Climat : "Le bâtiment n'est pas le problème, mais une partie de la solution"

En amont de Bâtir pour le climat, qui se déroulera le 1er décembre au Parc des Princes, Céline Guivarch, économiste du climat et co-autrice du 6e rapport du Giec, et Thierry Fournier, DGA du groupe Saint-Gobain en charge de l'Europe du Sud, de l'Afrique et du Moyen-Orient, ont échangé lors du salon Batimat sur les enjeux climatiques de la construction.

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Climat :

Céline Guivarch, l’été 2022 a été marqué par des canicules longues, de la sécheresse en Normandie, 40 °C en Bretagne. Chacun a pu mesurer les effets du changement climatique. Pour les acteurs du BTP, comment résumeriez-vous en trois messages-clés ce dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), auquel vous collaborez ?
Céline Guivarch : Les scientifiques du climat sont sûrs d’au moins trois choses. Tout d’abord, les activités humaines sont responsables de l’intégralité du réchauffement climatique. De plus, chaque fraction de réchauffement supplémentaire se traduit en événement extrême plus intense et plus fréquent, en vague de chaleur, en sécheresse, en inondation, en franchissement de seuils de tolérance pour les écosystèmes et en risques pour les infrastructures, pour l’accès à l’eau, pour la sécurité alimentaire, pour la santé humaine... Plus les températures montent, plus ces phénomènes se combinent avec des conséquences irréversibles. Enfin, nous sommes sûrs que pour stabiliser la situation, il faut atteindre zéro émission nette de CO2 à l’échelle mondiale et réduire les autres gaz à effet de serre (GES). Le secteur du bâtiment est à la croisée de deux grands enjeux : celui de l’adaptation à un climat qui va continuer à changer, et celui de l’atténuation des émissions de GES. Le secteur du bâtiment à l’échelle mondiale est responsable de 18 % des émissions françaises directes, à quoi on peut ajouter une partie des émissions de l’énergie et de l’industrie pour la production des matériaux, ainsi que l’artificialisation des sols. Même si ces émissions sont en baisse depuis plusieurs années, le rythme est insuffisant !


Thierry Fournier, comment le dirigeant d’activité d’un groupe du CAC40 réagit à ce constat scientifique ?
Thierry Fournier : La maison brûle, face à trois enjeux colossaux : la croissance démographique et son corollaire, l’urbanisation ; le besoin de préserver les ressources naturelles ; et, enfin, la nécessaire décarbonation de l’économie. Saint-Gobain est au cœur de ces problématiques, d’autant que nous ne sommes pas une partie du problème, mais une partie de la solution ! Nous devons aller vers des offres moins gourmandes en matériaux et décarbonées. Pour Saint-Gobain, cela se traduit par une vision stratégique : être le leader de la construction légère et durable.


Où placer le curseur de l’innovation ? Faut-il tout inventer ou une partie des solutions est-elle déjà à notre disposition ?
Céline Guivarch : Dans le rapport du Giec, nous avons évalué les trajectoires d’émissions. D’ici à 2030, il faut diviser par deux nos émissions pour atteindre une trajectoire à + 1,5 °C, et les réduire de 20 à 30 % pour être sur la trajectoire à + 2 °C. A cet horizon de huit ans, tout n’est pas affaire d’innovations. Le potentiel existe avec les solutions actuelles. Mais il faut aussi transformer plus profondément nos modes d’organisation. Pour le secteur du bâtiment, cela passe par l’activation du levier de sobriété, pour éviter des demandes d’énergie, de terres, de matériaux. Il y a également un grand sujet de déploiement de rénovations efficaces. Enfin, l’installation de renouvelables à l’échelle du bâtiment joue un rôle-clé. Les politiques publiques doivent accompagner le mouvement en innovant également !


Accompagner ces innovations, c’est votre rôle d’industriel. Mais vous êtes aussi leader en France du négoce. Que pouvez-vous faire pour que ce qui existe soit diffusé, de manière vertueuse ?
Thierry Fournier : Nous avons pour ambition de minimiser notre impact et de maximiser notre empreinte. Décarboner nos procédés et processus doit nous permettre d’atteindre rapidement la neutralité carbone. Nous travaillons sur la reformulation de nos produits pour utiliser des matières premières décarbonées, revoir nos procédés de fusion pour le verre plat, la plaque de plâtre, la laine de verre ou la canalisation, utiliser des matières recyclables, améliorer notre transport...Dans la distribution aussi, nous avons un rôle à jouer. Nous travaillons avec la plupart des fournisseurs pour livrer les chantiers. Notre engagement de neutralité carbone à l’horizon 2050 inclut aussi le scope 3, c’est-à-dire ce que nous achetons pour le revendre. Notre rôle consiste à évangéliser la filière, en expliquant à nos fournisseurs l’objectif à atteindre et la manière dont ils peuvent y contribuer. Nous les incitons, pour l’instant pédagogiquement, à la décarbonation. Ensuite, nous étiquetterons les produits que nous vendons. A terme, si certains fournisseurs sont trop décalés par rapport à nos attentes, nous devrons faire des choix...


