - Une salle omnisports sauvée par les Jeux de 2024 ?

Superbe paraboloïde hyperbolique, la salle omnisports de l'île des Vannes, à Saint-Ouen, se déploie au sein d'un complexe emblématique de la politique sportive du Parti communiste. Imaginée par Anatole Kopp, Lucien Metrich, Pierre Chazanoff et René Sarger, construite entre 1968 et 1971, elle devrait enfin être restaurée dans le cadre des Jeux olympiques de 2024. Depuis des décennies, les autorités ont laissé se dégrader le bâtiment, à l'intérieur duquel il pleut, malgré une utilisation fréquente et une inscription aux monuments historiques en 2007. Cette nef abrite près de 5 000 m² sans point d'appui intérieur, par l'intermédiaire d'une surface gauche de 3 000 m² dont la structure est composée d'un maillage de câbles d'acier prétendus entre deux arcs en béton armé. Cette technique délicate a été mise au point par l'ingénieur René Sarger. « Sur le plan architectural, c'est un exemple assez unique, à l'égal des réalisations d'Eero Saarinen », explique Jean-Bernard Cremnitzer, qui a mené une étude pour Plaine Commune et le Service territorial de l'architecture et du patrimoine de Seine-Saint-Denis.

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PHOTO - 10415_656606_k5_k4_1579007.jpg - © PHILIPPE GUIGNARD / AIR-IMAGES
Destruction - Des façades Prouvé à la benne

Construite en 1960 à Viuz-en-Sallaz (Haute-Savoie) par René Gagès, en collaboration avec Jean Prouvé pour les façades, l'usine Gambin arbore des volumes simples, aux proportions harmonieuses, dont les décalages laissent entrer la lumière. Structurellement intéressant, son système de poteaux-dalles et de rails au plafond lui donne un caractère multifonctionnel. Entièrement vitrée, l'usine laisse, dès l'entrée, le regard traverser les lieux puis offre une vue spectaculaire sur le paysage de montagne. « C'est l'un des plus beaux bâtiments de René Gagès », estime Arnaud Dutheil, directeur du CAUE de Haute-Savoie. Sans protection, il se trouve en revanche dans le périmètre d'un monument historique.

Fin 2016, son nouveau propriétaire fait appel à un architecte pour mener des travaux d'aménagement. « Il prétend apprécier les qualités architecturales de l'usine, mais il a proposé un projet monstrueux où des volumes à toiture à deux pans viennent se greffer au-dessus du bâtiment ! », déplore Arnaud Dutheil. Après obtention du permis accordé par le maire, l'architecte passe outre l'avis conforme défavorable de l'architecte des bâtiments de France (ABF) et fait démolir l'intégralité des murs-rideaux de Prouvé avant l'été. Depuis, l'ABF a déposé un recours administratif.

« Nous sommes confrontés à un déficit de moyens pour exercer une pédagogie. L'Unité départementale de l'architecture et du patrimoine ne comporte que cinq employés pour la Haute-Savoie, avec un seul ABF à cheval sur deux départements », regrette Arnaud Dutheil. « A cela s'ajoute la frilosité des Drac à inscrire ou classer ces édifices aux monuments historiques car la doctrine de restauration est mal établie. » De son côté, le CAUE mène de front la publication de livres sur les architectes qui sont intervenus dans le département et la création sur Internet d'un observatoire du devenir de l'architecture des XXe et XXIe siècles dirigé par le critique et historien Dominique Amouroux qui a dégagé huit postures illustrées : démolir, laisser en l'état, entretenir, rénover, agrandir, reconvertir, restituer ou déplacer.

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PHOTO - 10415_656606_k7_k6_1579015.jpg - © R. GAGÈS. FONDS DAU. SIAF / CITÉ DE L'ARCHITECTURE ET DU PATRIMOINE / ARCHIVES D'ARCHITECTURE DU XXe SIÈCLE
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PHOTO - 10415_656606_k9_k6_1579017.jpg - © ARNAUD DUTHEIL / CAUE74
« Une pédagogie du patrimoine moderne a été engagée au Havre »

Le Havre était une ville mal-aimée. Quels ont été les facteurs déterminants dans le retournement de situation ?

