En direct

Dans Beyrouth dévasté, l’union des forces pour sauver le patrimoine
Présente à Beyrouth lors de l'explosion du 4 août 2020, l'architecte franco-libanaise Lina Ghotmeh en a photographié les ravages. - © Lina Ghotmeh

Dans Beyrouth dévasté, l’union des forces pour sauver le patrimoine

Marie-Douce Albert |  le 12/09/2020  |  Reconstruction à BeyrouthPatrimoineExplosion à BeyrouthMoyen-OrientMonde

Ma newsletter personnalisée

Ajouter ce(s) thème(s) à ma newsletter personnalisée

Architecture
Reconstruction à Beyrouth
Patrimoine
Explosion à Beyrouth
Moyen-Orient
Monde
Ministère de la Culture
Roselyne Bachelot
Emmanuel Macron
Unesco
Valider

L’explosion du 4 août dernier a meurtri les quartiers historiques de la capitale libanaise. Devant la carence des services d’Etat, nombre d’initiatives ont déjà été lancées et les organisations de sauvegarde se fédèrent pour préparer la reconstruction. Mais l’argent manque.

«Nous disons que nous avons vécu un petit Hiroshima mais, vous savez, ce n’est pas exagéré.» Au téléphone, l’architecte-urbaniste, Abdul-Halim Jabr, aide à prendre la mesure du drame qui a frappé Beyrouth, la capitale du Liban, le 4 août dernier, quand une gigantesque explosion a soufflé le port et les secteurs environnants.

Selon les dernières estimations publiées par la Banque Mondiale, le 31 août dernier, cet évènement aux causes encore indéterminées a occasionné 3,8 à 4,6 milliards de dollars (3,2 à 3,9 milliards d’euros) de dommages matériels.

Le logement et la culture ont été principalement touchés. Toujours selon l’organisation internationale, rien que pour les années 2020 et 2021, il faudrait mobiliser 1,8 à 2,2 milliards de dollars (1,5 à 1,8 milliard d’euros) pour couvrir les «besoins prioritaires en matière de relèvement et de reconstruction», à savoir le transport et toujours la culture et le logement. «Il nous faudra cinq ans pour nous relever», pense Abdul-Halim Jabr.

Inspiration vénitienne


Alors que dans la capitale dévastée, quelque 300 000 personnes n’ont plus de toit, l’urgence en matière de sauvetage du patrimoine architectural est aussi très vite apparue. Les quartiers qui présentent les dégâts les plus importants, tels que Gemmayzé ou Mar Mikhaël, sont en effet aussi ceux qui concentrent nombre de maisons autrefois cossues, héritées des périodes ottomane ou du mandat français. L’architecte franco-libanaise Lina Ghotmeh constate, désolée : «tout ce tissu architectural et urbain des XIXe et XXe siècles, avec ses demeures aux triples arches d’inspiration vénitienne, avait été le moins détruit pendant la guerre. Cette fois, il n’a pas été épargné.»

Sur le même sujet « L’impact de l’explosion sur la ville de Beyrouth est total », Lina Ghotmeh, architecte

Alors que la population entreprenait de parer à l’urgence, pour dégager les décombres, parfois à la main, des études ont été rapidement menées, notamment par la structure Beirut Built Heritage Rescue (BBHR), mise en place dès le 6 août.

Ces premières constatations ont permis de recenser environ 600 bâtiments patrimoniaux endommagés. «BBHR est une équipe indépendante car la Direction générale des Antiquités, qui dépend du ministère de la Culture, n’avait pas les ressources, ni financières ni humaines, pour mener ces constatations», déplore Abdul-Halim Jabr. Car pour l’architecte libanais, l’explosion et ses conséquences ont à nouveau prouvé «la faillite totale du secteur public. A part l’armée, le Liban "officiel" est absent… et pourtant, il nous faut composer avec ceux qui sont encore aux affaires.»

Beyrouth après l'explosion du 4 août 2020 (2) - série de photos de l'architecte Lina Ghotmeh
Beyrouth après l'explosion du 4 août 2020 - série de photos de l'architecte Lina Ghotmeh 2 - © Lina Ghotmeh

C’est une des raisons pour laquelle lui et «beaucoup d’autres» ont fondé le 26 août Beirut Heritage Initiative (BHI) : «il ne s’agit pas d’une nouvelle association mais de la coalition de plusieurs organisations existantes comme Save Beirut Heritage, l’Ordres des architectes et ingénieurs ou encore le Barreau de Beyrouth, dans le but de former une interface coordonnée entre le secteur public et les ONG spécialisées dans la sauvegarde du patrimoine. Dans le contexte de forte corruption du Liban, nous souhaitons, en partenariat avec la Direction générale des Antiquités, être l’entité claire et transparente qui canalisera les fonds qui arriveront pour la reconstruction. Nous garantirons que cet argent ira directement aux projets que les donateurs entendent soutenir.»

