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A relire : «Victor Hugo en colère. Contre les démolisseurs, pour le patrimoine»
«Victor Hugo en colère. Contre les démolisseurs, pour le patrimoine : le premier plaidoyer pour Notre-Dame et la sauvegarde des monuments». - © Revue des Deux-Mondes

A relire : «Victor Hugo en colère. Contre les démolisseurs, pour le patrimoine»

JACQUES-FRANCK DEGIOANNI |  le 25/05/2020  |  CulturePatrimoineFrance

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Récemment réédité, ce pamphlet riche en punchlines, publié en 1832, n’a rien perdu de sa vigueur ni de sa pertinence…

Jamais sans doute Victor Hugo n'aura fait mentir la célèbre formule de Clausewitz : «Quiconque a du génie est tenu d'en faire usage». Il a trente ans, en mars 1832, lorsqu'il publie dans la Revue des Deux Mondes, «Guerre aux démolisseurs», un pamphlet percutant en faveur de la préservation et de la valorisation du patrimoine. Un texte court, volontiers accusateur, véritable cri de colère contre le vandalisme ; un coup de gueule dans lequel l'écrivain interpelle le pouvoir en place pour le mettre face à ses responsabilités.
En France, et pour mémoire, la notion de patrimoine émerge à la fin du XVIIIe siècle, dans le droit fil de la révolution de 1789 et de ses exactions. Le saccage de monuments emblématiques et des œuvres d'art qu'ils abritent fait alors l'objet de cinglantes critiques. Le terme de «vandalisme» apparaît bientôt pour qualifier ces destructions. Si les biens confisqués au clergé, à la noblesse et à la Couronne acquièrent alors le statut de «biens nationaux», beaucoup de ces monuments seront, hélas, démolis, reconvertis en entrepôts ou dépecés pour en récupérer leurs pierres.

Vandalisme

La révolution de 1830, souligne d’emblée Victor Hugo dans son texte, se montre tout aussi néfaste que celle de 1789. La démolition de la vieille France se poursuit «avec plus d’acharnement et de barbarie que jamais.» Dénonçant la «bévue administrative en matière de monuments», Hugo pose le fait qu'il n'est pas un lieu dans le pays où le patrimoine ne soit pas menacé, en intention ou en acte, par le fait de l'autorité centrale ou celui de particuliers «sous les yeux et avec la tolérance de l’autorité locale.» Ce vandalisme qui brise chaque jour «quelque lettre du vénérable livre de la tradition» par «la démolition successive et incessante de tous les monuments de l’ancienne France», est illustrée par l'auteur via l'exemple de la vieille tour de Louis d’Outremer à Laon (Aisne), détruite pierre à pierre pour «agrandir le carré aux choux». Celle que «ni les boulets […], ni les pierres à bombardes […], ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille, ni le feu des hommes, ni le feu du ciel [...]» n'ont pu abattre, n'aura pas résisté à «une plume d’oie, promenée à peu près au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits!»

Plan Voisin

Loin d'être isolé, ce fait historique a valeur d'exemple pour Hugo : «A l’heure où nous écrivons, il n’est pas un point en France où il ne se passe quelque chose d’analogue. C’est plus ou c’est moins, c’est peu ou c’est beaucoup, c’est petit ou c’est grand, mais c’est toujours et partout du vandalisme.» Et l'auteur de dresser le catalogue «inépuisable» des démolitions ; de Vincennes à Toulouse, de Fécamp à Saint-Omer... Paris n'est pas en reste à ses yeux, où «le vandalisme fleurit et prospère […], fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé, consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement.» Le vieux Paris se meurt... Notre-Dame, le Palais de Justice, le cloître des Jacobins, Saint-Germain-des-Prés, etc. Autant d'édifices re-badigeonnés, amputés, défigurés, par des commanditaires incultes et des architectes serviles qui « donnent le bras au roi, et flânent avec lui dans les rues [...] ». L'ire d'Hugo n'est pas moins grande envers les «burlesques» projets urbanistiques et architecturaux de son temps : démolition évoquée de Saint-Germain-l’Auxerrois et de la «tour de Saint-Jacques-de-la-Boucherie», tracé d'une «rue d’une lieue! Une ligne droite tirée du Louvre à la barrière du Trône!». On se surprend ici à repenser au projet de «Plan Voisin» de Le Corbusier, présenté en 1925, qui prévoyait une cité d'affaires de 250 hectares et 18 gratte-ciel cruciformes (!) au cœur de la capitale - rien de moins - qui imaginait au passage faire table rase du Marais...

