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Biennale de Venise : «Nous sommes tout à fait juge et partie», Julien Choppin, Nicola Delon et Sébastien Eymard, architectes
Les trois commissaires du Pavillon français de la Biennale d'architecture 2018. De gauche à droite, Nicola Delon, Julien Choppin et Sébastien Eymard, de l'agence Encore Heureux. - © © Elodie Daguin

Biennale de Venise : «Nous sommes tout à fait juge et partie», Julien Choppin, Nicola Delon et Sébastien Eymard, architectes

Propos recueillis par Marie-Douce Albert |  le 23/05/2018  |  ProfessionArchitectureCulture

Alors qu’à Venise, la 16e Biennale d’architecture ouvrira au public le 26 mai, les trois commissaires du pavillon de la France décrivent les 10 « Lieux infinis » qu’ils ont choisis de montrer. Autant de sites emblématiques d’une autre manière de faire la ville, plus engagée politiquement, socialement ou sur le terrain de l’écologie.

A Venise, la 16e exposition internationale d’architecture qui se tiendra du 26 mai au 25 novembre 2018, parle espaces et liberté. « Freespace » est ainsi le thème choisi par ses commissaires générales, les architectes Irlandaises Yvonne Farrell et Shelley McNamara. Les deux directrices de l’agence Grafton entendent ainsi faire partager leur vision d’une architecture généreuse, capable de tirer parti des « dons de la nature » ou bien d’offrir l’opportunité d’usages non programmés.

La France, comme tous les participants, s’est donc appliquée à interpréter le sujet dans son pavillon des Giardini. Ses commissaires, les trois architectes de l’agence Encore Heureux Julien Choppin, Sébastien Eymard et Nicola Delon, ont choisi d’y raconter la liberté avec laquelle certains fabriquent aujourd’hui la ville, plus collectivement, plus lentement et en étant plus respectueux de l’humain, de l'histoire et de l’environnement. Plus que des architectures, leur exposition explore 10 « Lieux infinis »… et d'ailleurs difficiles à définir en un seul mot.

Quelle interprétation offrirez-vous, au pavillon français, du thème «  Freespace », choisi par les commissaires générales Yvonne Farrell et Shelley McNamara ?

Julien Choppin : Nous avons souhaité voir en quoi ce thème résonnait avec les conceptions que nous portons. Nous nous sommes demandés si la « liberté » qu’il évoque existe aujourd’hui, à quel endroit et qui la porte ? A Venise, nous présentons donc 10 lieux français qui, selon nous, en incarnent une forme que ce soit en matière d’organisation spatiale, de gouvernance, ou encore d’usage.

Sébastien Eymard : Le sujet, tel qu’il semblait posé par la Biennale, porte sur ce que l’architecture peut offrir de plus, en termes de supplément d’âme et de générosité des bâtiments. Mais l’architecture et l’architecte offrent bien au-delà d’éléments construits. Nos 10 sites proposent des réflexions sur la société, sur les manières de repenser la façon dont les gens vivent ensemble, dont le travail se transforme, dont nous abordons la crise écologique, etc. Ils représentent de nouvelles formes potentielles de l’aménagement.

J. C. : En tant qu’architecte, nous devons nous intéresser à l’architecture invisible des relations sociales, qui permet que les lieux fonctionnent et fait qu’on y agit peut-être différemment. En tout cas cela nous correspond davantage que de nous cantonner à des questions de dessin, de pure forme, qui sont aujourd’hui déconnectées de l’urgence.

Définition

Ces sites, que vous avez baptisés « Lieux infinis », sont des expérimentations lancées par des collectivités ou la société civile. Il s’agit d’anciens bureaux devenus lieu de création à Saint-Denis, d’un couvent transformé en habitat participatif à Auch, de l’occupation temporaire de l’ancien hôpital parisien Saint-Vincent-de-Paul… En quoi se ressemblent-ils ?

S. E. : Ces expériences sont difficiles à qualifier d’une seule phrase. On les a parfois appelées lieux alternatifs ou « lieux du commun » et, nous, avons opté pour « Lieux infinis ». Leurs points de ressemblance sont nombreux avec, tout d'abord, la multiplicité des usages qui s’y développent. Ces initiatives parviennent aussi à répondre à des préoccupations fondamentales tant écologiques que sociales et politiques, à travers la capacité, notamment, de mélanger des milieux sociaux totalement différents. Nous avons pris conscience que la mixité que nous y avons rencontrée n’existe pas dans beaucoup d’autres lieux qui, pourtant, essaient de la créer sans doute de manière artificielle.

