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Bernard Huet Un architecte au service de l'espace public

FREDERIC FELIX |  le 21/09/2001

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Disparu le 9 septembre, Bernard Huet, Grand prix national d'urbanisme, était l'une des figures marquantes de l'architecture française. Enseignant et théoricien engagé, il a formé des générations d'architectes. Praticien, il a su réconcilier la ville et l'espace public.

"Un architecte sans culture n'est pas un architecte », se plaisait-il à répéter. Homme de culture, Bernard Huet l'était. Diplômé de l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris (1962), du Politecnico de Milan (1961), de l'université de Pennsylvanie à Philadelphie (1964) et de l'université de Tokyo (1965), cet intellectuel polyglotte a toujours affiché une curiosité débordante pour les sujets les plus divers. Amateur de musique et de vieux livres, il était avant tout un passionné d'histoire. « Il ne pouvait arriver dans une ville sans passer d'abord chez le libraire », se souviennent ses collaborateurs Olivier Bressac et Jean-Baptiste Suet. Et sa capacité d'observation les surprenait toujours : « Il pouvait décrypter l'histoire d'un site à la seule lecture du cadastre. » Quant à ses incessantes escapades aux quatre coins de la planète, elles confortent son intelligence des lieux et des villes.

Un enseignement ouvert sur le monde

Bernard Huet laissera aussi l'image d'un observateur critique, souvent mordant dans sa dénonciation des « mandarins » qui règnent sur l'architecture de la fin des années 60. Contre eux, il ouvre d'abord un atelier dissident de l'Ecole des Beaux-Arts où les étudiants se bousculent. Après 68, on le retrouve à la tête de l'unité pédagogique d'architecture no 8, où il introduit un enseignement plus ouvert. « Il faisait venir des sociologues, des plasticiens, toujours des professeurs de haut niveau », raconte une ancienne élève, Marie-Christine Gangneux.

Le même esprit d'ouverture souffle sur la revue « Architecture d'aujourd'hui » dont il est nommé rédacteur en chef en 1974. Il fait découvrir les ateliers publics anglais, la nouvelle architecture portugaise ou la réhabilitation de Bologne. Mais ses critiques acerbes à l'égard de la production hexagonale) déclenchent l'ire de l'establishment architectural. Il est remercié en 1977. En 1982, démangé par l'envie de construire, le rebelle ouvre enfin son agence qui, volontairement, restera de taille modeste. « Il lui arrivait souvent de refuser des commandes, car il tenait à maîtriser chaque projet dans sa globalité », raconte l'un de ses collaborateurs. Perfectionniste, il dessine ses projets dans les moindres détails. Aux concours, il excelle à l'oral, où brille son goût pour la rhétorique apprise chez les frères.

Projets urbains attentifs à l'histoire du site

Les dix dernières années de sa vie seront consacrées à la ville. La réussite du parc de Bercy et des Champs-Elysées font de lui un spécialiste reconnu de l'espace public, l'entraînant dans un tour de France : Brest, Roubaix, Clermont-Ferrand, Orléans, Amiens, Bourges, Albi, Marseille... et jusqu'à Trieste, en Italie. Chacun de ses projets le montre fidèle à ses convictions : l'insertion dans la ville, l'attention à la mémoire des lieux. Le tout dans le respect des conventions séculaires de l'art urbain. « Pour lui, un projet urbain réussi est celui qu'on ne remarque pas », rapporte Louis Canizarès, architecte associé pour la place du Vigan à Albi.

Avec les maîtres d'ouvrage, il entretient des rapports contrastés. Ceux qui lui témoignent respect et confiance s'en félicitent : « Il nous a évité bien des erreurs », reconnaît Gilles de Robien, député maire d'Amiens, qui regrette aussi la qualité des échanges avec l'homme auquel il veut dédier une salle du futur Institut du monde gothique d'Amiens. D'autres hommages devraient suivre. Mais le plus beau d'entre eux ne serait-il pas d'entretenir régulièrement et intelligemment les espaces publics ? Bernard Huet s'indignait du laxisme et de l'incurie dont ils sont victimes, une fois passées les pompes de l'inauguration.

