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Economie BTP, Réveille-toi, tes prix sont devenus fous !

Julien Beideler avec les rédactions régionales |  le 31/05/2013  |  ConjonctureEvénementFrance entièreMaîtrise d'œuvre

Il n’y a pas que la météo qui soit déréglée en ce printemps 2013, les prix de la construction aussi. Les rabais consentis, parfois inconsidérés, montrent le désarroi des entreprises et des maîtres d’œuvre. Les coûts augmentent et les prix baissent. Victimes collatérales : la qualité et la sécurité.

Même habitué au caractère cyclique du secteur, il y a de quoi en perdre son latin. Car la situation du BTP est inédite en ce qu’elle combine une crise économique longue, l’empilement de réglementations complexes et un basculement d’une logique de moyens à une logique de résultats. Conséquence : des prix mal maîtrisés, souvent sans rapport avec les coûts. Pierre Mit, président de l’Union nationale des économistes de la construction (Untec), résume le désarroi de nombre d’acteurs par cette formule lapidaire : « les prix ne veulent plus dire grand-chose » (voir interview ci-contre). Sur le terrain, les exemples ne manquent pas. Thierry Liot, directeur commercial de Cambrai Charpente, s’arrache les cheveux : « C’est devenu systématique. Sur un devis classique, on me demande un rabais de 20 %. Le marché part dans tous les sens et les affaires se prennent à n’importe quel prix. Cela fait 25 ans que je fais des charpentes, je n’ai jamais vu ça ! Aujourd’hui, on s’assure de l’activité, rien de plus. Mais dans un an, on comptera les morts. »

Des pratiques autodestructrices

A Argelès-sur-Mer, Gilbert Codina, P-DG de l’entreprise Apogée (menuiserie-charpente), est tout aussi désabusé : « Nous ne faisons aucune impasse dans nos coûts. Par conséquent, il est courant de se faire souffler une affaire à un prix inférieur de 30 %. Mais dernièrement, nous sommes arrivés deuxième pour un gymnase que le premier a emporté avec une offre de 84 % inférieure à la nôtre ! Notre courrier demandant des explications au maître d’ouvrage est resté sans réponse… » Du côté des maîtres d’œuvre, la situation est tout aussi intenable : des pourcentages d’honoraires rabotés, calculés sur des montants de travaux contraints et qu’il convient encore de faire baisser…
Certaines pratiques de maîtres d’ouvrage interpellent. Comme celle qui consiste à demander aux entrepreneurs de consentir un rabais à hauteur de ce qu’ils pourront récupérer dans le cadre du crédit d’impôts pour la compétitivité et l’emploi. Bien sûr, la course folle aux prix bas engendre des pratiques dangereuses, voire autodestructrices : impasse sur la qualité et la sécurité, recours à une main-d’œuvre en limite de légalité…

