Architecture et urbanisme Foncier

Valoriser le sous-sol des villes

Mots clés : Dessin - Eclairage urbain - Musées - galerie - Rénovation urbaine

Dans un contexte de rareté du foncier, le sous-sol des grandes villes pourrait être mieux investi en accueillant des équipements, des commerces et des espaces publics.

Devant la nécessité de densifier la ville et de réduire l’étalement périphérique, certains urbanistes prônent la conquête du sous-sol. Dans les centres-villes, l’implantation en souterrain de certaines fonctions urbaines peut réduire les besoins en déplacements de façon notable tout en apportant au sol des surfaces disponibles pour des espaces verts. Certaines grandes villes comme Montréal, pionnière en la matière, offrent déjà des kilomètres de rues connectées directement au réseau du métro et aux immeubles de logements et de bureaux. « On va connaître dans les décennies à venir une modification du niveau de base de la ville, qui est le niveau zéro, pour descendre d’un cran », estimait Jean-Michel Paumier, membre du Conseil économique et social régional d’Ile-de-France, lors d’un colloque récent consacré à l’urbanisme souterrain (1).

Certains acteurs de l’aménagement, tels la RATP à Paris et le Sytral à Lyon, sont particulièrement intéressés par la perspective de rentabiliser leur patrimoine foncier souterrain puisqu’en France, les propriétaires de terrains sont également propriétaires du sous-sol. « La ville dispose sous le sol d’une ressource à usage multiple, en espace, en géomatériaux, en géothermie, en nappe aquifère, rappelle Luc Closset, directeur du service géologique régional Ile-de-France du BRGM. Pour intégrer cette ressource dans une démarche d’aménagement urbain, il faut capitaliser des informations qui sont extrêmement dispersées. » On manque en effet d’une banque de données fiable sur ce que le sous-sol contient – faiblesse que le BRGM cherche activement à corriger.
Les architectes jouent parfois avec les espaces souterrains pour préserver en surface le cadre architectural et paysager. Ils réfléchissent au moyen de les mettre en continuité avec l’extérieur. Tadao Ando avait marqué les esprits dès le milieu des années 1980 en réalisant pour la société Benetton un centre de recherche habilement enterrée au pied d’une ancienne bâtisse, à Trévise, en Italie. Dans la Mer intérieure du Japon, sur l’île-musée Naoshima, on lui doit aussi une architecture semi-enterrée en symbiose avec la nature. L’architecte Dominique Perrault défend également ce type de démarche à travers le monde (voir interview).

Les gares comme lieux d’expérimentation

En France, l’implantation d’activités urbaines en sous-sol est limitée par une réglementation draconnienne en matière de sécurité incendie, qui impose le cloisonnement des espaces, et d’accessibilité aux personnes handicapées. Les établissements recevant du public (ERP) ne peuvent pas les accueillir à une profondeur supérieure à 6 m. Sous la dalle du quartier de La Défense près de Paris, les parkings pourtant vides restent quasiment inutilisables pour d’autres fonctions.
Les aménageurs de lieux souterrains dédiés au transport peuvent cependant déroger à la règle, implantant des commerces en dessous du premier sous-sol, sous réserve d’en limiter la superficie. Certaines gares sont devenues ainsi des galeries marchandes très rentables grâce aux importants flux générés.
En termes de confort, la lumière du jour est néanmoins indispensable pour attirer le chaland et le voyageur… et permettre une économie d’énergie pour le gestionnaire. Appliquée en France dans les années 1990 au Carrousel du Louvre, ou pour les stations de la ligne du RER Eole…, la démarche visant à éclairer naturellement les sous-sols reste d’actualité. Mais il arrive pourtant qu’elle soit aujourd’hui remise en cause par des concepteurs pour qui la lumière artificielle assure un meilleur contrôle des ambiances (voir page suivante). Il semble nécessaire d’interroger les usagers, car les dimensions économique et humaine sont inséparables pour valoriser les sous-sols urbains.

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Montréal : 32 km de ruessouterraines pour l’hiver

Du fait de la rudesse de l’hiver canadien, Montréal et Toronto sont les plus grandes villes souterraines au monde. Le « Réso » de Montréal comporte 32 km de rues piétonnes et commerciales reliant 80 % des bureaux en surface, sur une étendue comptant une quarantaine d’îlots urbains représentant 12 km². Celui de Toronto, baptisé le « Path », constitue le plus grand complexe commercial souterrain au monde avec 1 200 magasins fréquentés par 100 000 visiteurs par jour. Ces espaces souterrains, nés dans les années 1960, se sont développés progressivement en gagnant du confort avec des volumes plus amples et un jeu de verrières zénithales et de patios apportant la lumière du jour. A Montréal, les stations de métro, connectées au Réso par des mezzanines, jouent le rôle de véritables espaces publics en sous-sol. La construction de cette ville souterraine repose essentiellement sur le secteur privé. La municipalité a seulement acheté dans les années 1960 des terrains à l’aplomb des futures lignes de métro pour les revendre progressivement aux promoteurs avec une servitude d’accès à la station la plus proche.
Observatoire de la ville intérieure : www.ovi.umontreal.ca

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Transports souterrains : éclairage naturel ou artificiel ?