Une agence en plein essor

Bernard Huet laisse des projets en chantier :

Brest : haut de la rue de Siam, continuité de la place Leclerc (livraison nov. 2001).

Paris : ZAC des Amandiers, 40 logements et 13 ateliers d'artistes (livraison fin 2002). De plus, étaient en projet :

Marseille : jardins thématiques du Prado, galerie d'exposition et restaurant (appel d'offres en cours).

Albi : tronçon du bd des Lices, conditionnel au projet du Vigan.

Paris : Bas-Belleville/rue Ramponneau, logements et ateliers d'artistes (appel d'offres en cours).

Trieste : la place de l'Unita livrée; restent à réaliser les places de la Bourse et Verdi.

Parc de Bercy : passage souterrain sous l'ancienne rue de Dijon et extension des terrasses vers le palais des Sports.

Amiens : ZAC de la cathédrale, côté nord du parvis.

Bordeaux : place de la Victoire (stade APS).

Marne-la-Vallée : bibliothèque de la Ferme du Buisson (appel d'offres en cours).

Les Mureaux : 5e tranche d'un axe dit fil d'Ariane (appel d'offres).

PHOTOS :

PLACE STALINGRAD, PARIS (1985-1989)

Pour dégager la rotonde de Ledoux, l'un des derniers témoins de l'enceinte des Fermiers Généraux, Bernard Huet accentue les deux remblais asymétriques, confortant ainsi la perspective vers le bassin de la Villette. En revanche, il n'avait pas prévu que les arcades qui les rythment risquaient d'être appropriées par les dealers... Autre regret : le projet initial prévoyait la construction d'un obélisque, qui n'a pu être financée.

PARC DE BERCY, PARIS (1987-1997) « Passionné et respectueux du passé, ce n'est pas par hasard que Bernard Huet a baptisé ce lieu "jardin de la mémoire". Il a conservé les arbres centenaires, mis en valeur par les nouvelles allées », commente Jacques Lucan, un de ses anciens élèves.

CHAMPS-ELYSEES, PARIS (1990-1994)

« Même si travailler avec les services de la ville de Paris n'a pas été simple, même si le cahier des charges n'est pas toujours respecté avec les commerçants, la réintroduction du double alignement d'arbres reste une réussite, car le public croit qu'il a toujours existé : c'était le plus beau compliment qu'aimait entendre Bernard », confient ses collaborateurs. Mais la réussite des Champs-Elysées, c'est aussi le choix des matériaux - il affectionnait le granit du Tarn -, l'aménagement homogène et l'effacement des références automobiles face au piéton (traitement des trémies, des passages piétons...).

PLACE DE LA LIBERTE, BREST (1992-1998)

« Dans cette ville de la Reconstruction, il a su tirer parti d'un urbanisme froid, presque sinistre », commente Jacques Lucan. « Il y avait un problème de vent sur cette place, expliquent ses collaborateurs. Il a choisi de la redessiner en réduisant les proportions, mais les alignements d'arbres qu'il avait prévus n'ont pas été acceptés par le maître d'ouvrage. »

ZAC DE LA CATHEDRALE, AMIENS (1995-2000)

« Lors de mon élection à la mairie, nous avons hérité du projet de Rob Krier qui voulait nous imposer une architecture très autrichienne, raconte Gilles de Robien, qui a nommé Bernard Huet architecte en chef de l'aménagement des abords de la cathédrale. Il a reconstitué le parvis en observant les vieux tableaux du musée de Picardie. La grande précision de son plan-masse va nous permettre d'achever la ZAC en restant fidèle aux principes qu'il avait définis. » Ci-dessous , traitement de rue entre les nouveaux bâtiments universitaires.

