En direct

CLAUDE GUISLAIN PIONNIER DE L'HABITAT PARTICIPATIF

Par Raphaëlle Saint-Pierre |  le 15/03/2018  |  ArchitectureTechniqueBâtimentEssonneHauts-de-Seine

L'ensemble de logements Les Jardies, construit en 1975 à Meudon, dans les Hauts-de-Seine, par l'architecte Claude Guislain (1929-2011), offre un exemple pérenne d'habitat groupé autogéré. C'est après trois ans d'études, de montage et de chantier, que dix familles dont celle de l'architecte - soit alors vingt adultes et autant d'enfants - s'installent dans leur nouvelle habitation. A mi-chemin entre l'immeuble collectif et les maisons individuelles superposées, le bâtiment affiche une structure poteaux-poutres en béton très tramée. Opération pionnière en matière d'habitat participatif, l'expérience s'avère particulièrement instructive aujourd'hui, alors que la loi Alur de 2014 définit un cadre juridique afin d'encourager de tels programmes.

Les logements communautaires en autogestion apparaissent au cours des années 1970 un peu partout en France. Ces opérations participatives, où chacun définit ses besoins et ses capacités financières, sont généralement menées dans un cadre militant - politique ou associatif. Les personnes à l'initiative des projets conçoivent ensemble des lieux de vie alternatifs et conviviaux, dotés de généreux espaces collectifs qu'elles régissent. L'ensemble Les Jardies, à Meudon (Hauts-de-Seine), fait partie des toutes premières opérations. Dès l'origine, elle sera l'une des plus fréquemment citées pour sa réussite, au même titre que le Kolkhose (1975-1978) à Saulx-les-Chartreux, dans l'Essonne, dont est membre son architecte, Claude Bouvier, ou l'opération de la rue du Buisson-Saint-Louis (1979-1983), conçue par Bernard Kohn dans le Xe arrondissement de Paris.

Le personnalisme communautaire

L'histoire des Jardies naît de la rencontre de deux groupes d'habitants de Meudon. Des familles de chrétiens du réseau Vie nouvelle se réunissent dès 1971, inspirées par le « personnalisme communautaire » du philosophe et fondateur de la revue Esprit, Emmanuel Mounier (1905-1950). Cette pensée morale et sociale du citoyen actif et engagé est animée par la conviction que l'individu prévaut sur l'Etat et sur le marché ; elle se dresse contre les totalitarismes et les excès du libéralisme. « Nous étions tous militants, mais nous retournions le soir dans nos résidences bourgeoises et nous avions envie d'autre chose ! » se remémore Bernard Hourdin(1). Le petit groupe prend alors la plume pour décrire un habitat « à haut degré de liberté » et en parle autour de lui. En mars 1972, il découvre un terrain à vendre de 2 200 mètres carrés issu d'un détachement de parcelle - le jardin d'une villa du XIXe siècle - dans une rue très calme du quartier de Bellevue. La superficie permettant d'accueillir une dizaine de familles, il décide de se rapprocher de connaissances qui, elles aussi, réfléchissent à un projet du même ordre. Un second groupe, dans lequel se trouvent l'architecte Claude Guislain et son épouse, Olga, est formé de parents d'élèves impliqués dans la vie associative de la ville, notamment à travers un groupe d'action municipale (GAM). Ce dernier prône la démocratie participative et l'autogestion, et réfléchit à l'aménagement de l'espace urbain à Meudon. Enseignant, ingénieur, chercheur au CNRS… qu'ils soient cadres supérieurs ou agents techniques, tous partagent la volonté de faire bâtir sans intermédiaire et de prendre en charge leur façon d'habiter, d'être à la fois maîtres d'ouvrage et gestionnaires des lieux. « Nous sommes issus de Mai 68. Le refus de la spéculation était le plus important ! » raconte Troïk Thomas, qui appartenait au second groupe. Ce point fondamental est inscrit dans la charte, rédigée dès 1972, où il est également stipulé que si l'un des membres doit partir, les autres valideront son remplaçant.

« Au commencement était le désir d'autre chose. (…) Tous se sentaient, dans les maisons vendues par les commerçants, comme ours en cage et décidèrent de construire une grande maison comme un grand vêtement sur ce grand désir » (charte des Jardies, 1972).

La position de Claude Guislain se révèle délicate, car il lui faut éviter de prendre le leadership du groupe dont la devise est : « Ce n'est pas l'objet architectural qui compte mais la démarche. » La charte précise : « L'architecte dit que l'architecture ne serait pas monument élevé à sa gloire mais composition rigoureuse de nos desseins. » L'intéressé commence par réaliser une première maquette en terre glaise inspirée d'une médina, avec des petites maisons individuelles très imbriquées et reliées par des sentiers. Mais les membres préfèrent habiter un immeuble. Après discussion, ils optent pour une solution intermédiaire : un bâtiment entourant le jardin sur trois côtés et dont les deux ailes multiplient les décrochements et les terrasses. « Le projet conserve l'esprit de la médina : c'est un conglomérat de petits volumes dans lesquels on se perd un peu », raconte Olga Guislain. Pendant un an, tous les dimanches, les familles travaillent chez les Guislain à l'écriture du programme de leurs logements et de celui des espaces communs. « Tout le monde se mêlait de l'organisation des appartements des autres », poursuit-elle. Pour cerner les goûts de chacun, l'architecte établit une quarantaine de questions : préfèrent-ils le brillant ou le mat, les couleurs sombres ou claires, le rond ou le carré, l'ouvert ou le fermé, la vue sur la cime des arbres ou de plain-pied sur le jardin, un seul niveau ou un duplex, etc. ? Il rencontre chaque foyer puis chaque individu. Même l'avis des enfants est respecté, comme cela était précisé dans la charte. Claude Guislain transforme les réponses en organigramme, s'intéresse à la disposition intérieure des appartements puis élabore une maquette réunissant les demandes des uns et des autres. Enfin, sans concertation préalable, chaque famille, exceptée celle de l'architecte, indique sur cette maquette le volume où elle souhaiterait s'installer. « Claude est revenu en me disant : "Il y a eu un miracle !" Tout correspondait en effet au travail effectué en amont. Il savait ce que chacun prendrait », rapporte Olga. « Pas deux familles n'ont revendiqué le même appartement ! » confirme Bernard. Afin que personne ne soit éliminé de l'aventure par un refus de sa banque, [...]

Cet article est réservé aux abonnés AMC, abonnez-vous ou connectez-vous pour lire l’intégralité de l’article.

Déjà abonné

Saisissez vos identifiants

Mot de passe oublié ?
Se connecter

Pas encore abonné

En vous abonnant au Moniteur, vous bénéficiez de :

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index

Commentaires

CLAUDE GUISLAIN PIONNIER DE L'HABITAT PARTICIPATIF

Votre e-mail ne sera pas publié

Éditions du Moniteur

AMC N°270 - SPÉCIAL INTÉRIEURS 2018

AMC N°270 - SPÉCIAL INTÉRIEURS 2018

Presse - Vente au n°

Prix : 29.00 €

Voir

Opérations Immobilières n°106 - Loi ELAN

Opérations Immobilières n°106 - Loi ELAN

Presse - Vente au n°

Prix : 37.00 €

Voir

Aménager sans exclure, faire la ville incluante

Aménager sans exclure, faire la ville incluante

Livre

Prix : 24.00 €

Auteur : Éditions du Moniteur

Voir

Accéder à la Boutique

Les bonnes raisons de s’abonnerAu Moniteur

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index
Je m’abonne
Supports Moniteur
Les cookies assurent le bon fonctionnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookiesOKEn savoir plusX