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Centre culturel Jean-Marie Tjibaou à Nouméa L'invention d'un lieu

le 15/05/1998  |  ArchitecturePrix d'architectureCultureAménagementEnergie

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Matérialiser le symbole fort de la civilisation kanake voulu par le président Mitterrand, dans la foulée des événements d'Ouvéa, constituait un exercice d'architecture hautement périlleux. La réponse sensible de Renzo Piano et de son équipe force d'autant plus l'admiration. Elle repose sur une dialectique subtile entre le site, l'essence d'une civilisation, et des recherches structurelles et climatiques avancées. Le lauréat du Pritzker 1998 s'y montre dans la plénitude de son métier d'architecte, à la fois passeur de mémoire et créateur d'avenir.

Au nord-est de Nouméa, le terrain de 8 ha entre lagune et lagon, exposé aux alizés, fait partie intégrante du projet. La façon dont il est traité et investi par les constructions, égrenées sur la ligne de crête, s'inscrit dans la tradition mélanésienne de symbiose avec la nature. Accessible par un parcours piétonnier, le centre est organisé en trois « villages » reliés par une rue couverte. Le premier est consacré aux expositions, le second à l'administration, le troisième aux activités liées au centre. La forme des dix cabanes qui composent les villages transfigure, sans la plagier, l'architecture des cases traditionnelles. C'est une double coque en bois plus ou moins ventrue selon les hauteurs (jusqu'à 28 m) dont la forme aérodynamique et découpée est conçue pour affronter les vents cycloniques qui peuvent atteindre 240 km/h. La structure, en lamellé-collé d'iroko (une première) est entretoisée par des buttons métalliques, et les barres de contreventement sont encastrées par l'intermédiaire de pièces d'acier dans les membrures de lamellé-collé. Les parois en ventelles d'iroko, plus ou moins ajourées, s'intègrent dans un dispositif de rafraîchissement passif très sophistiqué. Les pans obliques des doubles toitures ventilées sont tantôt en verre, tantôt opaques selon les fonctions des cases. Sur le versant abrité, une rue couverte de 210 m de long les relie entre elles et aux volumes bas qui, en vis-à-vis de chaque « village », abritent les services : auditorium de 400 places, bureaux, bibliothèque, salles de réunion et d'enseignement, ... Les éléments constructifs, mêmes poteaux lamellé-collé d'iroko et doubles toitures ventilées, sont mis en oeuvre simplement. Le paysage de la presqu'île, organisé autour d'un « chemin kanak » qui en fait le tour, enchaîne les scènes végétales de la flore et de l'habitat mélanésien : forêt, mangrove, savane arbustive ou cultivée. Sur la crête, une ligne de pins colonnaires, variété d'araucaria propre à la Nouvelle-Calédonie, souligne l'élan des cases.

FICHE TECHNIQUE

Maîtrise d'ouvrage : Agence pour le développement de la culture canaque, Mission interministérielle des grands travaux, Secal.

Maîtrise d'oeuvre : Renzo Piano Building Workshop, architectes, avec Paul Vincent, architecte associé, Dominique Rat, architecte, W. Vassal, A. Chaaya, C. Jackman, A.H. Temenides, architectes assistants . Consultants : Alban Bensa, ethnologue ; GEC Ingénierie, économiste CET ; Ove Arup/Agibat/CSTB, structures et climatologie ; Végétude, paysage ; Peutz, acoustique ; Intégral, signalétique ; Scène, scénographie ; Qualiconsult, sécurité incendie.

Surface : 7 650 m2 utiles ; terrain de 8 ha.

Coût : 200 millions de francs HT.

Entreprises : Glauser International, contractant général, gros oeuvre ; Parisot/Viry, charpentes bois et métal ; Cegelec, lots techniques ; Batex, couverture ; Seralu, façades.

PHOTOS :

1. Sur la presqu'île de Tina, entre lagune et lagon, les dix cases du centre s'étirent en ligne sur la crête.

2. Les cases tournent le dos aux vents de l'océan ; l'opacité variable des panneaux en lames d'iroko, que Renzo Piano assimile à des tissages, module l'air qui circule entre les deux parois.

3. Tout au long de la rue couverte de 210 m qui irrigue le centre, des volumes bas (accueil, salles de réunion, auditorium, services, etc.) complètent l'espace des cases. Ils sont également construits en lamellé d'iroko.

4. Détail des doubles membrures des cases, en lamellé-collé contreventé par des tiges d'acier. Cette structure complexe (lames d'iroko calepinées, boîtes de liaison en acier moulé encastrées dans le bois) a été étudiée par les ingénieurs d'Agibat.

5. La structure intérieure des cases, tramée sur 0,90 m, permet d'accueillir vitrages fixes ou nacos, bois plein ou perforé, mobilier.

