Embaucher des migrants : un parcours du combattant pour les artisans du bâtiment

Embaucher des migrants : un parcours du combattant pour les artisans du bâtiment

Laurent Duguet |  le 18/12/2019  |  EntreprisesEmploiFrance 100 % gros œuvre 100 % second œuvre

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Face à la pénurie de main d’œuvre dans le bâtiment, des artisans tentent d’embaucher des migrants. Non sans difficultés.

Ce sont des histoires humaines, des histoires d’humains, des histoires de rencontres. Des artisans et des dirigeants d’entreprises du bâtiment embauchent ou tentent d’embaucher dans leur entreprise certains de ces jeunes migrants arrivés en France : « Le point de départ est simple, explique Guy Degreef, cogérant d’une entreprise d’études et installations solaires, de 18 salariés, à Lapeyre, en Aveyron : j’en avais ras-le-bol de ces images en boucle dans les médias relatant les noyades de réfugiés. Je voulais m’impliquer ici et participer à l’intégration d’une personne ». Grâce au Centre Louis Delfond, Maison d’enfants à caractère social (Mecs) et Centre de formation professionnelle à Salagosse, dans le Gard, il embauché en CDI, Aboubakar Keita, un Ivoirien d’aujourd’hui 22 ans, passé par l’Ile de Lampedusa (Italie) et titulaire d’un CAP de peintre.

Recrutements non pourvus…et pourtant

L’enquête 2019 de Pôle Emploi sur les besoins de main d’œuvre (BMO) suffit à comprendre les difficultés de recrutement dans le secteur du bâtiment. Tandis qu’il est prévu de recruter 24 630 ouvriers non qualifiés en second œuvre et 23 180 en gros œuvre, le pourcentage de « difficultés à recruter » est supérieur à 60 % ! La situation est identique, voire pire pour les maçons, les menuisiers, sans parler des plombiers, couvreurs ou charpentiers dont l’embauche est un casse-tête. 

Recruter et former des migrants dans ce contexte semble relever du bon sens. Pascal Fallot en est convaincu, mais il a appris à ses dépens qu’emmener un migrant vers l’emploi n’est pas chose aisée. Ce dirigeant d’une petite entreprise de carrelage, rénovation et création de salles de bain, implantée à Vesoul, en Haute-Saône, parle avec émotion et colère de ce Kurde syrien d’une trentaine d’année, « très doué de ses mains », qu’il n’embauchera jamais : « Alors que je n’arrivais pas à trouver du personnel français auprès de Pôle Emploi, j’ai rencontré Farouk il y a un an et demi, via une cliente qui s’occupe de migrants arrivés en France. Il a été le seul à se montrer volontaire et compétent et j’étais prêt à le salarier en CDI. J’ai monté un dossier, entrepris toutes les démarches nécessaires, la Direccte a donné son accord, c’est la Préfecture qui en a décidé autrement en prononçant une OQTF (obligation de quitter le territoire français) à son encontre. On m’a fait comprendre qu’il valait mieux embaucher un Français ! J’étais persuadé de l’intégrer dans mon entreprise, mais mon pays préfère le renvoyer. Comment peut-on agir ainsi alors que nous avons accueilli des Portugais, des Italiens et des Espagnols à une époque et que nous sommes actuellement en pénurie de main d’œuvre ? Cette volonté de transformer les migrants en « invisibles » est incompréhensible ».

En Aveyron, Teddy Got, artisan à la tête d’une entreprise de couverture-zinguerie en a aussi fait l’amère expérience. Après avoir contacté le Centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) de Saint-Affrique, un peu avant l’été 2019, l’artisan a été mis en relation avec Abdullaï Diallo, un Guinéen de 29 ans : « Il était très motivé par l’activité de la couverture. Il avait travaillé dans le BTP dans son pays, mais aussi en Algérie, puis en Italie », explique Teddy Got qui voulait l’embaucher en CDD d’un an avant de le faire former par les Compagnons du Devoir, à Toulouse : « Sa première demande d’asile avait été rejetée en 2017 et l’a été à nouveau fin août de cette année. Pour moi, c’est l’incompréhension alors que la couverture-zinguerie est clairement concernée par les métiers en tensions. Je suis déçu à la fois humainement et pour mon entreprise. J’ai eu beau écrire à la Direccte pour voir ce qu’il était possible de faire. En vain. Tout semble tellement compliqué, notamment entre les différents statuts de demandeurs d’asile…  On veut nous dissuader d’embaucher ces jeunes. Comment justifier qu’un demandeur motivé pour travailler, qui a traversé un drame humanitaire, avec, en face, un employeur motivé pour l’embaucher, soit ainsi débouté ? Tout comme dans le film Brazil, on ne pèse rien… ».

Rapprocher patrons et migrants

Certaines démarches trouvent cependant une fin heureuse, à l’instar de Sébastien Guillon, plaquiste à Coarraze, dans les Pyrénées-Atlantiques qui, grâce à la Maison d’enfants à caractère social (Mecs), à Montaut, a croisé le chemin de Diaby N’Fanly, âgé de 16 ans, « vaillant et volontaire », comme l’artisan le décrit : «  De nationalité guinéenne, il a effectué un stage rémunéré de mars à juillet et la Mecs s’est occupée de la partie administrative. Le 4 septembre 2017, ce jeune a signé un contrat d’apprentissage, et a suivi et obtenu en juin 2019 un CAP de plâtrier plaquiste au BTP CFA de Pau ». L’artisan a même renouvelé l’expérience puisqu’en février 2018, il a accueilli Mamadou Coulibaly, un jeune malien de 16 ans et demi, d’abord en stage rémunéré, actuellement en 2e année de CAP plaquiste, avec l’objectif de le salarier. Dans ce parcours souvent complexe, il convient d’être accompagné et conseillé. Un exemple.

