Profession

5 clefs pour une réforme des écoles d’architecture

Mots clés : Apprentissages - Architecture - Gouvernement - Manifestations culturelles

Formation, moyens, recherche… La vaste concertation sur l’enseignement et la recherche en architecture lancée par le ministère de la Culture ne s’interdit aucun sujet. Décryptage des réflexions en cours.

En se rendant à Venise le 27 août dernier, la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, ne s’est pas contentée de visiter les pavillons de la Biennale d’architecture. Elle a lancé une concertation nationale sur l’enseignement et la recherche en architecture. Provoquée par une lettre ouverte des directeurs des 20 écoles nationales supérieures d’architecture (Ensa), cette annonce est plutôt bien accueillie. « Les délais sont très serrés », regrette toutefois Philippe Prost, enseignant à Belleville. Installé le 20 novembre, le comité d’orientation rendra son rapport à la mi-mars. « Il fallait coller aux Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche », justifie Nathalie Mezureux, directrice de l’Ensa de Lyon.

Cette concertation se déroule en plusieurs étapes, associant l’ensemble des acteurs des écoles, la profession, les maîtres d’ouvrage et la société civile. Objectif : définir les orientations de l’enseignement et de la recherche, les atouts et faiblesses du dispositif et proposer des pistes d’évolution. « Au-delà des questions de moyens, du statut d’enseignant-chercheur ou du mode de recrutement, l’accent va être mis sur la nécessité d’ancrer davantage les écoles d’architecture dans leur environnement », explique Vincent Feltesse, président de la concertation et également président de la communauté d’agglomération urbaine de Bordeaux et de la Fédération nationale des agences d’urbanisme. Cette concertation devra, selon lui, déboucher sur un « projet stratégique triennal formalisé sur des objectifs concrets pour chaque école ». « Le Moniteur » a pris les devants.

 

1) Le concours d’entrée en école d’architecture a-t-il du sens ?

 

Officiellement, tout le monde peut devenir architecte. Dans les faits, les écoles nationales supérieures d’architecture (Ensa) doivent faire une sélection à l’entrée. « J’ai vu six ou sept manières de recruter », témoigne Stéphane Hirschberger, professeur et président du conseil d’administration de l’Ensa de Bordeaux. C’est un serpent de mer et la question est brûlante. « Aujourd’hui, les modalités de recrutement ne sont pas forcément pertinentes », reconnaît Philippe Prost, professeur à Belleville.

Mais comment recruter alors que les étudiants ne connaissent pas, a priori, la matière ? La piste privilégiée semble être une harmonisation du processus d’intégration dans les écoles. Avec éventuellement des épreuves spécifiques à chaque école suivies d’entretiens individuels. Cela pose aussi la question de la connaissance du métier par les candidats. La mise en place d’une initiation à l’architecture au lycée est ainsi envisagée. Et pourquoi pas une option proposée en terminale ?

 

2) Doit-on fusionner certaines Ensa ?

 

Si Philippe Simon, professeur à Malaquais, craint que la fusion des Ensa « soit la réponse au manque de moyens », un responsable au ministère assure que la fusion est exclue parce que « rien ne se fait sans l’assentiment des communautés ». En revanche, certains établissements pensent à se rapprocher. « La constitution d’un réseau pourrait avoir des avantages », estime Martin Chénot, directeur de l’Ensa de Bordeaux. Pour Marie Clément, l’intérêt en HMONP (6e année) serait manifeste. « Les moyens seraient décuplés », s’enthousiasme la professeure à Saint-Etienne.

« En Rhône-Alpes-Auvergne (Grenoble, Lyon, Saint-Etienne, Clermont-Ferrand), nous avons la volonté de faire certaines choses ensemble, explique Nathalie Mezureux, directrice de l’Ensa de Lyon. Géographiquement, ce rapprochement aurait du sens et j’estime que nous serions plus efficaces sur la formation continue, le recrutement des enseignants, ou celui des étudiants. » Le directeur de l’Ensa de Grenoble, Jean-Michel Knop, voit tout l’intérêt qu’il y aurait à développer des masters communs, mutualiser les voyages à l’étranger, certains personnels administratifs, ne pas proposer deux formations identiques à 100 km de distance. « Cela pourrait permettre d’offrir plus de spécialités aux étudiants », assure-t-il. « Et ainsi d’acter la diversité des écoles », renchérit Vincent Feltesse.