L’immobilier neuf représente 1 % du parc chaque année. Le sujet se situe massivement dans la rénovation de l’existant. Comment la coordonner, la massifier, et la globaliser ?
Céline Guivarch : Pour notre pays, c’est effectivement l’enjeu majeur, afin d’amener le parc à des niveaux d’émissions faibles et l’adapter à des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses, pour éviter l’équipement en climatiseurs. Les rénovations sont nombreuses [près de 650 000 opérations ont été financées en 2021 par MaPrimeRénov’, NDLR], mais peu d’entre elles atteignent des niveaux performants. Il faut renforcer les politiques publiques pour permettre aux ménages de financer des rénovations globales et performantes, d’autant que tous les foyers n’ont pas les mêmes moyens.

Dans le projet de loi de finances (PLF) pour 2023, MaPrimeRénov’ augmente assez peu. Le début de la 5e période des certificats d’économies d’énergie (CEE) a été très chahuté, les règles ont beaucoup changé. Une part du bouclier énergétique que déploie le gouvernement ne serait-elle pas mieux utilisée en finançant des rénovations globales, qui apportent une réponse dans la durée ?
Thierry Fournier : L’énergie la plus intelligente reste celle que l’on ne consomme pas. La neutralité carbone ne sera pas atteinte uniquement par les équipements techniques, il faut impérativement rénover l’enveloppe des bâtiments ! Pour atteindre les objectifs de la COP 21, il faudrait réaliser 700 000 rénovations globales par an. Cette année, 350 000 opérations ont été enclenchées [au 1er semestre 2022, NDLR], dont seulement 5 % globales ; 70 % portent sur le remplacement d’un système de chauffage par une pompe à chaleur ! Il faut des dispositifs simplifiés, mais complets, fléchant la rénovation globale. Mais pour cela, il manque 300 000 artisans en France ! Je m’adresse aux jeunes : venez dans le bâtiment, c’est un monde riche en émotions, en techniques, en développements.

Le référentiel de rénovation ne doit-il pas évoluer pour intégrer, outre les économies d’énergie, le confort d’été dès maintenant dans les opérations de rénovation, afin que les bâtiments restent vivables durant des périodes longues de chaleur intense ?
Thierry Fournier : Apporter de l’inertie thermique est un axe majeur de nos projets. Nous développons par exemple un système constructif à base de terres d’excavation. Les premiers résultats sont encourageants. Nous travaillons à des blocs de terre plus adaptés à la rénovation.


Céline Guivarch : L’été 2022 a été un avant-goût de ce qui nous attend. La situation continuera d’empirer tant qu’à l’échelle mondiale on n’aura pas atteint zéro émission nette de CO2 et réduit les autres gaz à effet de serre. Le climat des vingt ans qui viennent dépend très peu de nos actions d’aujourd’hui, qui conditionnent l’après-2040. Nous devons dès à présent adapter nos villes, en ramenant de la végétation et de l’eau, et nos bâtiments, avec de la protection solaire et de l’inertie thermique.


L’économie circulaire, qui monte en puissance avec le déploiement de la Responsabilité élargie du producteur (REP), vous semble-t-elle à même de changer la donne ?
Céline Guivarch : Cette question (extérieure à mon champ de recherches) porte au fond sur la production de matériaux. Le ciment pèse 5 % des émissions de CO2 au niveau mondial, ce qui n’est pas négligeable. De nouveaux ciments voient leur poids carbone allégé. Mais on peut aussi chercher à utiliser moins de ciment et à le remplacer. Matériaux biosourcés et recyclage peuvent faire partie de la solution, même si ce n’est pas la réponse unique. L’économie circulaire ne règle pas la question de la rénovation énergétique !


Thierry Fournier :Le recyclage implique quatre sujets. Il faut déconstruire de façon responsable, et nous avons pris des participations dans des entreprises expertes en la matière. La deuxième problématique, c’est la collecte. Nous avons déjà 175 déchetteries dans nos points de vente, il nous en faut 450 de plus avec l’entrée en vigueur de la REP. Il faut ensuite trier les déchets et les reconditionner. Nous avons, chez Isover comme chez Placo, des filières dédiées. Nous sommes en train d’investir 12M€ pour installer sur le site Isover de Chemillé (Maine-et-Loire) un nouvel outil, plus avancé encore que celui d’Orange (Vaucluse), pour transformer en calcin des laines de verre issues de la déconstruction. Enfin, il faut réinjecter ces matières dans nos processus de production, sachant qu’elles n’ont pas les mêmes caractéristiques mécaniques que les matières premières traditionnelles. Nous avons produit le premier verre plat zéro net carbone à Aniche (Nord) à base de verre recyclé. Nous venons également de sortir une plaque de plâtre incorporant 50 % de recyclat – c’est une première ! Nous le ferons bientôt aussi dans la laine de verre et sur d’autres catégories de matériaux. Tout cela contribue activement à notre ambition de neutralité carbone en 2050.

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