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Bernard Huvelin, président d’EGF-BTP : "Il faut placer au bon niveau les centres de décision"

Defawe Philippe |  le 01/06/2006  |  EntreprisesRéunionFrance entière

Le président du syndicat national des entreprises générales françaises de bâtiment et de travaux publics EGF-BTP, qui représente 300 entreprises et 300 000 salariés, milite à l'occasion de son Assemblée générale pour une décentralisation plus active et plus efficace et pour un patriotisme économique étendu à l'ensemble de l'Europe..

Vous avez choisi comme thème de votre Assemblée générale 2006 l'action régionale d'EGF-BTP. En quoi consiste-t-elle?
Il s'agit de valoriser l'action sur le terrain de nos délégations régionales. Notre métier est par définition un métier de proximité et l'essentiel des interlocuteurs des entreprises sont des interlocuteurs de terrain. Nous avons aussi l'intention de montrer, au-delà de la seule présence des délégations régionales et de l'implantation de nos entreprises, que nous pouvons être un acteur déterminant de la poursuite de la décentralisation et de tout ce qui peut se passer sur le plan régional. Les entreprises d'EGF- BTP revendiquent d'une certaine façon d'être un peu plus citoyennes que les autres, c'est-à-dire d'avoir la capacité de jouer un rôle plus important que la moyenne des entreprises. Le fait d'associer la puissance des entreprises générales et l'impact purement local nous donne davantage de moyens pour agir dans le domaine de l'entreprise citoyenne et de son rôle social sur les questions de sécurité, d'emploi, d'insertion sociale…

Vous avez engagé une action de "pacification" des relations entre les entreprises générales et leurs sous-traitants. Où en êtes vous?
Nous avons en effet essayé de faire en sorte que les relations entre les entreprises générales et les entreprises de taille plus modeste qui ont vocation à être leurs sous-traitants soient totalement pacifiées. L'objectif est de se situer dans une stratégie gagnant- gagnant qui est dans l'intérêt de tout le monde. Concrètement nous avons proposé une charte de bon comportement entre les entreprises générales et leurs sous-traitants La première charte a été signée dans l'Ile de France et depuis, 8 autres chartes ont été paraphées dans les autres régions, y compris à La Réunion. L'idée est d'amener l'ensemble des entreprises sur le terrain à accepter le principe de ces chartes qui ne sont pas des engagements contraignants mais des déclarations d'intention suffisamment fortes pour entraîner des effets positifs sur la qualité des relations entre les entreprises générales et leurs sous-traitants.
On est dans un métier où la notion de solidarité doit avoir un vrai sens. Car on ne fait pas le bonheur des uns sur le malheur des autres. Nous avons mis en place dans le cadre de ces chartes un comité de surveillance et d'arbitrage chargé de traiter les litiges et, à ma connaissance, le nombre de litiges soumis à ce comité est proche de zéro.

Quels doivent être les objectifs fondamentaux d'une politique de décentralisation?
L'objectif fondamental est exactement le même dans une entreprise privée ou dans une organisation publique: il s'agit de placer le centre de décision précisément là où il doit se trouver. C'est-à-dire là où on sait apprécier les besoins, et où s'exercent les responsabilités de ceux qui mettent en oeuvre les décisions. Les services centraux d'une organisation ne monopolisent ni l'intelligence, ni la meilleure appréciation possible des besoins et des solutions.
Le problème de base de la décentralisation, c'est celui de la responsabilité, dont on sait qu'elle se dilue d'autant plus qu'elle est exercée loin de son point d'application.
On retrouve ce problème de responsabilité partout. Par exemple, on a pu à un moment constater que les récentes réformes du Code des marchés publics avaient enfin développé un certain espace de responsabilité pour les maîtres d'ouvrage: je crains malheureusement que l'on ne soit en train de faire plutôt marche arrière par rapport à cette démarche vertueuse.

Dans une France décentralisée, quel est le bon niveau de gestion? La région, le département ou l'agglomération?
A force de ne pas respecter le principe de subsidiarité, on risque de multiplier la superposition de strates. On peut se demander si nos concitoyens seraient forcément perdants si on supprimait le département. Il faut placer au bon niveau les "centres de décision" (à cet égard, le duo agglomération-région serait bien plus efficace), tout en laissant les "services" de proximité, nécessaires aux citoyens, là où ils sont aujourd'hui.

Malgré le succès de l'expérimentation alsacienne, le gouvernement refuse toujours de reconnaître aux régions la qualité d'autorité de gestion face aux fonds structurels européens. Qu'en pensez-vous?
C'est tout à fait caractéristique d'une certaine forme de jacobinisme de l'administration française. On fait de la décentralisation, mais on maintient une tutelle pesante sur les sujets essentiels.
On peut faire la même observation sur les contrats de partenariat public-privé: on les enferme dans un tel cadre que les opérateurs ne savent plus comment agir, ni ce qu'ils ont le droit de faire.
Si on décentralise, on doit faire confiance aux élus locaux, quitte à organiser un certain contrôle. Et il n'y a pas de décentralisation véritable s'il n'y a pas une certaine liberté de décision.
En matière de fonds structurels européens, notre échelon central interfère et fait écran entre Bruxelles et la région, au détriment de la capacité de celle-ci d'analyser et faire valoir ses besoins.
Tout cela est donc caractéristique de la façon dont s'organise notre décentralisation, avec une administration centrale qui ne veut pas abandonner ses prérogatives, sans pour autant assumer, par définition, les responsabilités correspondantes.

