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Badani & roux-dorlut Des orfèvres de la grande échelle

Par Hubert Lempereur* |  le 15/05/2013  |  ArchitectureBouches-du-RhôneHéraultInternationalFrance entière

Née en 1946 et active pendant une cinquantaine d’années, l’agence de Daniel Badani et Pierre Roux-Dorlut est l’une des plus prolifiques de son époque. Sa production, répartie surtout en région parisienne, dans le Sud de la France et dans les ex-colonies africaines est autant marquée par son aspect « quantitatif » que par une exigence de qualité rarement démentie. Le duo, pénétré des utopies mais aussi des « appétits » de ces années d’après-guerre, apparaît comme emblématique des grands professionnels français de l’époque. Parmi son œuvre, le cas singulier du projet de la Tête du Pont-de-Sèvres, conçu et construit entre 1967 et le début des années 1980, marque de façon quasi allégorique la fin des Trente Glorieuses.

Daniel Badani (1914-2006) et Pierre Roux-Dorlut (1919-1995) se rencontrent pendant la guerre à l’atelier de l’Ecole des Beaux-Arts qu’Eugène Beaudouin a reconstitué à Marseille. Beaudouin, qu’ils considèrent comme leur maître, représentera pour eux une figure tutélaire et bienveillante. Son influence, tout comme la proximité amicale d’un autre de ses fils spirituels, Fernand Pouillon, se mesure de façon nette à leurs débuts, mais aussi dans le reste de leur carrière. Badani et Roux-Dorlut ouvrent leur agence à Montpellier en 1946, année où le premier, brièvement inspecteur général adjoint de l’Urbanisme du Languedoc-Roussillon, démissionne de ses fonctions administratives pour choisir la carrière libérale. Il devient architecte en chef de la Reconstruction dans la zone Méditerranée, tandis que Roux-Dorlut occupe la même charge, en tant qu’adjoint pour le département de l’Hérault. Entre 1946 et 55, ils tiennent un atelier à l’Ecole des Beaux-Arts de Montpellier. À partir de 1952, l’inscription régionale de leur réflexion est doublée d’une activité de grande ampleur en France et en Outre-mer, qui conduit au transfert de l’agence principale à Paris. L’équipe comptera jusqu’à 75 personnes, partagées entre Paris, Montpellier, et, durant les années 1950, Abidjan. Des bureaux ouvrent aussi à Nice et à Bône, en Algérie.

Malgré ce développement, une bonne part de l’intérêt de leur œuvre ultérieure découlera de la fidélité au modèle « méridional » initial. Comme Beaudouin ou Pouillon, Badani et Roux-Dorlut excellent à travailler l’architecture de la grande échelle, en constituant de sobres ensembles, bâtis sur la base d’une composition géométrique affirmée. La reconstruction du quai de la Consigne à Sète (1946-1950) rappelle à ce titre celle du Vieux-Port de Marseille, à la fois pour la franchise de son plan et pour sa capacité d’adaptation, avec l’insertion dans sa silhouette d’une chapelle conservée et de bâtiments existants remodelés. Selon leurs propres mots, Badani et Roux-Dorlut conçoivent leurs amples « unités résidentielles » à la manière des « Palais italiens », ménageant une vie intérieure protégée autour de jardins où pins parasols, palmiers, bassins et agencements « à l’échelle humaine » s’associent à un fin travail d’orientation et d’intégration topographique. De cette réflexion climatique et géographique témoignent leurs premières opérations niçoises, notamment les ensembles de logements sociaux de Saint-Maurice-Vallon des fleurs et du quartier Las Planas, construits entre 1956 et 1966.

Leur « sens profond du milieu », suivant le précepte formulé dès 1934 par Marcel Lods avec qui Roux-Dorlut collabore à la Libération, est encore enrichi par le soin apporté à la matérialité de leurs bâtiments. Ainsi, à Sète, les bétons bouchardés du quai de la Consigne incorporent du sable et une pierre concassée issus de carrières locales, arborant une teinte gris-rose typique, qui les fond dans le paysage urbain et littoral. Plus encore, Badani et Roux-Dorlut se distinguent par un recours fréquent à la pierre de taille, en particulier à Béziers avec le quartier de l’Iranget (1959-65) et surtout avec la cité scolaire de la Dullague, un des usages de la pierre les plus virtuoses d’après-guerre. À ces parois de forte inertie, répondent des façades légères dotées d’un délicat attirail de brise-soleils, ventelles ou claustras. L’attention portée à l’expression des dispositifs de confort climatique trouve justement à s’épanouir dans les années 1950, lors de leur intense activité en Afrique occidentale.

