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Avec Katerra, la Silicon Valley s'attaque à la construction

Philippe Coste, à New York |  le 01/06/2018  |  InternationalTravail

Bâtiment -

Cette start-up américaine entend révolutionner le secteur, avec un modèle entièrement intégré et digitalisé, de la production de matériaux au chantier.

La nouvelle a mis la Silicon Valley en joie, tout en provoquant un mini-séisme dans le secteur du BTP américain. Début avril, Vision Fund, le plus grand fonds d'investissement technologique du monde et nanti d'une capacité d'investissement de plus de 93 milliards de dollars, annonçait injecter 865 millions de dollars dans la start-up Katerra. Une jeune pousse apparue sur les radars voilà un peu plus deux ans et qui promet de « disrupter » l'industrie de la construction.

Sa recette ? L'intégration « verticale » de toutes les phases : conception des bâtiments, production de bois massif et CLT, assemblage en usine des modules préfabriqués, montage sur chantier… Et une organisation régentée par un système d'information unique et partagé promettant d'optimiser chaque étape. « Pas moins de 70 % des investissements en nouvelles technologies pour la construction ont lieu aujourd'hui aux Etats-Unis, met en perspective Jose Luis Blanco, expert au sein du cabinet de conseil McKinsey et auteur du rapport “La nouvelle ère de la technologie de l'ingénierie et de la construction”, publié en juillet 2017. C'est un indice d'un changement profond, après des décennies de paralysie, dues à la difficulté des entreprises américaines à digérer le progrès informatique, mais aussi à prendre le risque d'investir. » C'est la première incursion dans le BTP de Vision Fund, fonds copiloté par le géant japonais des télécoms SoftBank et le fonds souverain saoudien. Cette méga-opération place Katerra aux avant-postes de la transformation du secteur. L'heureux bénéficiaire du pactole n'a rien d'une entreprise quelconque du bâtiment. Katerra a été créé fin 2015 à Menlo Park (Californie), berceau de Google et siège de Facebook. Et la jeune pousse est bien décidée, malgré son modeste carnet de commandes de 1,3 milliard de dollars au regard d'un marché américain de la construction qui en pèse plus de 1 200, à chambouler le secteur, en lui appliquant les méthodes et le management rodés dans l'univers high-tech.

Les CV de ses créateurs déroulent à eux seuls le business plan. L'idée de Katerra a surgi de conversations entre Michael Marks, ex-patron du géant high-tech Flextronics et investisseur dans le constructeur automobile Tesla, et son ami Fritz Wolff, un promoteur immobilier très actif en Californie. Plus encore que la pénurie de logements chronique de la Californie du Nord, tous deux diagnostiquaient l'archaïsme du BTP américain, criblé de « goulets d'étranglement » depuis l'acquisition des matériaux jusqu'aux intervenants et intermédiaires en cascade sur les chantiers, facteurs « d'inflation du prix des logements ».

Modèle Tesla. « D'où notre idée : de même que Tesla produit lui-même tous ses éléments, nous nous chargeons de tout », assénait Fritz Wolff le 13 avril, lors d'un colloque à Harvard sur le coût du logement aux Etats-Unis, dont la hausse fait régulièrement la une des médias. Et pour cela, nul besoin de s'appuyer sur des agences d'architecture et des entreprises générales… « Nous misons sur les économies d'échelle grâce à l'intégration verticale et le contrôle total de la chaîne de production. » Les premières levées de fonds ont permis à la start-up de se structurer rapidement. Elle siège toujours à Menlo Park, mais ses 1 500 employés sont désormais répartis entre plusieurs pôles aux Etats-Unis. A Phoenix, dans l'Arizona, quelque 400 collaborateurs produisent les éléments préfabriqués. Leur usine alimente les deux marchés proches du Texas et de la Californie. A Spokane, près de Seattle (Etat de Washington), une nouvelle unité, gigantesque, est en cours de construction. Elle fabriquera des structures en bois grâce à dix des plus grandes presses des Etats-Unis (20 m x 3 m !). Quatre autres usines devraient suivre d'ici à 2020 sur tout le territoire, afin de se placer « à proximité de 90 % de la population américaine », ambitionne la start-up.

La jeune pousse muscle aussi sa maîtrise d'œuvre. Son premier centre de design et d'architecture, qui emploie 75 architectes, est situé à Seattle. L'inauguration d'une seconde unité, à l'est des Etats-Unis, à Atlanta (Géorgie), est imminente. Enfin, Katerra ne se contente déjà plus de recruter chefs de chantiers et compagnons. Elle vient de racheter une entreprise générale réputée du New Jersey, la Fields Construction Company, stratégiquement située à proximité de la ville de New York.