Dans le cadre du très récent #DémarretastoryBTP, les CFA du BTP proposent 5 parcours en « prépa-apprentissage» avec un processus d’accompagnement, dont l'un pour les mineurs non accompagnés. Destiné aux jeunes migrants de 16-17 ans pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE), ce parcours couvre 15 à 17 semaines en CFA et 140 h minimum de stage de découverte en entreprise. Il est renforcé par une formation FLE (français langue étrangère).

En Aquitaine, le CFA BTP est un précurseur puisqu’il vient de constituer un centre d’accueil pour permettre à une dizaine de migrants de maîtriser des fondamentaux : « Ces publics de jeunes ont de vrais projets d’intégration mais ils ont besoin d’être accompagnés sur les prérequis scolaires », explique James Garnier, directeur du CFA BTP de Pau.

A l’autre bout de la France, en Ille-et-Vilaine, le CFA BTP a mis en place un parcours CAP en trois ans destiné aux primo-arrivants : « Avec Jean-Marc Rouillé, directeur du CFA, nous nous sommes rendu compte que ces jeunes d’origine étrangère étaient en grande souffrance et n’allaient pas au bout de leur parcours », explique Cécile Pellerin, référente de ce parcours créé en 2017, en collaboration avec la Direccte et la FFB, et baptisé CAP+. La 1ère année (462 heures) est destinée à acquérir les fondamentaux (dessin, FLE, mathématiques appliquées, projet d’écriture etc. ) et à découvrir en entreprise (à raison de 1183 h), les techniques du métier et le travail en équipe.

Cap +, CFA BTP Ille-et-Vilaine
Cap +, CFA BTP Ille-et-Vilaine

« Nous avons deux classes de 7 élèves, le CAP est en alternance dès la 1ère année et nous avons trouvé des entreprises dans le bassin rennais », ajoute Cécile Pellerin. Soudanais et afghans, tous réfugiés ou sous protection subsidiaire (protection internationale), ces jeunes sont accompagnés par le CFA pour trouver des artisans : « L’engagement, c’est un processus de longue haleine chez ces jeunes plus matures que d’autres au même âge. De l’autre côté, nous accompagnons les employeurs qui s’engagent sur trois ans et auprès desquels j’ai aussi un rôle de personne ressource ». Jean-Michel Gatel, dirigeant de l’entreprise Satel, 65 salariés dans le domaine de la plomberie-chauffage-ventilation, basée à Rennes a ainsi pu, grâce au CFA d’Ille et Vilaine, intégrer Rashid, un Afghan d’origine Hazara, sous protection internationale, « sérieux, courageux, tenace », selon ses propres mots : « Aujourd’hui en 2e année de formation, nous sommes tous très satisfaits et fiers de ce recrutement, ajoute le dirigeant, qui a aussi intégré un jeune originaire de Mayotte dans le cadre d’un programme d’insertion sur le chantier d’un bailleur social et accepté de l’accompagner dans sa 3ème année d’apprentissage. Accueillir un jeune étranger pendant 3 ans d’alternance n’est pas l’apanage des grandes entreprises. Pour preuve, Vincent Chuberre, à la tête d’une entreprise de rénovation de 11 salariés, à La-Chapelle-des-Fougeretz, a fait de même : « J’ai eu connaissance du dispositif CAP+ et j’en ai parlé à mes salariés, qui ont adhéré à cette démarche ». En juin dernier, dans ce cadre, il rencontre Yakhoub, 20 ans, réfugié Soudanais qui a démarré, fin août, un CAP électricité plomberie : «  Mon équipe est ouverte d’esprit et heureuse d’avoir solutionné le manque de main d’œuvre avec une personne parfaitement intégrée. Je n’ai jamais compris que l’on puisse empêcher ces jeunes réfugiés de travailler ».

Commentaires

Embaucher des migrants : un parcours du combattant pour les artisans du bâtiment

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Auber

19/12/2019 19h:33

Bjrs,facile de se moquer des gens Je suis électricien de métier formait en France et j'ai du mal à trouver du travail

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Auber

19/12/2019 19h:40

Les artisans, profite et faire travailler Les clandestins à titre gratuit. Le travail au noir pas de cotisations sociales et une catastrophe pour les caisses de retraite merci de bien veiller .

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Le gone

06/01/2020 12h:12

Bonjour, Cet article me fait réagir......Je me demandais quand est ce que la France va arrêter de résoudre ces problèmes humains ( pour satisfaire industrie, l'armée ) en siphonnant l' Afrique ? Il me semble que la France n'a plus de colonies sur le continent Afrique. Pour les patrons, c'est un levier facile. Il serait bon de regarder en arrière depuis les années 50, et de ce qu'a provoqué cette immigration économique de masse dans notre société ( intégration, culture, vie sociale ...... ) Selon les informations de décembre 2019, il reste 8.5% de chômeurs. Je pense que l'on devrait travailler à ce niveau là. Le " trop de liberté " tue la citoyenneté et les obligations de toute personne habitant dans ce pays. Et l'Etat avec l'Education Nationale qui envoie de mauvais messages aux jeunes, aux familles en leur laissant croire qu'ils pourront tous devenir ingénieur en col blanc. " Tout le monde est beau , tout le monde peut tout faire ! " . Triste Pays.

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Ousman

20/07/2020 23h:07

Je suis migrant difficile de trouver du travaille pendant presque 3ans

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