Parmi les dix projets présentés à Venise, l'opération des Grands voisins, qui tire parti de la libération du site de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris.
Parmi les dix projets présentés à Venise, l'opération des Grands voisins, qui tire parti de la libération du site de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris.

Peut-on dire qu’il s’agit de « tiers-lieux », pour employer un terme très usité mais sans vraiment qu’on sache ce qu’il recouvre ?

J. C. : Au départ, cette notion a été théorisée en 1989 par l’Américain Ray Oldenburg, spécialiste de la sociologie urbaine. Il a étudié l’urbanité très particulière développée autour de l’usage de la voiture entre deux lieux, le travail et la maison. Il a inventé le terme « tiers-lieux » pour les endroits proposant une sociabilité différente, comme les bibliothèques ou les cafés. Par la suite, cette notion a été reprise par les tenants de l’économie collaborative ou de pratiques libres, ouvertes. Mais il n’y a pas aujourd’hui de définition qui rassemble tout le monde. Je ne dirais pas que les dix initiatives que nous présentons sont tous des tiers-lieux. Certains se revendiquent comme tels, comme la Grande halle, à Colombelles. Mais d’autres, pas du tout.

D’ailleurs, ces lieux ont aussi de grandes différences. Certains sont très précaires, voire à la limite de l’illégalité. Quelques-uns sont temporaires. En revanche, d’autres sont très institutionnels, comme le Centquatre, le centre culturel installé dans les anciennes Pompes funèbres de Paris. Enfin, nous les avons choisis non pas parce que nous les pensons exemplaires mais parce qu’ils font famille. Tous partagent l’envie de sortir des fonctionnements classiques.

Réhabilitations

Vos exemples reposent sur des opérations de réhabilitation. Un « lieu infini » ne peut donc pas s’installer dans un bâtiment neuf ?

J. C. : Un de leur trait commun est qu’ils réveillent des délaissés : un bâtiment, une friche, une parcelle non construite… En tout cas ils s’appuient sur une histoire déjà présente. Mais, la Ferme du bonheur à Nanterre, par exemple, est une nouvelle réalisation. Petit à petit, tout un ensemble a été créé sur le site d’une ancienne école dont les tilleuls de la cour avaient été conservés. Il s’agit donc d’une architecture neuve…

S. E. : Mais qui semble vieille…

J. C. : En tout cas, elle a été construite.

S. E. : Rien n’empêche vraiment de faire un « lieu infini » neuf. Après il existe tellement d’endroits à restructurer, à ré-habiter, qu’il faut peut-être arrêter de construire, sans arrêt, davantage de neuf.

Nicola Delon : Je me suis, pour ma part, rendu compte que ces lieux peuvent aussi accueillir ces nouveaux usages grâce à leurs qualités architecturales propres. Sans la hauteur sous plafond de ses nefs, le Centquatre ne pouvait pas devenir un tel lieu culturel innovant.

Les dix exemples que vous présentez font-ils figure d’exceptions ?

S. E. : D’autres pays d’Europe dénombrent davantage d’expériences, et plus développées. Même en France, quand on commence à en discuter, on se rend compte que beaucoup d’initiatives existent.

J. C. : Nous, nous proposons 10 situations que nous avons rencontrées à travers notre pratique. Ensuite les visiteurs de la Biennale sont invités à nous aider à dresser une cartographie répertoriant d’autres de ces lieux, pour composer un atlas collaboratif. De plus, l’exposition s’inscrit dans une histoire longue, celle des friches comme « Nouveaux territoires de l’art », évoqués en 2005 dans le rapport de Fabrice Lextrait, celle du squat... jusqu’aux formes plus radicales que sont les « zones à défendre », les ZAD, et qui interrogent des réalités actuelles : qu’est-ce que la propriété ? Qu’est-ce qu’un territoire ? Qu’est-ce que l’initiative citoyenne ? Dans le catalogue, la journaliste Jade Lindgaard étudie cette question des ZAD pour tâcher d’expliquer ce qui, au-delà des polémiques, se joue concrètement.

La ZAD de Notre-Dame-des-Landes est-elle présente dans l’exposition ?