Pourquoi l'apprentissage ne se développe-t-il pas davantage dans les grandes entreprises?
Si l'on prend la politique d'apprentissage stricto sensu, on peut effectivement dire qu'elle n'occupe pas une place considérable dans les grandes entreprises. Mais si on prend l'apprentissage dans sa réalité, et non plus dans sa définition littérale, on constate que nos entreprises en font beaucoup et partout : sur le chantier, en tutorat, en insertion, ...
Nous avons un certain désaccord avec la FNTP quant à l'âge minimal à 14 ans de l'apprentissage.
Car le contexte dans nos entreprises peut être différent de celui des plus petites entreprises. Si on intègre des jeunes trop tôt, en les plaçant dans des conditions de chantier qui ne sont pas toujours faciles, il peut être délicat de les encadrer, et on prend le risque de provoquer des phénomènes de rejet.
En somme, oui à l'apprentissage, mais l'âge de 16 ans est probablement mieux adapté à nos entreprises que 14 ans.

Pensez-vous que vos entreprises puissent être la cible de fonds d'investissement?
Il n'y a pas d'entreprises qui peuvent se dire à l'abri d'un prédateur, quelles que soient leur taille ou leur valeur. Nous en avons la démonstration avec la tentative de rachat de Vivendi pour un montant voisin de 40 milliards d'euros. La raison essentielle de l'intérêt que peuvent avoir les fonds d'investissement pour nos métiers alors qu'ils s'en tenaient à l'écart jusqu'à présent résulte de nos performances. Nous avons montré que nos entreprises n'étaient pas aussi porteuses de risques, contrairement à l'image qu'elles avaient, et qu'elles pouvaient avoir des résultats financiers récurrents à des niveaux de plus en plus performants.
Je continue néanmoins à trouver scandaleux que les fonds internationaux ne soient pas mieux encadrés dans leurs actions sur les marchés. On constate que nos entreprises qui veulent faire de la croissance externe se trouvent face à des fonds qui n'ont absolument rien de commun avec les entreprises en termes d'objectifs: ils n'ont aucun objectif de durée ni d'obligation de production de comptes d'exploitation et de bilans réguliers, pas non plus d'impératifs liés à des agences de notation. On joue sur un terrain où les acteurs ne jouent pas à armes égales. C'est un sujet qui devrait préoccuper les organes de contrôle des marchés financiers avant que cela ne débouche sur des déconvenues. En tout état de cause, cela fausse la concurrence en général: rien que cela devrait attirer l'attention des pouvoirs publics en général.

L'expression "patriotisme économique" a-t-elle pour vous un sens?
A partir du moment où l'on a une fibre nationale, le patriotisme économique, cela veut forcément dire quelque chose. La seule question qu'on doit se poser aujourd'hui c'est celle de l'étendre à l'ensemble de l'Europe. Et je suis navré de voir que les frontières du passé sont loin d'être abolies et que l'on garde encore, à l'intérieur de l'espace européen, une vision étriquée.
Quand un italien ou un espagnol tente de prendre des positions en France cela suscite des réactions qui ne devraient pas exister. En revanche tout le monde applaudit quand une entreprise française prend des positions en Europe. Il faut élargir notre notion de patriotisme économique à l'ensemble des frontières européennes. Sinon, quand et comment réussirons-nous l'Europe?

La France vient d'entrouvrir son marché du travail aux ressortissants des pays de l'Est de l'Union européenne. Est-ce suffisant?
Ouvrir le marché du travail n'a pas beaucoup de sens à partir du moment où l'on oublie de citer le grand principe de base qui veut que tout le monde doit se trouver dans des conditions équivalentes en matière de concurrence. Dés que l'on affiche ce principe, tout est beaucoup plus simple.
Si la directive Bolkenstein a provoqué un vrai rejet, c'est qu'elle permettait à une entreprise de venir travailler en France en payant des charges sociales en vigueur dans son pays. Dès lors que tout le monde est placé dans les mêmes conditions, nous n'avons rien contre l'ouverture des frontières aux travailleurs des autres pays européens. C'est cela qui contribuera à faire avancer l'Europe.

La haute conjoncture actuelle dans la construction peut-elle être menacée par la hausse du coût des matières premières, de l'énergie ou des taux d'intérêt?
Nous constatons en effet une succession de facteurs qui vont peser sur la conjoncture. Nous ne pensons pas néanmoins nous trouver dans une situation de crise de volume du marché. Mais, dans l'avenir, les belles années qu'on vient de connaître seront certainement plutôt consolidées que améliorées. Sans craindre de crise brutale à court terme on pourrait donc voir la croissance annuelle passer d'un rythme à pente soutenu à quelque chose de plus modéré.

Propos recueillis par Bertrand Fabre et Patrick Piernaz

Cette interview est extraite du Moniteur daté du 26 mai 2006.

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