Des coûts en forte hausse

Un secteur économique qui perd la réalité de ses prix est un secteur en danger. Dans l’industrie ou le commerce, la généralisation du « lowcost » ou la dérégulation des périodes de soldes ont durablement changé les comportements, car elles ont troublé le marqueur du « juste prix ». La situation n’est pas différente dans le bâtiment. Au point que le secteur doive, aujourd’hui, faire la preuve que la hausse de ses coûts est sans commune mesure avec celles des prix de l’immobilier. Et plus globalement, que l’investissement immobilier - en captant l’épargne - n’est pas responsable de la perte de compétitivité française. La Fédération française du bâtiment va bientôt présenter une note détaillant les facteurs d’augmentation des coûts de construction. Pour Olivier Tomasini, qui a présidé à la réalisation de ces travaux, la hausse de 60 % sur quinze ans (contre plus de 100 % pour les prix de l’immobilier !) s’explique par « la flambée des prix de l’énergie, des matières premières et des matériaux », par l’augmentation des coûts de main-d’œuvre, par des normes et des réglementations empilées « sans souci de cohérence ou de maîtrise des coûts ». Enfin, de nouvelles dépenses ont fait leur apparition ou ont connu une forte inflation : gardiennage, clauses d’insertion, droits de voirie, dépollution des sols… « Tous ces éléments mis bout à bout pèsent incontestablement sur le prix final à payer par le maître d’ouvrage et, bien souvent, ce dernier a du mal à comprendre l’impact, en termes de coût, de l’empilement de toutes ces contraintes. »
Dans ces conditions, que faire ? Eliminer systématiquement les offres anormalement basses ? On progresse. Assainir les règles de concurrence ? La lutte continue. Mais pour Pascal Barbottin, président d’Architecture et maîtrise d’ouvrage (AMO) Midi-Pyrénées et DG de Patrimoine SA Languedocienne (bailleur social), il faut aller plus loin : « Collectivement, nous devons mener une réflexion plus large car nous sommes arrivés au bout d’un cycle où tout est réglementé. Aujourd’hui, il faut concevoir et associer tous les intervenants le plus en amont possible. » Christian Birbaud, directeur régional d’Eiffage Construction Sud-Ouest, acquiesce : « Nous ne sommes pas en crise, mais en changement d’attentes du marché. A ce stade, la profession ne s’est pas assez remise en question. Pour arriver à un prix juste, il faut pouvoir affiner le travail d’études, ce qui nécessite d’intervenir le plus en amont possible sur un dossier. » Et de conclure : « Le Code des marchés publics n’est plus adapté à ce marché en mutation. Nous ne sommes plus dans un modèle d’exécution. Il faut remettre en cause notre approche du marché. »

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L' expert « Les prix ne veulent plus dire grand-chose ! » A quel problème les économistes sont-ils confrontés au sujet des prix ?

Depuis quatre ans, la crise économique a mis à mal la stabilité des coûts de la construction. Les prix ne veulent plus dire grand-chose actuellement. Pour faire simple, je dirais que nous estimons les ouvrages environ 15 % en dessous du niveau de 2008. Et malgré cela, les maîtres d’ouvrage - en particulier les bailleurs sociaux - nous demandent encore de les baisser de 5 à 10 % supplémentaires. Nous n’ignorons pas la crise économique. Nous constatons que bien des programmes de logements sont malmenés par des financements constamment remis en question. Mais de trop grandes disparités dans les coûts perturbent notre mission. L’effet de yo-yo des prix est très déstabilisant.

Où se situe le bon prix en matière de construction ?

On pourrait dire qu’il est au niveau du marché. Mais le relèvement des exigences dû aux réglementations, d’ailleurs parfois un peu excessives, et aux labels écologiques ne peut être ignoré. Rien ne sert d’étrangler les entreprises et d’inciter au dumping des honoraires d’études. Cela risque de préparer une génération de bâtiments mal exécutés. Si l’on veut adapter les projets aux nouveaux moyens dont dispose la maîtrise d’ouvrage, la maîtrise d’œuvre doit rechercher une conception adaptée et les entreprises des modes opératoires appropriés. Il faut aussi remettre en cause le prix du foncier qui, bien trop souvent, écrase le coût de la construction.

Qu’entendez-vous par « conception adaptée aux nouveaux moyens dont dispose la maîtrise d’ouvrage » ?

C’est une conception moins coûteuse, réalisable par des entreprises disposant souvent de moins de moyens et parfois de moins de savoir-faire. Certains corps de métiers ont actuellement du mal à se renouveler : il y a moins d’artisans menuisiers par exemple. Le sur-mesure se raréfie et donc se renchérit, faute de mise en concurrence possible dans bien des consultations. Le tissu des artisans qualifiés s’appauvrit, faute d’avoir donné envie aux jeunes de se lancer dans le secteur du bâtiment. Il arrive d’ailleurs que je dise à un architecte que ce qu’il a dessiné sera difficile à réaliser, et cela simplement parce qu’il n’y a pas eu de transmission de savoir et d’apprentissage du geste chez le jeune compagnon.

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