PLACE DE LA MAIRIE, ROUBAIX (1994-1998)

Le filet de granit au milieu des allées est l'une des caractéristiques qui signe les espaces publics traités par Bernard Huet. Son objet est de restaurer les continuités entre une place et une rue, entre les quartiers et les bâtiments. Pas de décoration fantaisiste, pas de mobilier inutile : remettre de l'ordre, créer du vide.

Le Prado à Marseille : un parc ancré dans la mémoire de la ville

Il a été partiellement inauguré au début de l'été dernier. Mais Bernard Huet ne verra jamais complètement planté et achevé ce parc urbain d'une ampleur et d'une ambition comparables à celles du parc parisien de Bercy. C'était, à l'origine, un espace longiligne de 10 ha, situé aux portes de la ville, à proximité de trois noyaux villageois à l'identité très marquée. Après avoir renoncé in extremis à y implanter un vaste centre commercial, la municipalité marseillaise et la communauté Marseille Provence Métropole décident, en 1998, de transformer l'ancienne gare du Prado en un grand parc urbain.

L'ambition était double : doter la ville d'un espace vert à sa mesure, et refermer la cicatrice que l'emprise ferroviaire avait laissée dans le paysage. Pour atteindre ces deux objectifs, les collectivités délèguent la maîtrise d'ouvrage de l'opération à la SEM Marseille Aménagement. Qui inscrit aussitôt le projet dans une réflexion plus vaste sur l'entrée Est de Marseille, où cohabitent services publics, immeubles dégradés, petites friches industrielles, nouvelles zones d'activité et îlots d'habitation récents.

Mais, lauréat du concours de maîtrise d'oeuvre, Bernard Huet transcende ces objectifs classiques de « revitalisation » du quartier en travaillant à la fois sur l'histoire et la géographie marseillaise. Arguant du fait que la réalisation du parc urbain enjambe deux siècles, il l'ancre dans une histoire urbaine amorcée dès la fondation de la ville, il y a 2600 ans. Le « Jardin du Prado » devient « Parc du XXVIe centenaire ».

Jeu de pistes pour remonter 26 siècles

Grâce à ce travail de mémoire, le projet dépasse la démarche purement paysagère et botanique pour devenir « un microcosme, un monde organisé autour d'un récit ». Récit d'un passé ferroviaire et industriel récent qui, par exemple, le conduit à conserver la carcasse de la gare ou à réutiliser les cabestans de halage des wagons. Récit d'une mémoire plus enfouie, avec le « jeu de pistes » qui permet au visiteur de remonter 26 siècles d'histoire en déambulant entre 26 fontaines et 26 séquoias. Un parcours qui lui fera traverser quatre jardins thématiques, témoignages végétaux du métissage des populations et des richesses archéologiques de la ville.

Le premier enclos, bâti en restanques, symbolise le jardin provençal. Le second se veut oriental, avec ses haies vives et régulières. Plus luxuriant, le troisième jardin est typiquement africain, tandis que la quatrième composition - très sèche avec une partie humide - rappelle la flore asiatique. Ce travail paysager a impliqué un profond remodelage de l'espace.

De la platitude rectiligne des voies et des quais SNCF, Bernard Huet a fait surgir des collines plantées, des buttes végétalisées, des ruisseaux, un belvédère et même un lac artificiel. Autant d'éléments conçus comme des écrans destinés à protéger le promeneur du mistral et du soleil, dans un parcours symbolique qui lui permet d'apprendre, de se dépayser, de rêver.

Fiche technique

Collaborateurs : Christian Baudot, paysagiste ; BET OGI, VRD, terrassements ; Montmasson, fontainerie, hydraulique.

Coût : environ 110 millions de francs TTC.

PHOTOS : Avec le parc urbain du XXVIe centenaire, la ville de Marseille détient l'une des oeuvres majeures de Bernard Huet. Bâtis de toutes pièces sur le site de l'ancienne gare du Prado dont il conserve la trace, ses jardins thématiques et ses collines (encore en chantier) évoquent le métissage des populations et les richesses archéologiques de la ville.

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