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Économies d'énergie et copropriétés, les objectifs du Grenelle s'éloignent
Philippe Alluin, architecte et ingénieur, animateur du réseau d'ingénieries ReeZOME, enseignant à l'école d'architecture de Paris-La-Villette - © © Philippe Alluin

Économies d'énergie et copropriétés, les objectifs du Grenelle s'éloignent

Philippe Alluin, architecte et ingénieur |  le 29/11/2012  |  Fernand PouillonalluinTechnique

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Les copropriétés n'ont pas été oubliées dans la politique d'économie d'énergie du Grenelle de l'environnement. Pourtant, le retard dans la mise en oeuvre de cette politique est flagrant. Philippe Alluin nous livre ici son analyse : culture faible de la rénovation, individualisme des copropriétaires, complexité des systèmes de financement... figureraient en bonne place des principaux freins. Parmi les solutions que cet architecte et ingénieur préconise : finaliser le dispositif réglementaire découlant du Grenelle, et recourir à une maîtrise d'oeuvre architecte-ingénieur indépendante des entreprises dont les études doivent être inévitablement financées par les copropriétaires.

En avance sur bien d'autres pays, la France engageait dès 2007, par le biais du Grenelle de l'environnement, une politique ambitieuse dans le domaine des économies d'énergie. Deux ans plus tard, la loi "Grenelle 1" fixait l'objectif d'une réduction des consommations d'énergie de 38% dans le secteur du bâtiment à l'horizon 2020. Dans le domaine de l'habitat, qui représente les deux tiers de la consommation énergétique des bâtiments, les copropriétés ne sont pas oubliées: la loi de finances 2009 met en place l'éco-prêt à taux zéro, la loi "Grenelle 2" prévoit en juillet 2011 de faciliter le vote des travaux d'économie d'énergie, et en décembre 2011, l'éco-prêt collectif fait son apparition dans la loi de finances rectificative. S'y ajouteront les dispositifs d'aide à la personne provenant de l'ANAH et des collectivités locales et le crédit d'impôt développement durable (CIDD). Les copropriétés peuvent aussi mobiliser les certificats d'économie d'énergie (CEE) apportés par leur programme de rénovation énergétique.

Tout semblait donc bien engagé pour atteindre les objectifs du Grenelle. Pourtant, l'avancement est aujourd'hui bien loin des espérances: les Rencontres de la Performance Énergétique en octobre 2012 ont permis de souligner l'important retard sur le terrain. L'ARC, Association des Responsables de Copropriétés, qui rassemble quelque 13.000 copropriétés en France, ne cesse d'interpeller le Plan Bâtiment Grenelle sur ce sujet. Que font donc les copropriétés d'immeubles énergivores, construits entre 1950 et 1980, qui représentent un tiers de l'habitat en France et la moitié en Île de France, et qui à ce titre constituent un enjeu majeur dans la maîtrise de l'énergie ?

Le problème tient-il aux difficultés techniques? Il existe une grande palette de matériaux performants et quantité de solutions techniques adaptées à chaque situation; et de nombreux projets de rénovation énergétique de copropriétés sont techniquement prêts. Les freins sont-ils financiers? L'arsenal des financements, prêts et subventions mobilisables a rarement été aussi important qu'aujourd'hui: à Meudon-la-Forêt, l'une des plus grosses copropriétés de France (2.635 logements construits en 1960 par Fernand Pouillon) qui s'est lancée dans l'étude d'un programme de rénovation énergétique, 40% des copropriétaires résidants sont éligibles aux aides à la personne, dont une fraction pour laquelle les travaux sont pris en charge à 100%; et pour tous les copropriétaires résidants, l'investissement est couvert par le prêt à taux zéro sur quinze ans. Les copropriétés modestes sont donc très aidées; quant aux copropriétés aisées, celles qui précisément pourraient investir dans des programmes de rénovation énergétique, elles ne sont pas plus avancées. On ne peut donc pas résumer le problème à un manque d'argent.

