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Luc Dupont, architecte. - © © DR

"Des milliers de pages et des milliards …" (réflexions sur le Grand Paris)

Luc Dupont |  le 05/01/2010  | 

L'architecte Luc Dupont nous livre ici ses réflexions sur le Grand Paris. Dans le mail accompagnant ce texte, il précise que si ses propos peuvent déplaire, sa démarche n'est pas une attaque vis-à-vis de ses confères.

Partir d'un exemple...

Aujourd'hui, j'ai arpenté Saint-Ouen... Je ne connaissais cette ville que partiellement. Vous savez que sur cette ville, 100 ha de friches industrielles (les Docks de Saint-Ouen) vont faire l'objet d'une des plus grosses opérations immobilières de la région parisienne : le projet est en cours. Aux portes de Paris (qui termine la « restructuration » de ses derniers terrains libres...) l'enjeu est d'importance! Après la Plaine Saint-Denis, voilà les derniers grands terrains disponibles derrière le périphérique...

Saint-Ouen est un laboratoire pour le Grand Paris ! Toutes les questions urbaines s'y posent : cités (ou leur équivalent), désagrégation urbaine, patrimoine et friches industrielles, absence de parcs et jardins... Et ici le cœur historique de la commune (ce que nous appelons les pôles du Grand Paris en nous référant aux cartes historiques) est anéanti, au contraire d'autres villes voisines comme Saint-Denis ou même Aubervilliers. Au moment où les consciences s'occupent de penser la ville dans sa globalité, un vaste territoire à repenser va nous révéler quelle est la politique choisie.

A vrai dire, nous en savons déjà quelque chose, puisque le projet a commencé et qu'il répète très exactement les politiques mises en œuvre à Tolbiac Masséna, les Batignolles, la Plaine Saint-Denis, Boulogne-Billancourt...etc. A chaque fois il s'agit d'opérations de promotion immobilière de grande envergure divisant l'espace (re)conquis en nouveaux quartiers de logements et d'activités tertiaires principalement. Parfois il est concédé un espace de nature (Batignolles, Docks de Saint-Ouen) quand la pression foncière se fait ostensiblement trop prégnante !

Limiter la ville, éviter son expansion perpétuelle...

Nous défendons l'idée de stopper l'extension perpétuelle de la ville hors de ses limites actuelles tant qu'une expansion démographique ou économique significative ne l'impose pas. Cette idée est partagée par bon nombre des architectes du Grand Paris. Il serait d'ailleurs honnête de dire que cette idée a été formalisée et appliquée de manière exemplaire à Bologne il y a quarante ans par Cervellati, Scannavini et de Angelis (lire « La nouvelle culture urbaine - Bologne face à son patrimoine - 1981 Le Seuil»).

Pour comprendre ce qui se passe actuellement, nous devons considérer que les territoires dont il est question ci-dessus sont « hors » la ville, dans le sens où ils sont aujourd'hui des vides potentiels. La politique qui vise à conquérir de nouveaux territoires agricoles en lisière de ville et à « urbaniser » ces friches industrielles est la même ! (Nous devons nous souvenir à ce propos que ces territoires étaient il y a guère plus de 150 ans des territoires agricoles).

Dans les deux cas la politique urbaine choisie procède de la même logique : reconstruire la ville ailleurs, et non là où elle existe déjà. Les auteurs de l'exemple de Bologne ont très bien montré que cette politique coûtait beaucoup plus cher à la collectivité et qu'elle ne visait qu'à accroître le profit de ses opérateurs quand la construction est devenue un produit de rentabilité (les coûts de construction de logements ou de bureaux sont aujourd'hui calculés et amortis sur des durées de 15 à 20 ans).

Les conséquences de cette politique sont incalculables :
- Coût supérieur pour les habitants comme nous l'avons dit ;
- Dégradation des centres urbains préexistants puisqu'il n'est pas possible de mettre l'argent partout ! D'une manière ou d'une autre cet argent est celui de chaque habitant, et il ne peut servir simultanément à créer de nouveaux quartiers et à rénover ou compléter les tissus anciens ;
- Détérioration du cadre de vie dans le sens où le remplissage des espaces vides (intérieurs ou extérieurs à la ville) repousse sans cesse plus loin la nature et les espaces de repos et de loisirs. La ville devient un étouffoir et les parcs concédés sont largement insuffisants. Un grand parc à Saint-Ouen profitant aussi aux communes voisines ne serait pas un luxe... il n'en existe pas au nord de Paris, sauf à aller jusqu'à La Courneuve, et le parc aurait l'avantage de se développer en bord de Seine.

Que faire... et ne pas faire ?

A l'instar de ce qui a été fait à Bologne, les efforts doivent être portés sur les centres urbains déjà existants. Ils existent déjà dans le Grand Paris : il n'est nu besoin d'en inventer de nouveaux. Il suffit de consulter les cartes anciennes pour comprendre que chaque commune constitue un noyau urbain depuis des siècles. Le fait que cette géographie nous échappe aujourd'hui n'est dû qu'à l'uniformisation construite qui a relié tous ces territoires. Il faut leur redonner vie et force, redessiner leurs contours et séparations.