 

3) Comment faire évoluer la formation dispensée ?

 

« Une grande école doit être en évolution permanente », concède Nathalie Mezureux, même si selon Philippe Prost « les bases sont acquises à la sortie ». Les diplômés correspondent-ils aux attentes de la société ? Cette question, posée dans le cadre de la concertation, implique, par exemple, la nécessité de mettre l’accent sur le développement durable qui, de l’avis de tous, n’est pas assez abordé, ou sur les problématiques liées à l’accessibilité. Et ce même si certains architectes estiment qu’il s’agit d’un frein à leur créativité. « Le rapport à la société a beaucoup régressé dans nos écoles, regrette Jean-Michel Knop. Il faut remettre les sciences sociales au cœur de nos formations, inculquer de la culture constructive comme cela se fait déjà à La Villette ou à Belleville. » Au cœur de l’enseignement il y a la notion de projet. « Mais il y a encore trop de projets objets, peu ou pas inscrits dans le territoire », déplore Stéphane Hirschberger.

La question du manque d’enseignement de l’anglais appliqué à l’architecture est largement relayée. « Les étudiants pourraient faire des stages avec des aménageurs promoteurs, des charpentiers, ou des poseurs de panneaux solaires », propose quant à lui Philippe Simon. « Toutes ces initiatives existent plus ou moins déjà dans certaines écoles, rappelle Vincent Feltesse. L’objet sera de viser un alignement par le haut. » L’idée d’une plus grande transversalité, conformément aux objectifs de la réforme LMD (licence-master-doctorat), commence à faire son chemin. D’une part, il paraît nécessaire de renforcer les connaissances des futurs architectes en droit, en économie ou en gestion et, d’autre part, de mieux intégrer les Ensa dans l’enseignement supérieur.

 

4) Quelle place pour les Ensa au sein de l’enseignement supérieur… ?

 

« L’enseignement de l’architecture se positionne dans un paysage plus vaste qui est celui de l’enseignement supérieur », pose Philippe Prost. C’est l’objet de la réforme LMD. Aujourd’hui, incontestablement, un mouvement de synergie a été enclenché. Des doubles cursus architecture-ingénierie existent par exemple entre La Villette et l’ESTP ou l’Ecole des ponts et l’Ensa de Marne-la-Vallée. Ce sont des pistes qui pourraient répondre en partie aux problèmes de moyens. « Nous pourrions nous rapprocher d’instituts d’urbanisme, généraliser les formations de paysagistes, se connecter avec des formations de géologues par exemple », liste Marie Clément. Si Stéphane Hirschberger est pleinement d’accord avec le principe, il assure que « c’est compliqué à mettre en œuvre ». Quoi qu’il en soit, le mouvement est là. « Il faut se rapprocher encore plus de l’université tout en conservant les spécificités des écoles d’architecture, prône Nathalie Mezureux. En parallèle, il n’y a pas de frein à ce que les Ensa passent du statut d’établissements publics administratifs (EPA) à établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel à l’instar des grandes écoles. »

 

… et dans les territoires ?

 

L’objectif est clairement affiché : « Il est nécessaire de renforcer l’ancrage territorial des écoles en lien avec les collectivités locales », assène Vincent Feltesse. Des partenariats existent déjà. A Grenoble, par exemple, 40 % du budget de l’Ensa provient de conventions signées avec des collectivités. Encore une réponse aux problèmes de moyens. « Nous formons au cadre de vie, rappelle Martin Chénot. Ce qui intéresse une collectivité, c’est de penser son territoire d’une manière différente. »

Pour autant, les relations doivent se borner à de la prospective pré-opérationnelle. « Il n’est pas question de faire de la concurrence déloyale », confirme Jean-Michel Knop. Cela permet aussi aux étudiants d’en retirer une plus grande maturité. « Au-delà de l’expérimentation, la mission d’une école d’architecture est de former des architectes opérationnels », explique Nathalie Mezureux. Ces partenariats pourraient même devenir obligatoires, comme le propose Vincent Feltesse : « Il faudrait développer une contractualisation triennale entre les écoles et les collectivités », estime le député de Gironde.

 

5) La recherche en architecture sert-elle à quelque chose ?

