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Vilanova Artigas Éloge de la pesanteur

Mots clés : Architecture

Figure majeure de l’architecture brésilienne, João Batista Vilanova -Artigas (1915-1985) demeure peu connu à l’étranger. Considéré comme le chef de file de l’école brutaliste de Sao Paulo, il a fixé les bases d’un courant issu de l’architecture moderne du Rio de Janeiro des années 1940. Dans un pays en plein essor économique, avec la construction de la capitale Brasilia en toile de fond, il bouleverse les schémas établis par la radicalité de sa pensée politique qui transperce son architecture. À la fin des années 1950, que ce soit à travers des programmes privés ou publics, son exploration formelle et structurelle le conduit à concevoir une architecture travaillée dans la masse, introvertie mais généreuse. Si la faculté d’architecture de Sao Paulo apparaît comme la synthèse iconique de ses pensées, la mise en perspective de ses principaux projets permet de mesurer l’étendue créatrice d’un architecte pour lequel l’acte de bâtir était indissociable d’un projet de modernisation et d’émancipation sociale du peuple.

À Sao Paulo, sur le campus situé à 12 km du centre-ville, la faculté d’architecture (FAU) surgit dans un geste puissant. Ce gigantesque parallélépipède en béton brut donne l’impression d’être en lévitation, soulevé du sol par 14 colonnes de 7,6 m de hauteur. Simple comme une forteresse, il n’est marqué par aucune porte d’entrée. Ouverte, la façade sud-ouest dévoile l’intérieur du bâtiment : une place centrale rectangulaire de 1 000 m2 avec plus de 15 m de hauteur offrant une vision globale du lieu. Au rez-de-chaussée, une rampe de 6 m de large se déploie pour connecter les sept dalles qui se confrontent en demi-niveaux autour de l’espace central et qui contiennent tous les programmes de l’école. Excepté le niveau supérieur, isolé de l’extérieur par des murs aveugles en béton brut, qui abrite les ateliers et les salles d’étude.

Une icône brutaliste

Par cette répartition programmatique, João Batista -Vilanova Artigas visait à éviter les divisions et à favoriser la fluidité des échanges. L’importance accordée aux espaces généreux est révélatrice d’une volonté de créer un lieu de tous les possibles. Le trajet ininterrompu des circulations sur plusieurs niveaux, l’absence de murs pleins latéraux et l’abondance de l’éclairage zénithal homogène transforment l’intérieur de l’édifice en un extérieur, continuation de l’espace urbain. À l’image d’une ville, cette polyvalence devait autoriser tous les usages et il importait que chacun puisse se sentir concerné par l’endroit. En s’instruisant et en s’urbanisant, l’individu apprenait à développer un esprit d’équipe.

Vilanova Artigas est âgé de 46 ans quand il dessine, en 1961, avec son collaborateur Carlos Cascaldi, le projet de la faculté, dont le chantier ne démarrera qu’en 1966. La FAU s’inscrit dans un plan d’action gouvernemental lancé en 1959 par Carvalho Pinto, à la tête de l’état de Sao Paulo. Le gouverneur engage à cette époque d’importantes opérations pour relancer l’économie locale et pallier le retard des infrastructures dans tous les domaines. À la différence de Rio de Janeiro où l’édification des bâtiments publics transformait la ville – encore capitale – en un authentique laboratoire de l’architecture moderne brésilienne, ceux de Sao Paulo étaient jusqu’alors bâtis dans un style néocolonial et éclectique. Grâce à la mise en place d’un partenariat entre le gouvernement et l’Institut des architectes du Brésil (IAB), les architectes paulistes, qui avaient surtout exercé pour le secteur privé, accèdent enfin aux commandes publiques. (1)

Lors de son inauguration en 1969, le bâtiment universitaire accueille une rétrospective consacrée à Oscar Niemeyer, laquelle, a posteriori, est très éclairante sur l’évolution et les différentes voies qui caractérisent alors l’architecture brésilienne. Avec ses murs en béton brut, la FAU sert de cadre à l’exposition d’une architecture carioca dont elle se démarque considérablement. À la fluidité et à l’élégance des formes sinueuses et légères de Niemeyer, elle oppose une géométrie claire et rigoureuse, une pesanteur structurelle et spatiale qui marque la naissance d’un nouveau langage architectural au Brésil. Se cristallisant autour des villes de Rio de Janeiro et de Sao Paulo, ces deux approches vont nourrir le modernisme d’un véritable âge d’or architectural brésilien. Comme le résume Artigas, « Oscar et moi -avions les mêmes pré-occupations et nous devions faire face aux mêmes problèmes. Mais quand lui faisait toujours un effort pour résoudre les contradictions dans une synthèse harmonieuse, moi, en revanche, je les exposais clairement. Le rôle de l’architecte n’est pas de s’accommoder et il ne doit pas recouvrir d’un masque élégant les luttes existantes ; celles-ci doivent pouvoir être dévoilées sans crainte. »( 2)

Des débuts sous influences

Pour donner forme à ses édifices, Artigas se saisissait pleinement du contexte, au point de l’envelopper dans une structure unique et simple. Et c’est de l’intérieur qu’il cherchait à établir un nouvel ordre s’apparentant à un paysage auquel il attribuait un sens urbain. Grand expérimentateur tout au long de sa carrière, il est d’abord très influencé par Frank Lloyd Wright et applique nombre de principes du modernisme carioca qu’il remettra en cause par la suite. En 1937, il obtient son diplôme d’architecte à l’école polytechnique de Sao Paulo, où il donne des cours d’esthétique et de composition dès 1940. Avec son condisciple -Duilio Marone, il fonde dans la foulée sa première entreprise (Marone & -Artigas). À l’époque, on assimile davantage l’architecte à un constructeur entrepreneur qu’à un concepteur. Fort de sa double formation, le duo n’a ainsi aucun mal à acquérir une certaine réputation auprès de la bourgeoisie pauliste. L’influence de Wright accompagnera Artigas toute sa vie durant : elle est par exemple très perceptible dans la maison Rio Branco Paranhos (1943), notamment dans le jeu des toitures débordantes à l’horizontalité marquée, l’utilisation de la brique et un dispositif spatial structuré autour d’une pièce centrale humide. Des éléments wrightiens comme l’atrium ou le recours à la lumière zénithale deviendront des leitmotivs de son architecture, qu’il s’agisse de programmes résidentiels ou publics (3). « Wright m’a donné une vision du monde, un respect des matériaux et de leur nature », expliquait-il (4). Sur la base d’un pragmatisme issu de l’école polytechnique, il reconnaît chez lui une morale constructive qui le sensibilise au niveau de sous-développement de son pays. Déjà, il pressent que le rôle de l’architecture est également lié à une vision sociale.

Dans les années 1940, à Sao...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 251 du 18/05/2016
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