Cet ensemble industriel, modèle d'intégration verticale, est relié en tout point par une plate-forme digitale conçue en interne. Elle permet, dès le choix de la gamme de bâtiment et de sa configuration par le client, l'établissement des plans en building information modeling (BIM). Elle déclenche dans la foulée la fabrication des éléments à l'usine, ainsi que le suivi de toute la chaîne par l'équipe chargée du projet.

Inspiré d'Ikea. La force de Katerra consiste aussi à s'affranchir des contraintes logistiques. Comme chez Ikea, ses éléments sont conçus pour faciliter le chargement et le transport par camion. En parallèle, le système d'information est paramétré en « juste-à-temps » pour chaque étape du processus, de l'approvisionnement en matériaux divers de l'usine jusqu'au plan de charge des grues de chantier et du personnel nécessaire à l'assemblage final des bâtiments. Les contremaîtres et ouvriers de chantier sont tous équipés d'un terminal embarquant une application mobile. Elle leur donne accès aux plans à toutes les étapes, aux spécifications des pièces, toutes marquées électroniquement à l'usine. Des vidéos retraçant leur fabrication facilitent même l'assemblage et les inspections légales des bâtiments. L'ensemble de ce dispositif doit assurer des coûts et des temps de construction « inférieurs de près de 40 % à la moyenne du secteur », affirment les dirigeants de Katerra.

Après avoir fait ses armes sur une dizaine de chantiers de logements collectifs sur la côte ouest, entrepris par le promoteur The Wolff Company, propriété du cofondateur de la start-up, et au Texas, Katerra passe à la vitesse supérieure. L'argent frais de Vision Fund financera le développement vers les marchés de bâtiments publics ou de résidences seniors ou étudiantes, facilement standardisables. Le tertiaire figure aussi dans sa cible. La R & D se concentrera ces prochains mois sur l'usage du bois lamellé-collé, ignifugé et résistant aux tremblements de terre. Objectif : concevoir une structure pour des immeubles en bois pouvant atteindre 18 étages. Une autre manière de viser haut.

1 500 collaborateurs, parmi lesquels 75 architectes et 400 employés dans sa première usine.

678 M$ récoltés en une levée de fonds.

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« Une nouvelle ère de la construction »

« Katerra illustre l'irruption du numérique dans le bâtiment. Son avantage : partir d'une feuille blanche. Il a, par exemple, adopté nativement le BIM. Puis a positionné le numérique au cœur de ses métiers, grâce à la puissance du cloud et à la généralisation de l'usage des tablettes et applis mobiles. Pourquoi un contremaître ou un ouvrier de chantier, qui dispose à titre privé d'un smartphone, ne serait-il pas capable d'en utiliser un pour travailler ? A l'heure actuelle, 35 % des collaborateurs de chantier travaillent avec ces outils aux Etats-Unis. Katerra ouvre une nouvelle ère en positionnant la “tech” dans le business model de la construction, dans un flux qui va du design à la logistique, en passant par la planification, et jusqu'au chantier final. L'intégration verticale permet d'éliminer des blocages ou de réduire les coûts, du point de vue des matériaux comme des effectifs requis sur le terrain.

La technologie est indispensable : elle garantit la circulation de l'information en permanence d'amont en aval, et vice-versa. »

Yves Frinault, fondateur et CEO de Fieldwire, start-up de services informatiques pour le bâtiment

« Une réponse à l'éclatement de la chaîne de valeur »

« Au-delà de l'aspect technologique, Katerra entend répondre à un problème majeur de l'industrie du BTP : sa chaîne de valeur est éclatée entre de multiples intervenants et sous-traitants. Un process coûteux à coordonner. Katerra entend intégrer l'amont et l'aval, et parie sur un très gros volume de construction à terme. On peut parler de “constructeur industriel”, qui se positionne logiquement, vu le marché américain, sur la construction à partir de la préfabrication en bois massif et en CLT, un mode constructif très répandu… Grâce à ses coûts compétitifs, l'entreprise a déjà remporté plusieurs projets de construction de maisons individuelles. Désormais, elle s'attaque aux bâtiments publics, où le potentiel de bâtiments “standardisables” est réel, qu'il s'agisse des résidences seniors, étudiantes… Elle cible aussi le tertiaire. Mais les immeubles en bois de plus de six étages ne sont pas légion aux Etats-Unis. Il va falloir convaincre les maîtres d'ouvrage. »

Robin Rivaton, cofondateur et CEO de Real Estech, think tank de l'innovation dans l'immobilier

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