La conduite de lumière naturelle en sous-sol donne à l’usager la référence du temps qu’il fait, de la course du soleil et crée un sentiment de sécurité. Pour maintenir ce lien avec l’extérieur, certaines stations souterraines de métro sont équipées de verrières zénithales. La lumière du jour, répercutée par les parois et les sols, descend en profondeur et devient perceptible de façon inattendue en certains lieux reclus.

A Marseille, la station de La Blancarde (maîtrise d’œuvre, agence Tangram) sur le nouveau tronçon de la ligne 1 du métro offre un parcours lumineux jusqu’aux quais par le jeu d’une verrière zénithale en sheds.

Puits de lumière

A Paris, la gare Saint-Lazare possède plusieurs séquences d’éclairage naturel en sous-sol. Il y a les dispositifs remarquables de la station Haussmann de la ligne Eole (RER E), ouverte il y a dix ans par la SNCF. La RATP a, de son côté, réalisé sur le parvis de la gare une bulle de verre qui éclaire, via un puits de lumière, les espaces souterrains jusqu’à la station de la ligne 14 – cinq niveaux plus bas – en dévoilant les escaliers et les ascenseurs.
En cours, l’opération de rénovation de la gare consiste notamment à transformer la salle des pas perdus en centre commercial. Si les façades et la verrière de cette nef du XIX e siècle sont conservées, son plancher est descendu jusqu’au niveau des quais de métro (voir « Le Moniteur » du 4 juin 2010, p. 60). La RATP achève également la station Proudhon-Gardinoux sur le prolongement de la ligne 12 du métro parisien, réalisée à 20 m de profondeur (voir page 70). Ses deux premiers niveaux seront illuminés par une verrière de 150 m 2 , implantée dans un jardin public. A contrario, pour les deux autres stations de la même ligne, le maître d’œuvre – l’agence d’architecture LIN (associé à Arup et Xelis) – a choisi de rejeter tout apport de lumière naturelle, afin de mieux contrôler l’éclairage artificiel.

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Dominique Perrault : « Le sous-sol peut être la sixième façade de l’architecture »

Quelle peut être la place du sous-sol en architecture ?

Lorsqu’il s’agit de construire dans un site architectural et paysager de qualité, le choix d’une architecture souterraine permet de préserver les lieux. C’est aussi l’opportunité de créer du vide. Dans les années 1990, à Berlin, au pied d’une austère cité-dortoir, nous avons enterré jusqu’à 18 m de profondeur deux équipements majeurs, un vélodrome et une piscine. Le parti de les encastrer dans le sol avec un dispositif d’éclairage naturel a permis de les fondre entièrement dans un jardin unitaire de 10 ha, planté de pommiers, de plain-pied avec le quartier. Une décennie plus tard, à Séoul, nous avons suivi à nouveau ce principe pour le campus de l’Université féminine Ewha. Le terrain était auparavant dévolu au stationnement automobile. Nous l’avons réaménagé en jardin et enterré deux bâtiments de part et d’autre d’une faille. Aujourd’hui, à Nantes, notre projet d’enfouissement de l’extension souterraine du musée archéologique Thomas-Dobrée préserve le parc actuel. L’éclairage sera assuré par une verrière plate de forme géométrique, traversée par des allées du parc.

Quel enjeu représente la valorisation du sous-sol ?

Le sous-sol est un enjeu notamment pour densifier la ville. Mais en France, au-delà de 6 m de profondeur, l’ouverture au public des espaces en sous-sol est soumise à une réglementation très contraignante. On entre en effet dans la catégorie « IGP » (Immeuble à grande profondeur). La marge de manœuvre est parfois plus grande à l’étranger. En Bulgarie, dans la banlieue de Sofia, nous avons remporté en 2009 un concours international pour la conception d’un quartier mixte sur plus de 65 hectares. Inspiré du paysage, notre dispositif offre plusieurs niveaux souterrains grâce aux respirations permises par les mouvements de terre naturelle. Le sous-sol peut être la sixième façade de l’architecture ! Une façade cachée, que l’on commence seulement à explorer…

(1) Colloque organisé le 9 juin dernier à Paris par le Conseil économique et social régional (CESR) d’Ile-de-France, en partenariat avec l’Association française des tunnels et espaces souterrains (Aftes).

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