 

Que la victoire de la Team Rhône-Alpes au Solar Decathlon devienne la règle et non plus l’exception (lire focus 2), c’est l’ambition de Nathalie Mezureux. « Mais il n’est pas possible de répondre aux enjeux de la nation au travers des moyens dont les écoles disposent, regrette Martin Chénot. Le temps de recherche n’est pas financé. » Le problème est posé. « Indispensable » d’après Philippe Simon, « la question centrale » pour Jean-Michel Knop, « impossible d’avancer sans », selon Nathalie Mezureux, le statut d’enseignant-chercheur est réclamé par tous. Mais pour quoi faire ? « Permettre aux enseignants de faire de la recherche pour nourrir leur enseignement, répond Philippe Prost. A l’international, les écoles les plus prestigieuses mettent l’accent sur la recherche ! » « L’architecture n’est pas ou peu considérée comme une discipline de recherche, regrette Philippe Simon. Il faut pourtant approfondir la connaissance de la discipline. » « Le travail d’enseignant-chercheur en université est l’équivalent de celui des professeurs d’architecture à plein-temps, tranche Stéphane Hirschberger. Il serait donc logique d’obtenir le statut. »

Mais les enseignants ne sont pas tous d’accord. « Il ne faut pas que les enseignants qui sont aussi praticiens ne deviennent que de simples intervenants en mal de reconnaissance, indique Marie Clément, qui travaille également en agence. Les chercheurs doivent aussi faire de la pratique. La recherche en architecture ne doit pas être calquée sur le modèle universitaire. »

Reste plusieurs questions en suspens. Qu’est-ce qu’un doctorant en architecture ? Est-ce que le travail autour du projet peut être considéré comme de la recherche ? La concertation nationale est censée apporter des réponses et prouver l’utilité de la recherche en architecture. Ensuite, il reviendra à Aurélie Filippetti de trancher.

Focus

Team Rhône Alpes, quand l’union fait la force

Composée notamment des Ensa de Lyon et Grenoble, des Grands Ateliers de l’Isle-d’Abeau ainsi que d’écoles d’ingénieurs de la région, la Team Rhône-Alpes a remporté le Solar Decathlon 2012 en septembre dernier à Madrid. Leur projet, baptisé Canopea, est une nanotour qui propose de lutter contre l’étalement urbain en superposant des maisons individuelles. « C’est la preuve de la capacité de plusieurs disciplines à travailler ensemble », explique Jean-Michel Knop, directeur de l’Ensa de Grenoble. L’une des ambitions de la concertation nationale est d’arriver à plus de transversalité entre les Ensa et le reste du monde universitaire. La Team Rhône-Alpes est un exemple à suivre.

Focus

Qu’en dit le ministère de la Culture ?

Sur la question des moyens :

« La question des moyens a été portée à la connaissance des membres du comité où le budget global des 20 Ensa (en crédits et en postes) a été présenté et rapporté au nombre d’étudiants accueillis. Il est apparu plus intéressant, en stratégie, de valoriser les réussites et les projets des écoles plutôt que de commencer par la revendication de moyens supplémentaires. L’objectif est, en premier lieu, de valoriser l’enseignement et de voir quelles sont les grandes pistes vers lesquelles il pourrait évoluer. Il faut repartir des défis auxquels la société est confrontée – développement soutenable à inventer, réhabilitation du bâti existant, besoin croissant de mobilité, etc. – et montrer en quoi la profession d’architecte et la recherche en architecture sont indispensables au développement du cadre de vie et de la ville de demain. En clair, il faut mettre des propositions sur la table pour être écoutés, souligner tout ce qui a été fait avec peu de moyens, dire tout ce qui pourrait être fait de plus avec plus de moyens et pouvoir ainsi présenter une demande qui soit étayée et qui donne envie. »

Sur le statut d’enseignant-chercheur :

« Le statut d’enseignant-chercheur est incontournable afin que les enseignants des écoles d’architecture puissent dégager du temps pour développer une activité de recherche. Dans les universités, les enseignants-chercheurs doivent effectuer 192 heures (exprimées en équivalent travaux dirigés) devant les élèves lorsque, dans les Ensa, ils doivent effectuer 320 heures (en équivalent TD). Faire converger ses obligations horaires et ses statuts est un enjeu important qui doit faire l’objet d’une instruction précise et de dialogue avec la communauté enseignante. Il s’agit de ne pas perdre l’identité des formations en écoles d’architecture, notamment la forte implication des praticiens dans le cursus et le rôle central du projet d’architecture. »

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