Profession

De la difficulté d’être architecte aujourd’hui

Lors de la cérémonie de remise des prix 2010 de l’Equerre d’argent et de la Première œuvre, Guillaume Prot, président du Groupe Moniteur, s’est fait l’écho des problèmes actuels de l’architecture et des architectes. Extraits du discours et réactions « à chaud » recueillies auprès de quelques-uns des 1.200 participants à cette soirée.

Après avoir chaleureusement remercié Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, venu remettre, pour la deuxième fois consécutive, les prix d’architecture du Moniteur, Guillaume Prot, président du Groupe Moniteur, se devait de faire état des difficultés que rencontrent aujourd’hui les architectes. Ses propos constituent une rapide synthèse des problèmes actuels de l’architecture et ils ont été accueillis par des applaudissements nourris (voir la vidéo ci-contre). Pour répondre à de nombreuses demandes, nous en reproduisons ci-dessous des extraits, et vous proposons quelques-unes des réactions filmées « à chaud » qu’il a suscitées (voir la vidéo ci-dessus).

Extraits du discours :

Normes et réglementations

« Je voudrais évoquer devant vous trois sujets qui nous paraissent très importants, sur lesquels les professionnels que nous avons réunis ce soir seront attentifs à vos réponses.
Tout d’abord, permettez-moi de me faire l’interprète de la forte préoccupation des architectes quant à l’abondance des normes et des règlementations dont l’accumulation s’oppose chaque jour un peu plus à une architecture vivante et de qualités.
Personne, bien sûr, ne conteste la nécessité d’un arsenal réglementaire.
Mais trop de contraintes finissent par créer les conditions d’une banalisation synonyme d’appauvrissement du cadre de vie et de l’environnement urbain. C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne le logement où l’addition des contraintes est susceptible de limiter les conditions nécessaires pour le confort de chacun.
Les procédures permettant de conduire à une déréglementation sont certainement difficiles à mettre en œuvre et ne sont pas exemptes de risques. Mais il nous semble aujourd’hui urgent de trouver des pistes afin de desserrer la contrainte sans nuire à la performance.

Crise

Deuxième sujet qui ne vous étonnera pas : la crise, qui touche – parfois durement – les agences d’architecture. La commande publique aussi bien que privée tarde à retrouver les niveaux atteints avant 2008.
Je n’insiste pas mais je crois qu’il convient, comme les années précédentes, de souligner ce point devant vous car il correspond à une vraie préoccupation, tant pour les agences structurées que pour celles qui entendent se créer.
La crise est, en effet, aggravée pour la maîtrise d’œuvre par les conditions de sa rémunération. Il lui est trop souvent demandé de s’adjoindre des compétences nouvelles dans un volume d’honoraires qui, au mieux, reste le même, quand il n’est pas en baisse.
Or, la qualité architecturale est étroitement dépendante de la qualité des études. Et celles-ci exigent un juste niveau de rémunération. Niveau qui n’est plus atteint quand la crise pousse les maîtres d’ouvrage à baisser les taux et, il faut bien le dire aussi, quand une partie de la maîtrise d’œuvre est amenée à pratiquer une forme de dumping.
Nous pensons qu’il y a là un sujet central pour l’avenir des professions de la construction dans son ensemble. C’est probablement aussi aux architectes de le prendre en mains et de s’organiser pour que la maîtrise d’œuvre occupe toute la place qui lui est due.

Logement

Troisième sujet, enfin, sur lequel nous tenons à attirer votre attention : le logement dans toutes ses composantes, depuis le foncier jusqu’à l’entretien et la réhabilitation. Vous le savez, les besoins sont tels que le logement est redevenu une préoccupation et un enjeu majeurs pour notre société.
Bien évidemment, cette question ne relève pas uniquement du ministère de Culture, mais il nous apparaît essentiel qu’elle soit prise en compte au plus haut niveau pour satisfaire les besoins qui sont immenses, dans la perspective désormais obligatoire d’un développement durable.
En fait, le logement peut constituer un gisement d’innovations architecturales en même temps que d’activité pour le monde de la construction. Mais il nous semble important d’en reconsidérer la problématique dans son ensemble afin de satisfaire mieux les besoins tout en déverrouillant les carcans dans lesquels sa conception est aujourd’hui enfermée.