Cette politique a de multiples avantages :
- Cette géographie s'est dessinée avec l'histoire et la topographie de la région. C'est par elle que passent les chemins (devenus routes) et plus tard les chemins de fer. Ils ont donc l'avantage d'être reliés et desservis.
- Les réseaux secondaires (adductions de toutes sortes) existent déjà ;
- Les équipements publics et culturels existent, ainsi que les commerces, les associations...etc.

C'est donc une grande « économie » que de travailler sur ces tissus. Là aussi la plupart des architectes sont d'accord : la rénovation, la densification de ces territoires (nous pourrons y inclure les cités et les zones pavillonnaires) est empêchée le plus souvent par la réglementation qui entérine les zonings et fige les tissus! C'est sur ce sujet qu'il faut travailler, ainsi que sur celui du foncier. Le renforcement de ces centres urbains s'accompagnera d'une rénovation et modernisation des transports, de la capacité d'accueil des équipements publics... mais dans tous les cas la dépense globale sera bien moindre que dans le cas de la création ex-nihilo sur des zones vides.

La ville que nous a légué le développement industriel puis post-industriel n'a pas de forme : elle s'est affranchie de ces contraintes et a dévoré le territoire agricole. Il nous faut sortir de ce cycle morbide qui s'effectue sur des intérêts privés : ce n'est sans doute pas un hasard d'ailleurs si ces opérations se déroulent sans dialogue commun et sans transparence aucune (appels d'offres ouverts, processus de désignation transparents, publication des projets, des études préalables, ouverture aux propositions...etc.). A Bologne la nouvelle politique urbaine s'est effectuée en totale transparence et discutée avec tous les comités de quartier !

Ce qu'il ne faut pas faire, c'est invoquer toute surenchère qui vienne cautionner cette pratique d'expansion perpétuelle : ce discours est improductif et contradictoire. Ainsi invoquer les milliers de pages des études d'architectes du Grand Paris, le rang mondial de la métropole, les dizaines (centaines ?) de milliers de logements nécessaires, l'investissement massif d'équipements ou le développement généralisé de la biomasse, des centaines de milliards... participe de cette politique du toujours « plus » ...que l'on prétend ensuite combattre dans le projet du Grand Huit! A propos de la richesse de la métropole, nous ne pensons qu'elle se construira à coût de grandes opérations ou de déclarations d'intention mais au contraire en régénérant les tissus existants et en libérant les énergies individuelles de chaque habitant. C'est dans ces conditions, celles d'un « organisme » vivant, que se créeront les richesses et les nouveautés de demain.

Dans le même ordre d'idée, arguer de la réussite du TGV sur les grandes distances pour en faire un exemple généralisable est douteux ! Tout d'abord nous savons que les investissements massifs sur cette technologie se sont fait justement au détriment du renouvellement et du développement des transports locaux. Ensuite c'est oublier les problèmes que posent ces nouvelles lignes, à savoir la césure physique complète des territoires, en grillagés. Enfin l'idée d'une ligne TGV desservant uniquement Le Havre et Paris est en complet contresens avec l'idée que nous avions énoncée de relier les centres urbains de la vallée de la Seine (Melun, Paris, Poissy, Mantes, Vernon, Gaillon, Elbeuf, Rouen, Le Havre...). A quoi sert une liaison ultrarapide de point à point s'il s'agit de développer le port du Havre ? Pour toutes ces raisons nous avions proposé une ligne de type « Maglev » au dessus des voies existantes, économe en foncier, utilisant les gares existantes, quitte à développer une technologie française si le problème est là...

Pour conclure,

Parce que nous sommes architectes et travaillons sur la matière, à l'instar des agriculteurs, nous pouvons défendre une économie de la construction et des territoires et défendre le respect de la chose construite dans son histoire, et autrement que comme produit de consommation.

Pour revenir à Saint-Ouen, et en pensant au projet que nous avions dessiné en 2000 (cf. http://www.paris-pekin.eu ) , l'urbanisation des Docks de Saint-Ouen est-elle opportune à l'échelle du Grand Paris et favorable aux habitants de la commune ?. Le territoire a une logique de développement géographique et historique qui a créé des points de condensations. Nous défendrions volontiers, comme nous l'avions fait pour la Plaine Saint-Denis, l'idée d'un vaste espace de nature nécessaire aux habitants des communes voisines... et qui existait avant l'industrialisation ! Bien d'autres endroits de la commune de Saint-Ouen méritent attention, rénovations, constructions, compléments du tissu urbain... pour assurer aux habitants des logements de qualité et des emplois. Une habitante de Saint-Ouen a observé en 2002 que 20% du territoire de la commune, hors les docks, était constitué de dents creuses ou de bâtiments à rénover... soir deux fois plus que les trente hectares des docks susceptibles d'être bâtis !

Enfin la logique de grosses opérations ici mise en œuvre est de même nature que celle de l'industrie qui s'exporte, se concentre toujours plus et délocalise les emplois. De petites opérations dans le tissu existant, respectant le parcellaire et la propriété privée, participent au contraire au maintien des activités et des savoir-faire locaux et artisanaux en même temps qu'ils travaillent à constituer et embellir le tissu urbain et social.

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