Renzo Piano : aux frontières de l'archi tecture et de l'anthropologie

La fondation Hyatt vient de vous décerner l'une des plus hautes distinctions du monde de l'architecture, le prix Pritzker. Comment réagissez-vous ?

RENZO PIANO. Je mentirais si je disais que ce prix ne me touche pas. Il me touche d'autant plus que le jury a vraiment primé, je crois, la complexité du substrat culturel et social qui imprègne notre architecture, qui la « contamine » en quelque sorte. Ils ont parlé à propos de mon travail de la dimension scientifique et sociale de l'architecture, de curiosité intellectuelle. Ils auraient même pu dire voracité ! C'est vrai que, pour moi, l'architecture ne peut pas passer à côté de l'évolution des sociétés et du progrès scientifique et technique. Alors, que cette ouverture au monde soit reconnue, bien sûr que ça fait plaisir ! Surtout pour un fils d'entrepreneur comme moi, venu à l'architecture par la construction, dont le travail s'est peu à peu imprégné du monde de l'allusion et de la sémantique. On commence à s'occuper des vibrations, du grain des choses, et on dépasse l'art de bâtir proprement dit pour atteindre l'expression de la forme et, au-delà, un rapport avec la mémoire, l'universel.

Dans «Carnet de travail* », vous définissez votre architecture comme une tension entre le local et l'universel. Comment l'expliquez-vous ?

L'architecture est locale par définition. Elle est enracinée dans un lieu, ce n'est pas un objet que l'on transporte. En même temps, il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître son universalité. Celle-ci tient d'abord à des raisons humanistes. Sous toutes les latitudes, le travail magnifique de l'architecte est d'inventer et de construire les émotions : dans la maison, l'émotion de la protection, dans un musée, celle de la contemplation, etc. Mais ce n'est pas tout. Aujourd'hui, la révolution des systèmes d'informations rend l'architecture encore plus universelle. Avec des petites machines grandes comme ça, des fax, des e-mail, on transporte l'information d'un bout du monde à l'autre. Même chose pour la construction : on construit localement des bâtiments qui sont conçus et fabriqués ailleurs : Nouméa s'est surtout fait avec des éléments transportés à fond de cale, l'aéroport de Kansai au Japon aussi ; demain ce sera la tour de Sydney, pour laquelle on achète du verre américain. On pourrait dire que tout ça est bien matérialiste. Et pourquoi pas ? L'architecture est à la fois humaniste et matérialiste, deux aspects qui ne sont pas contradictoires. Les notions de localité et d'universalité sont peut-être plus fortes aujourd'hui. Dans la première moitié du siècle, il fallait changer de vie et s'installer aux Etats-Unis pour y construire. Aujourd'hui, je construis aux Etats-Unis, au Japon et en Australie, et j'habite Paris.

Le projet de Nouméa parait pourtant complètement ancré dans la culture locale ?

Quand on décide de se laisser imprégner par l'ethnique, le local, on est à la frontière entre l'architecture et l'anthropologie. On court alors le risque de tomber dans le simulacre ou le fétichisme. Si nous y avons échappé, je crois, c'est que nous n'avons pas tant fait référence aux formes qu'au contenu poétique de la civilisation du Pacifique. Les substrats de la mémoire collective nous ont guidés : l'art d'être ensemble, le sens de l'éphémère, la flexibilité, le grain du tissage. Dans toutes les cultures du Pacifique on trouve des tissages magnifiques. Ce qu'on a fait à Nouméa, on l'a presque tissé. Mais pas de façon gratuite : les essais en soufflerie ont montré qu'il fallait donner cette texture aux parois, sinon on aurait eu des effets de remous. Le son, aussi : on a voulu que les cases sonnent, fassent de la musique avec le vent. La culture kanake est une culture du geste, de la danse, de la chanson... toutes choses immatérielles qui s'envolent avec l'air. Tout cela nous avons essayé de le comprendre, avec l'ethnologue Alban Bensa, qui nous a beaucoup aidés. Mais la façon dont nous avons conçu le Centre relève de notre esthétique : les proportions, la rue couverte qui relie les cases... Je ne me suis jamais autocensuré par crainte de n'être pas assez interprète de la culture kanake.

Quelles frontières peut encore conquérir l'architecture du XXIe siècle ?

Elle doit gagner, ou regagner, le contrôle du processus de construction dans ses moindres détails, par cet attachement obstiné qui fait que l'on commence et termine un projet sans jamais perdre le contrôle sur la création. On peut y arriver, nous y arrivons.

J'ai un bureau excellent qui s'appelle le Renzo Piano Building Workshop. Il ne s'appelle pas «building workshop» par hasard : nous ne dessinons jamais un détail en disant aux entreprises « faites ça », ce qui est le meilleur moyen de perdre le contrôle. Non, on fabrique, on fait exécuter un prototype, on regarde, et ensuite on corrige. Ce sont des choses que Prouvé ou Scharoun nous ont enseignées.

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