Acteur majeur

Pour ces trois sujets et pour beaucoup d’autres, il nous semble que l’architecte est l’acteur majeur, habilité à la synthèse comme au détail et qui doit retrouver ou conserver un rôle central.
En particulier, et je m’arrêterai là, il paraît impossible – je dirai même inacceptable – que l’architecte soit écarté des chantiers ou, pire encore, seulement cantonné à un rôle de dessinateur de façades.
Seule la mission complète – et complétement menée par lui – de l’architecte est garante d’une architecture de qualité.
Quant à nous, Groupe Moniteur, nous continuerons à donner le cadre d’un débat le plus ouvert possible centré sur ces questions essentielles. »

Une réaction ? Ecrivez-nous à courrier.moniteur@groupemoniteur.fr

 

 

Focus

Autres réactions

« Tout est dit. Ces propos sont un effet de miroir. Bravo et merci. »
Bernard Vallon, architecte dans le département de Vaucluse

« Le titre de l’article, « De la difficulté d’être architecte aujourd’hui », est particulièrement pertinent pour rendre compte des propos qu’il rapporte : quelques architectes se plaignent de la difficulté de leur métier, et mettent en cause un certain nombre d’obstacles qu’ils rencontrent dans leur pratique. Ce discours corporatiste n’a aucune chance d’être entendu ; depuis des décennies, il n’a pas empêché la réduction continue de la préoccupation d’architecture dans le cadre bâti des français.
Le fond du sujet se trouve dans l’absence de culture de nos contemporains dans les domaines de l’espace, et donc dans la méconnaissance totale de l’importance des architectes. Cette méconnaissance touche les décideurs comme les autres citoyens, ce qui explique la façon dont sont choisis les maîtres d’œuvre et les missions qu’on leur confie : on s’imagine qu’en additionnant les compétences affichées par les multiples professions qui ont prospéré sur les domaines abandonnés par les architectes, on garantira la réussite du projet, alors que pour la plupart des programmes courants, c’est la cohérence des réponses dans tous ces domaines intimement liés qui est déterminante. On veut croire que l’équipe qui vous présente une belle image de concours (souvent sous-traitée à des spécialistes), saura apporter la même compétence dans sa réalisation. On se plaint toujours de ses architectes, de leur propension à des gesticulations coûteuses, de leurs retards récurrents… mais on s’adresse toujours à la même minorité d’entre eux.
Il a été mis en place il y a quelques années une réforme de l’enseignement de l’architecture (pour les futurs architectes, pas pour les citoyens !). Cette réforme réduit d’un an le cursus normal (plutôt deux, pour le cursus moyen), et conduit à un diplôme « d’Etat » qui ne permet plus à l’architecte de signer un permis de construire (qui représente la mission minimum que l’on doit confier à un architecte) : quelle belle contribution à la présomption d’incompétence dont les architectes sont l’objet !
Les architectes sont payés à la mesure de la valeur ajoutée que l’on attend de leur intervention : le logement doit être d’abord un produit financier (à Paris, un logement coûte 2.000 euros du mètre carré à construire, et se vend 10.000 euros) ; pourquoi payer plus l’architecte ?
La plus grande part des travaux concerne aujourd’hui des bâtiments existants. Pourtant, ce domaine échappe largement aux architectes, et on n’entend pas beaucoup de leurs représentants revendiquer ce travail « ingrat » : les architectes n’aiment pas les contraintes, et l’existant en est un pourvoyeur généreux. Dans ce domaine, où le spécifique est de règle, le rôle de l’architecte est incontournable et peut conduire à des économies qui dépassent largement le surcoût de sa mission.
Les architectes sont maltraités, mais ce qui est grave, c’est qu’ils le soient parce que l’architecture est maltraitée ; et ce qui est encore plus grave, c’est que l’architecture, c’est le cadre de vie de tous les citoyens, et pas seulement les « œuvres » distinguées annuellement par quelques récompenses. »
Patrice Bazaud, architecte et enseignant

 

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  • - Le

    Les architectes et les handicapés

    Bonjour, Je suis architecte et ne me reconnais pas dans ce constat. Je trouve que notre profession ne se met pas en valeur en contestant les nouvelles normes réglementaires, surtout si l’on songe que les dernières ont essentiellement pour but de faciliter la vie des gens à mobilité réduite dans la construction. Serions-nous contre une plus grande accessibilité du bati à tous ? Désolé, voilà qui n’est pas mon éthique. David Orbach
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  • - Le

    merci

    Merci pour ces témoignages qui font du bien et donnent un peu de courage… enfin, surtout pour le premier, celui de Hilda Sebbag… car après, cela finit mal, avec les architectes
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