Au début des années 1980, on parlait du Havre comme d'une reconstruction ratée.

Les habitants rejetaient globalement le travail de l'équipe d'Auguste Perret et la cité reconstruite restait liée, dans l'imaginaire collectif, à la table rase tragique de 1944. Elle ne pouvait rivaliser, aux yeux des citadins, avec la vitalité du Havre d'avant-guerre, cette puissante entité industrielle et urbaine où se mêlaient d'innombrables activités très diversifiées. La ville de Perret, résidentielle et aérée, offrait une autre réalité. Il a fallu l'apprivoiser. Ce qui a été fait au Havre, par les municipalités successives, est exemplaire.

Une véritable pédagogie du patrimoine moderne a été engagée. Les bétons ont été restaurés. La ville a retrouvé son éclat d'origine. La charge négative attachée à la reconstruction a fini par se dissiper complètement avec le classement Unesco qui, selon les mots d'Antoine Rufenacht, maire de 1995 à 2010, a rendu aux Havrais « la fierté de leur ville ».

Comment le centre reconstruit continue-t-il d'évoluer ?

On observe au Havre une évolution positive. La création du tramway au début des années 2010 a renforcé la cohérence des espaces publics. La place de l'Hôtel de Ville, débarrassée des constructions qui l'encombraient, a retrouvé son échelle majestueuse.

Aujourd'hui, ce sont les fronts de mer que la Ville entend reconquérir. Il s'agit de concilier deux logiques, celle du patrimoine mondial et celle du développement urbain. J'ai été sollicité sur ce thème par la municipalité. Le grand projet d'aménagement paysager conçu par Michel Desvigne clarifiera le rapport de la cité portuaire à la côte.

Comment expliquer la réhabilitation contestable du Volcan, qui se trouve dans le périmètre Unesco ?

Le classement Unesco ne fige pas le patrimoine protégé, mais il devrait, en principe, élever le niveau d'exigence assigné aux transformations. Sur le plan de l'usage, la reconversion du Volcan est une vraie réussite. Par contre, le traitement formel de l'intervention n'est pas à la hauteur de l'architecture d'Oscar Niemeyer…

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PHOTO - 10415_656606_k11_k10_1579022.jpg - © JOSEPH ABRAM
Altération - Un hall d'expo à remettre en état

A Saint-Michel-sur-Orge (Essonne), Jean-Louis Bernard, président de l'association d'habitants Villagexpo, milite en faveur d'une prise en compte de la globalité d'un lotissement pavillonnaire modèle de 1966. Labellisé « Patrimoine du XXe siècle », il compte notamment des maisons de Jean-Pierre Watel, Martine et Philippe Deslandes et Martin Van Treeck, sur un plan-masse de Michel Andrault et Pierre Parat. Il se bat pour la restauration du hall d'exposition de Jean Prouvé qui s'étend au cœur de cette copropriété horizontale. Avec l'école primaire qui lui fait face et deux logements pour instituteurs, il forme un ensemble rare d'œuvres de Jean Prouvé. Sur 950 mètres carrés, le hall accueillait diverses activités sportives et de loisirs avant sa fermeture au public par la mairie au printemps 2017.

Liée par un bail à l'édifice qu'elle utilise gratuitement depuis plusieurs décennies, la commune est tenue de remettre le hall en l'état, en commençant par les travaux d'urgence sur la toiture, mais la situation est aujourd'hui au point mort. « Nous avons demandé une inscription aux monuments historiques mais l'ABF explique que le bâtiment n'est pas dans son jus », déplore Jean-Louis Bernard. Pourtant, s'il a perdu sa transparence originelle, sa structure poteaux-poutres et treillis et les raidisseurs en aluminium des façades sont toujours debout. Une étude réalisée par les agences Mu-architecture et Artene (Judicaël de la Soudière-Niault, architecte du patrimoine) chiffre sa restauration à 1,6 million d'euros TTC. En attendant, l'eau s'infiltre par le toit… Pour l'instant, seule la région Ile-de-France se situe clairement du côté des habitants.

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PHOTO - 10415_656606_k13_k12_1579030.jpg - © SCINTEX
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PHOTO - 10415_656606_k14_k12_1579032.jpg - © RAPHAËLLE SAINT-PIERRE

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