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Centre orthodoxe russe à Paris : « Un projet past-moderne »
Maquette - © © Milena Chessa / Le Moniteur.fr

Centre orthodoxe russe à Paris : « Un projet past-moderne »

Michel Bourdeau, architecte |  le 21/03/2011  |  ParisEuropeFrance

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Le projet de centre spirituel et culturel orthodoxe russe à Paris (7e), remporté sur concours par les agences d'architecture Sade (France) et Arch Group (Russie), « s'inscrit dans un travail de dépassement du mouvement néo-moderne », estime l'architecte Michel Bourdeau.

Lorsque j'ai regardé les dessins du projet lauréat pour le centre orthodoxe russe de Paris (voir notre portfolio), cette phrase lumineuse m'est revenue :

« Il est possible que l'architecture humaine n'atteigne sa plus grande beauté que lorsque, par bouillonnement et juxtaposition, elle commence à évoquer une formation naturelle ; de même que la nature n'atteint sa plus grande beauté que lorsque, par jeux de lumière et abstraction des formes, elle laisse planer le soupçon d'une origine volontaire. »
(Michel Houellebecq - Cieux Vides - Rester vivant et autres textes - Librio, 1999)

Tout y est, dans ces mots et, pour une part, dans ces dessins assez prometteurs.

Offuscations : on risque d'entendre les critiques et retenues habituelles de la pensée néo-moderne hégémonique (projet post-moderne, pas assez géométrique, trop naturaliste, symboliste, religieux, etc.). En fait, il est past-moderne, je veux dire qu'il s'inscrit dans un travail de dépassement du mouvement néo-moderne.

C'est oublier les origines du travail de Manuel Nuñez-Yanowsky : le collectif interdisciplinaire de Barcelone « Taller de Arquitectura », les logements sublimes de Walden 7, le contrepied flamboyant de la préfabrication en béton ouvragé, les dessins retrouvés des espaces publics urbains (revoir le projet des Halles de Bofill commencé par Giscard mais détruit par Chirac).

Ricardo Bofill, architecte génial congédié par la France au moment où les politiques décident de cadenasser toute pensée libertaire au profit d'un populisme de villages vichyssois, déclarait alors que l'architecture moderne trouverait sa vérité à la condition de traverser trois phases successives et complémentaires :

- La première, celle du Mouvement Moderne fondée sur la rupture avec toute forme d'académisme stylistique, devait s'engouffrer dans la porte ouverte par les autres disciplines à partir des années 1910 : Mondrian, Malevitch, Kafka, Bartok, Mallarmé, Céline, Matisse, etc. ;

- La seconde, à partir des années 1970, veut rompre avec la glaciation égalitaire des systèmes crypto-communistes et décide de tisser de nouveaux liens avec l'histoire : histoire de la ville, histoire de l'espace, histoire de la forme ;

- La troisième, jamais atteinte mais en cours d'éclosion maintenant que la Terre pleure les méfaits scientistes, sera celle du rejet de tous les diktats post-industriels : le progrès n'existe pas, la domination de l'Homme sur la Nature est un nihilisme, le temps de l'évolution ne peut être qu'un temps retrouvé.

Nous y sommes.

Les architectes conscients de leur histoire n'ont pas d'autres choix que de (se) reconstruire avec humilité, économes de moyens mais non pas d'effets, obsédés par leur culpabilité vis-à-vis des massacres dont chaque ville porte témoignage, libérés des styles et des images imposés par le marché.

Une forme de morale, certes, mais pour nous conduire à la poésie du silence.

Si l'intériorité, essence de l'architecture et unique raison de continuer à bâtir, est celle du Parthénon, elle est aussi celle d'une clairière de forêt.
Si la forme, os et peau de l'édifice, est celle initiée par Michel-Ange, elle est encore et toujours inspirée par la structure d'un arbre ou d'un animal.
Si l'Architecture existe, ce n'est pas seulement pour marquer son temps ou un point du territoire mais pour s'inscrire dans les cycles courts et longs, tout comme les marées, les jours et les saisons nous font vivre et renaître.

Mais surtout, l'image du centre orthodoxe russe est celle d'une architecture pacifiée. C'est le Sud, c'est l'Orient et la Méditerranée, c'est la mystique des origines et de la caverne qui clouent le bec à l'abstraction désincarnée et atemporelle de faiseurs d'objets glacés et amnésiés.

Malgré elle, et malgré nous, Paris va accueillir un projet étrange et assez mystérieux, sans angle, nappé de vert et d'eau, hérissé de bulbes, crucifié en ciel.

Il en faudrait quelques autres, pas beaucoup, juste trois ou quatre, pour contrebalancer les designs fluorescents des petits ingénieurs encanaillés par trop de nuits blanches...
Bien positionnés, par exemple aux centres nerveux du grand corps gullivérien du Gros Paris, quelques points d'architecture-nature pourraient changer la donne.

Cette sorte de projet, comme tout ce qui est minoritaire et noyé sous l'uniforme, rassure sacrément et vivifie.
Il y a dans tout ça du Coltrane et du Miles (Sketches of Spain).
Olé! Capes rouges ! Pointes noires des cornes de taureau.

Voilà tout.

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