Culture de la rénovation défaillante

Pourquoi les résultats ne sont-ils pas au rendez-vous? La première raison tient à la question même de la rénovation, qui n'est pas le domaine de prédilection des français dont la culture constructive tient plus du maçon (la pierre c'est fait pour durer) que celle du charpentier, plus présente dans le monde anglo-saxon, et qui nécessite un entretien régulier. Il est vrai que la  rénovation est techniquement plus complexe que la construction neuve (contrairement à une pensée courante) et beaucoup pensent, à tort, qu'elle serait moins gratifiante que la construction neuve. Par ailleurs, en matière énergétique, les modèles de calcul sont bien moins efficaces en rénovation qu'en construction neuve, et le plus souvent inexploitables sur le plan réglementaire; or en France, on semble perdu quand il n'y a pas de règlement. Enfin, les français sont fâchés avec l'architecture moderne des années 50 à 80, qui commence seulement maintenant à retrouver grâce à leurs yeux.

La deuxième raison est qu'on oublie que dans les copropriétés, c'est le copropriétaire qui décide, le plus souvent en fonction de son propre intérêt, et donc la conscience de l'intérêt collectif est en général assez faible. Et le copropriétaire se méfie précisément de ce qui lui est imposé, par exemple par la réglementation; son esprit frondeur l'incitera plutôt à détourner la règle à son profit. En tous cas, son attitude diffère selon qu'il est riche, pauvre, jeune, âgé, endetté ou pas, bailleur, résidant, et il décidera en fonction de sa fiscalité personnelle ou de la fiscalité immobilière. Or tous cohabitent au sein d'une même copropriété. C'est pourquoi aucun programme de rénovation ne peut raisonnablement déboucher si l'on ne met pas les copropriétaires au centre de la réflexion, en s'adaptant au cas de chacun, et en prenant en compte simultanément les aspects techniques, financiers et humains, au travers de la dimension sociale de la copropriété.

La troisième raison tient à la complexité du système de financement mis en place par l'Etat et les collectivités locales. Nos administrations ont construit un imbroglio technico-financier digne de Courteline: en Île de France, on ne compte pas moins de huit systèmes de financement cumulables, mais ayant chacun son propre objectif énergétique, son propre mode de calcul du financement, son propre traitement administratif (1). La synthèse de ces systèmes est très difficile à faire, on évite rarement les effets de ciseaux, et les effets de seuil sont redoutables. Vu du côté de chaque financeur, tout est clair, vu par le copropriétaire, c'est tout simplement inextricable. Le projet de la Loi de finances 2013 annonce de nouvelles mesures d'aide à la rénovation énergétique des copropriétés, mais elles pourraient bien constituer un étage supplémentaire de complexité masquant les réels problèmes pointés ici.

Maîtrise d'oeuvre architecte-ingénieur indépendante

Face à ce constat, quelles sont les pistes qui permettraient de remettre en selle les copropriétés sur la voie de la rénovation énergétique?

La première piste tient au bon usage de la loi de 1965 qui régit les copropriétés. Plus tournée vers la défense des intérêts particuliers que vers l'intérêt collectif, elle est évidemment incontournable, peu d'acteurs de la rénovation en ont pris conscience. Les professionnels de la construction autant que les interlocuteurs de l'Etat et des collectivités locales doivent adapter leur mode de pensée, leurs méthodes et leurs exigences à ce contexte spécifique. Profitons-en ici pour pointer la grave responsabilité de l'Etat, qui met en place une loi (Grenelle 2) simplifiant le vote des travaux de rénovation énergétique, et qui, plus de deux ans après, n'a toujours pas publié le décret correspondant. De même pour l'éco-prêt collectif, vieux d'un an, toujours pas opérationnel. L'administration française, qui prêche à grands frais les économies d'énergie, ne se donne pas les moyens de son ambition.