Beirut Heritage Initiative se pose ainsi en interlocuteur identifiable, notamment vis-à-vis des représentations étrangères ou des organismes transnationaux. L’organisation a déjà été entendue par des membres de la délégation du président de la République Française, Emmanuel Macron, quand celui-ci a fait sa seconde visite à Beyrouth, fin août et, quelques jours auparavant, par Audrey Azoulay, la directrice générale de l’Unesco.

Cette dernière était venue lancer un appel international de fonds, «Li Beirut (Pour Beyrouth, en arabe), afin de soutenir la réhabilitation des écoles, des bâtiments du patrimoine historique, des musées, des galeries et de l'économie créative», précise le communiqué de l’Unesco.

«Deux ou trois toits»


Abdul-Halim Jabr est cependant inquiet, car l’aide financière, pour l’heure, n’afflue pas. Alors que le cofondateur des Architectes de l’urgence, Patrick Coulombel s’agaçait récemment de l’insuffisance des aides et faisait cette remarque acerbe : «on est loin de l’élan de générosité pour Notre-Dame», l’architecte et urbaniste libanais confirme : «les gens nous envoient de l’argent mais les montants récoltés nous aident tout au plus à consolider deux ou trois toits. Le coût de la seule réparation des bâtiments historiques est aujourd’hui estimé à un milliard de dollars (845 millions d’euros)

Une deuxième crainte se fait alors jour : que les propriétaires des maisons endommagées, au désespoir, cèdent devant l’insistance de promoteurs immobiliers et vendent leur bien. «La pression est très forte à Beyrouth, de manière continue depuis la fin de la guerre. Je crains que l’explosion ne fasse qu’accélérer ce phénomène. Le risque est réel que les investisseurs profitent de l’appauvrissement de la population pour spéculer, poursuit l'architecte. Au moins nous avons entendu des avertissements dans les médias, émanant parfois même d’hommes politiques, pour enjoindre les gens à se montrer prudents et patients et à ne pas vendre.»

Beyrouth après l'explosion du 4 août 2020 (3) - série de photos de l'architecte Lina Ghotmeh
Beyrouth après l'explosion du 4 août 2020 - série de photos de l'architecte Lina Ghotmeh 3 - © Lina Ghotmeh

Dans le cas contraire, il sera difficile d’empêcher le lancement de faramineux projets immobiliers qui finiraient d’achever des pans entiers de patrimoine fragile. D’autant que Le Liban n’est, à ce jour, pas doté d’un système de protection du patrimoine performant. «Une loi existe. Elle a été instaurée en 1933, pendant le mandat français, raconte Abdul-Halim Jabr. Elle ne peut réellement s’appliquer qu’aux monuments d’exception, qui soit appartiennent à l’Etat, soit ont fait l’objet d’un partenariat entre les autorités et les propriétaires. Et elle ne protège qu’un bâtiment à la fois. Il a déjà été tenté de la mettre en application à Gemmayzé mais la protection d’un ensemble urbain est très compliquée. Donc, dans la situation actuelle, ce cadre ne nous est d’aucun secours.»

«Texte très strict»

Cruelle ironie, une nouvelle loi était justement en préparation. Elaborée depuis 2014, elle était en discussion au parlement « mais ses membres y étaient défavorables car ce texte est très strict», glisse Abdul-Halim Jabr.

Alors que Roselyne Bachelot, la ministre française de la Culture, a annoncé récemment sur la chaîne LCI qu’elle se déplacerait à son tour au Liban dans les prochaines semaines, l’architecte compte d’ailleurs sur l’aide de la France pour aider à pousser à l’installation de ce nouveau cadre de protection patrimoniale. Pour Lina Ghotmeh, cette catastrophe semble en tout cas être l’occasion ou jamais «de poser les choses à plus long terme, de s’interroger sur l’importance de ce patrimoine et de décider de quelle manière préserver ce bâti, mais aussi son âme.»

Commentaires

Dans Beyrouth dévasté, l’union des forces pour sauver le patrimoine

Votre e-mail ne sera pas publié

Éditions du Moniteur Le Moniteur boutique

Lire et concevoir un paysage

Lire et concevoir un paysage

Date de parution : 10/2020

Voir

Règlement de sécurité incendie des bâtiments d'habitation

Règlement de sécurité incendie des bâtiments d'habitation

Date de parution : 10/2020

Voir

Utiliser la couleur dans un projet d'architecture

Utiliser la couleur dans un projet d'architecture

Date de parution : 10/2020

Voir

Accéder à la Boutique

Les bonnes raisons de s’abonnerAu Moniteur

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index
Je m’abonne
Supports Moniteur