S. E. : Elle l’est dans le catalogue, comme un exemple des questions posées par « Lieux infinis », mais elle ne figure pas dans l’exposition.

J. C. : Avec l’actualité récente, cela aurait paru déplacé. Il ne s’agissait pas de faire de la récupération mais de comprendre comment une telle histoire fait bouger les lignes.

Implication

Votre agence, qui est installée dans l’un de ces lieux, est aussi impliquée dans plusieurs de ces projets de transformations. Votre vision n’est-elle pas partiale ?

N. D. : Nous sommes tout à fait juge et partie ! Mais en étant au cœur de ces lieux et de leur complexité, nous pouvons la partager. Ce sujet, nous l’avons aussi choisi parce que ces endroits nous ont apporté des émotions fortes. Se rendre à la Ferme du bonheur, en plein Nanterre, et être accueilli par des paons qui font la roue, c’est goûter une utopie dingue. De même, à la Convention, à Auch, il est incroyable de voir ces gens qui n’avaient pas la possibilité d’emprunter pour devenir propriétaires et qui, parce qu’ils se sont réunis à 16 familles, ont pu racheter un ancien couvent et y aménager leurs logements.

De plus, davantage que des projets architecturaux, « Lieux infinis » parle de processus engagés sur les 10 sites et du rôle de l’architecte. Il y joue un rôle central – il faut quand même le marteler à l’heure où on voudrait le faire disparaître – mais avec des compétences élargies et installées dans la durée : il peut intervenir en amont, sur le cahier des charges ou la préfiguration, il est foncièrement au cœur de la conception et du chantier et ensuite il peut continuer à accompagner le lieu. D’ailleurs, nous utilisons aussi ce mot « infini » pour désigner des architectures qui ne sont pas des images figées mais qui, même après leur inauguration, peuvent continuer à se transformer. Pour citer l’architecte Matthieu Poitevin qui œuvre depuis des années à la transformation de la friche de la Belle de Mai, à Marseille, « le fini c’est la mort et l’infini c’est la vie ».

L’opération «chantier ouvert» des 17 et 18 février a mobilisé de nombreux Rennais.
L’opération «chantier ouvert» des 17 et 18 février a mobilisé de nombreux Rennais.

J. C. : Dans l’exposition, nous employons plusieurs outils pour raconter ces processus : nous avons d’abord recours à de grandes maquettes « coupes ». Elles sont au 50e donc le visiteur peut vraiment se figurer l’espace. Elles sont augmentées d’écrans qui diffusent des vidéos, entre documentaire et fiction, qui ont capté l’intensité des lieux. Nous avons également travaillé avec un illustrateur qui a retracé les étapes et les éléments-clés qui permettent de comprendre de façon simple et imagée la transformation des lieux. Enfin, chacun des 10 sites nous a confié des objets que nous montrerons comme dans un cabinet de curiosités en espérant pouvoir faire ressentir l’attachement et l’investissement de ceux qui se sont engagés dans ces projets.

Pérennisation

Ces processus alternatifs, collaboratifs, participatifs ne sont-ils pas une simple mode ?

S. E. : Ce n’est pas gênant, les modes. Par exemple, si celle de la « salade » sur les bâtiments aboutit à ce que, dans tous les projets d’aménagement, les toitures soient cultivées, ça ira plutôt dans le bon sens.

N. D. : Encourageons les modes positives ! En revanche, il faut distinguer mode et effet de mode. Comme dans toute tendance, il y a ceux qui la lancent et ceux qui veulent l'imiter… Et n’y arrivent jamais.

Posons la question inverse : cette façon de fabriquer la ville va-t-elle se généraliser ?

N. D. : Récemment, j’étais avec un dirigeant de Paris-Batignolles Aménagement, l’aménageur en charge du site de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, à Paris. Il reconnaissait qu’au départ, il n’avait pas cru à l’expérience d’occupation transitoire des Grands Voisins mais qu’il s’était rendu compte qu’elle avait permis d’installer des fonctions qu’ils n’avaient jamais imaginé voir s'installer dans le XIVe arrondissement, comme l’accueil de migrants. Et qu’on ne pouvait finalement pas démolir la Lingerie tant elle était devenue un espace d’hypersociabilité sur le site. L’étape des Grands Voisins a modifié la façon dont sera rédigé le cahier des charges du projet définitif. C’est une géniale accélération de l’expérience urbaine.

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