La deuxième piste est que dans ce contexte, il faut réaliser les études (tout au moins une partie) avant que le projet ne soit voté, donc engagé. Or, en copropriété, la culture du devis est prédominante, la nécessité d'études est rarement reconnue. En matière de rénovation énergétique, les études sont lourdes car les solutions toutes faites n'existent pas. Il faut donc que le copropriétaire accepte d'en prendre une partie à sa charge, ce qui n’est pas facile, et que les professionnels prennent une part de risque, ce qui n'est pas dans leur culture.

La troisième piste tient à la nécessaire pluridisciplinarité des compétences requises: la rénovation fait plutôt appel aux compétences d'un architecte qui maîtrise les aspects patrimoniaux, et la gestion de l'énergie fait plutôt appel aux ingénieurs spécialistes. En rénovation énergétique, l'intelligence des solutions, et donc la performance économique, tient à l'approche bipolaire architecte-ingénieur. Mais la culture française a éloigné ces deux familles, qui sont victimes de l'hyper spécialisation en vogue dans notre société.  De nouveaux modes de travail doivent être inventés, valorisant le rôle central du généraliste tout en s'appuyant sur les spécialistes, ainsi que le prône Edgar Morin depuis longtemps (2). Pour servir les intérêts des copropriétaires, ces professionnels de la construction doivent rester indépendants des entreprises, qui seront mises en concurrence le moment venu. Et ils doivent, plus que jamais, être des acteurs de terrain.

En finir avec la technocratie du calcul

La dernière piste est celle du bon calcul: en matière de rénovation énergétique, les calculs sont indissociables du contexte, de la technique et de l'humain. Une approche par l'analyse de la valeur doit primer sur celle de l'approche par programme, ou celle de la réglementation.

S'agissant de technique, il faut en finir avec la technocratie du calcul, qui privilégie une approche réglementaire (la "consommation conventionnelle") au détriment de la réalité (ce que dépense le copropriétaire en énergie), car finalement, sa décision dépendra tout simplement du temps de retour de son investissement, et non pas d'un objectif réglementaire qui est parfois totalement fictif.

S'agissant de finance, à l'opposé des solutions toutes faites concoctées par des financiers et destinées à être vendues en masse, les copropriétaires doivent privilégier des ingénieries financières indépendantes, travaillant en étroite collaboration avec les architectes et ingénieurs (s'ils n'apportent pas eux-mêmes cette prestation) et tirant le meilleur profit, dans l'intérêt du copropriétaire, de l'arsenal des aides et financement publics disponibles.

Car finalement, le dispositif public actuel, avec tous ses défauts et travers, témoigne d'une   politique sociale globalement exceptionnelle, il serait regrettable qu’elle soit gâchée ou dévoyée. Faisons en sorte que le copropriétaire en soit le vrai bénéficiaire, et vite; car ces aides pourraient bien disparaître, en emportant avec elles les objectifs du Grenelle, et laissant les copropriétés à leur triste sort face à la charge grandissante du coût de l'énergie.

Philippe Alluin, mini CV

Architecte DPLG, unité pédagogique n° 5, sous la direction de GH Pingusson, à Nanterre (1979). Ingénieur DEST CNAM, chaire des Techniques industrielles de l’architecture (Jean Prouvé, puis Gérard Blachère), (1980). Fondateur de Reezome (2009), réseau d’ingénieries pour l’architecture et le développement durable (http://www.reezome.com/crbst_29.html). Depuis 2006 : maître-assistant titulaire, à l'École d’Architecture de Paris-La-Villette: c hargé du cours et travaux dirigés « Matières, matériaux, produits », cycle Licence; enseignement « Économie du Projet », cycle Master; et formation HMONP, chargé d’études de cas et conférences sur l’environnement réglementaire.

 

(1)  Aides à la rénovation de l'ANAH, programme Habiter Mieux, Eco-prêt, aides du département, aides de la région, aide de la CNAV, du Plan Climat pour Paris, crédit d'impôt durable, certificats d'économie d'énergie

(2)  "Les sept savoirs pour l'enseignement du futur", Edgar Morin, UNESCO, 1999

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