Une ingénierie d’auteur

Malgré une production immense, parfois taxée « d’affairisme », les opérations de Badani et Roux-Dorlut sont marquées du sceau de la diversité et de l’exigence. En 50 ans, ils n’ont jamais fait le même projet, et il est frappant de constater l’état généralement encore remarquable de leurs réalisations, en dépit parfois de décennies de non-entretien. Non par hasard, l’équipe collabore de façon continue avec les plus grands ingénieurs de son temps, Jean Prouvé, Serge Ketoff, Henri Trezzini ou encore Nicolas Esquillan, et souvent de façon très rapprochée avec certaines entreprises. De ce fait, il est intéressant de se pencher sur les détails constructifs de réalisations, marquantes tant pour le degré d’aboutissement de leur conception, que pour leur qualité d’usage. Tout au long de leur activité, Badani et Roux-Dorlut conçoivent des façades avec une adresse rare, incluant autant que nécessaire des dispositifs de protection visuelle ou solaire novateurs sans jamais alourdir la souplesse du dessin. Ils font partie des premiers expérimentateurs du mur-rideau d’après-guerre, notamment au centre de recherche nucléaire de Marcoule, en 1954, et avec l’extension de la Fédération française du bâtiment en 1957, où, associés à Prouvé, ils prolongent le travail voisin de Pierre Gravereau et Raymond Lopez. Peu après, ils livrent le collège de Bagnols-sur-Cèze, dont la façade dérive du prototype Prouvé du concours d’agrément de 1947. Toujours avec Prouvé, ils mettent au point en 1959 pour la faculté des sciences de Constantine un dispositif de « pyradomes », éléments modulaires de couverture en acier de forme pyramidale, diffusant un éclairage zénithal optimisé, dans le contexte climatique algérien. Dans ce même projet, ils imaginent un système de claustra porteur en béton armé tout aussi original.

Une maîtrise industrielle

Au-delà de cette ingénierie d’auteur, ils accompagnent de nombreux programmes d’industrialisation du bâtiment, lancés en particulier dans le domaine de l’enseignement, en réponse au baby-boom puis aux rapatriements d’Algérie, à l’extension de l’obligation scolaire et à la massification de l’université. Après la commande d’« écoles industrialisées » dans le Vaucluse, le Var et l’Hérault (1954-57), l’équipe remporte avec l’ingénieur et industriel Raymond Camus un concours de collèges préfabriqués avec des cellules tridimensionnelles en acier, livrant deux prototypes à Gif-sur-Yvette et Mainvilliers en 1967. Enfin, dans le cadre issu du « programme industrialisé » de 1967, ils réalisent jusque tard dans les années 1970 pléthore de CES et d’IUT, suivant divers « procédés évolués » de préfabrication (Barets, Fillot, SAE, etc.). Si le spectre des collèges « Pailleron » n’est pas loin, ces expériences peuvent être rapprochées pour les meilleures d’entre elles du travail d’un Paul Chaslin et de GEEP Industrie en 1968 à l’université de Vincennes.

La taille de leur structure et leur maîtrise technologique leur assurent la commande de nombreux grands équipements, qui bénéficient d’une fortune critique considérable. On citera le Palais du Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française de 1952-56, à Dakar – devenu peu de temps après l’assemblée nationale du Sénégal –, mais aussi les sculpturaux monuments qui ont fondé l’identité de la ville nouvelle de Créteil entre 1968 et 75 : préfecture, palais de justice, archives et services départementaux. Cette aisance se mesure davantage encore à travers les opérations d’ouvrages d’art qui ont émaillé leur carrière et qui nourrissent leur pratique architecturale plus courante. Ils se penchent en effet avec prédilection sur ces programmes, largement délaissés par leurs confrères, avec à leur actif plusieurs réalisations de quais et de ports (plage de Saint-Raphaël, port de La Rague, port Saint-Bernard à Paris) et, surtout, des ponts. L’équipe collabore ainsi avec Esquillan et l’entreprise Boussiron sur le pont Houphouët-Boigny (1955-57). Ce viaduc pionnier, en « tubes autoporteurs », conçu simultanément avec les édifices publics de la place Lapalud, dessine l’entrée nouvelle d’Abidjan et matérialise en grande partie le plan directeur de la capitale, dont l’équipe a la charge depuis 1947. Une situation monumentale que l’on retrouve pour le viaduc de Saint-Cloud (1972-74), où l’équipe, missionnée sur les ouvrages d’art de l’A13 et sur la Tête du tunnel de Saint-Cloud, propose un habile tablier de hauteur et de largeur constantes et de section trapézoïdale variable, qui rend limpide un tracé difficile.

L’échelle territoriale : la Tête du Pont-de-Sèvres

C’est avec le même type de réflexion territoriale que le duo se trouve engagé dans la ZAC du Pont-de-Sèvres. Le vaste site, qui occupe une position stratégique au sein de l’ouest parisien, se compose majoritairement de terrains ayant subi des bombardements et appartenant à la Régie nationale des usines Renault. Celle-ci souhaite s’en séparer dans des conditions financièrement intéressantes, sans pour autant s’engager dans une spéculation foncière. Des contacts, pris de 1964 à 66, conduisent l’office public d’HLM de la ville de Paris à accepter de porter une opération regroupant logements sociaux et en accession, locaux d’activité et toutes les « constructions nécessaires à la vie économique et sociale » de l’ensemble. Le dossier prend une dimension territoriale majeure avec l’entrée en jeu de Paul Delouvrier, délégué général au District de la Région de Paris, préfet de la Région parisienne et vice-président de la Direction à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) créée quelques années auparavant. Avec Jean Millier, directeur régional de l’équipement, Delouvrier fait étendre le périmètre d’action de l’OPHLM aux terrains de l’ancien hôpital Ambroise Paré, sur lesquels était déjà prévu l’un des vastes « parkings de dissuasion » destinés à équiper les abords de Paris. Il impose l’intégration de ce parking dans le programme et incite à [...]

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