Utilité de l'Art

Le plus amusant - le plus inquiétant? - est de découvrir sous la plume d'Hugo des considérations toujours actuelles. Les banquiers d'alors se demandaient : «A quoi servent ces monuments? Cela coûte des frais d’entretien, et voilà tout. Jetez-les à terre et vendez les matériaux. C’est toujours cela de gagné.» Et Hugo de rétorquer, sur un même registre purement financier, que ce calcul à court terme est fallacieux : «Ces monuments sont des capitaux. Un grand nombre d’entre eux, dont la renommée attire les étrangers riches en France, rapportent au pays au-delà de l’intérêt de l’argent qu’ils ont coûté. Les détruire, c’est priver le pays d’un revenu.» Le tourisme de masse était déjà en embuscade... Mais Hugo va plus loin et voit plus haut en s'indignant : «Depuis quand ose-t-on, en pleine civilisation, questionner l’art sur son utilité?» Comme il le dit si bien (et ses paroles résonnent encore de nos jours) : «Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes.» Hugo, on l'a dit, n'est pas tendre avec l'architecture de son temps : «Quant aux édifices qu’on nous bâtit pour ceux qu’on nous détruit, nous ne prenons pas le change ; nous n’en voulons pas. Ils sont mauvais.» Fermez le ban ! Et ce cri du cœur : «De grâce, employez mieux nos millions!». L'âge des bâtiments ne fait rien à l'affaire s'il ne s'accompagne du discernement du connaisseur ou de l'expert : «Quel que soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il en est des monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de bâtards.» Et de plaider pour employer l'argent public à «conserver, à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et historiques qui appartiennent à l’État, et à racheter ceux qui sont aux particuliers» pour les livrer au savoir-faire de «l’architecte-restaurateur» qui devra toutefois se montrer «frugal de ses propres imaginations». Un conseil qui, là encore, n'a rien perdu de son actualité... Et pour «arrêter le marteau qui mutile la face du pays […] une loi suffirait, qu’on la fasse.» exhorte un Hugo bien décidé à ne pas voir livrer aux spéculateurs ni aux démolisseurs ce patrimoine, son usage ni sa beauté, car si «son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire c’est dépasser son droit.»

Le bien commun de la Nation

Il faudra attendre 1877 pour que soit élaborée la première loi sur les monuments historiques, promulguée en mars 1887 et notamment consolidée par la loi du 31 décembre 1913. On le voit, ce texte enflammé, riche de punchlines acérées, nous parle encore, ô combien. Il n'est que de se souvenir des propos de Jack Lang, ancien ministre de la Culture de François Mitterrand, qui dénonçait pêle-mêle en septembre 2019, à l'occasion des Journées nationales du Patrimoine, «le morcellement de l’action nationale», tout autant que l'inculture architecturale et urbanistique des investisseurs privés par trop présents sur de grands chantiers de restauration : «Ils deviennent les maîtres, le mercantilisme s’introduit partout», déplorait-il dans une interview à l’AFP.
Alors que la reconstruction de Notre-Dame fait toujours débat quant aux techniques à mettre en œuvre et à la nature exacte de sa restitution, la notion de patrimoine n'a cessé de s'étendre pour inclure aujourd'hui les sites industriels du passé, autant que les édifices modernes voire contemporains. On le voit, le patrimoine, ce bien commun de la Nation, ne lasse pas d'interroger les politiques en la matière… A noter, la courte et pertinente préface qui introduit le texte de Victor Hugo, signée de Stéphane Guégan, historien, critique d'art et conseiller scientifique auprès de la présidence du musée d’Orsay, qui replace utilement le propos dans le contexte de l'époque, à la lumière des engagements d'Hugo.

«Victor Hugo en colère. Contre les démolisseurs, pour le patrimoine : le premier plaidoyer pour Notre-Dame et la sauvegarde des monuments», 11x15 cm, 60 pages, Editions de la Revue des Deux Mondes, 7 euros.

ISBN 978-2-35650-216-2 – EAN 9782356502162

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