Architecture Grand prix de l'urbanisme 2016

« Une ville doit donner envie de cheminer et de s’y asseoir »

Mots clés : Urbanisme - aménagement urbain

Le 30 novembre, Ariella Masboungi sera récompensée pour une carrière consacrée au bien public urbain.

On imagine mal Ariella Masboungi s’arrêter de promouvoir l’urbanisme. D’ailleurs ses projets sont légion. Néanmoins, pour cette architecte-urbaniste de l’Etat, inspectrice générale de l’administration du développement durable, le temps est venu de se retirer de la fonction publique. Ariella Masboungi y a consacré sa carrière, animant le débat, notamment au travers des « ateliers Projet urbain », avec engagement et un enthousiasme communicatif. Elle semble avoir creusé tous les thèmes – ville et art contemporain, ville des rez-de-chaussée, ville et voitures, etc. – et exploré toutes les métropoles. Tournée vers les professionnels, sa pédagogie a aussi profité aux étudiants, par exemple à l’Ecole d’architecture, de la ville et des territoires de Marne-la-Vallée qu’elle a dirigée. Enfin, en participant à refonder, avec Jean Frébault, le Grand prix de l’urbanisme, elle a œuvré à faire connaître les meilleurs représentants de la discipline. Le 30 novembre, elle se verra, à son tour, remettre cette récompense par Emmanuelle Cosse, la ministre du Logement et de l’Habitat durable.

M – Comment vous est venue cette fascination pour la ville ?

Spontanément, je crois. Pendant mes études d’architecture au Liban, je n’ai pas eu d’enseignement sur le sujet. En revanche, je lisais beaucoup, des ouvrages des concepteurs américains notamment, et de Frank Lloyd Wright en particulier. Cet architecte était aussi un théoricien de la ville et ses réalisations sont aussi sublimes dans leur écriture que dans leur rapport au site. Si bien que, quand je dessinais un projet, je m’intéressais à la façon dont il s’insérait dans son contexte. Lorsque j’ai fait mon projet de diplôme sur une station de sports d’hiver au Liban, je ne me suis pas contentée de concevoir un bâtiment. J’ai aussi pensé l’aménagement alentour, imaginant des logements ou un projet de téléphérique pour éviter l’usage de la voiture. Mais, à l’époque, de tels questionnements n’intéressaient personne.

M – Puis vous avez voulu vous spécialiser en urbanisme ?

En réalité, je voulais explorer le paysage. Je pensais que c’était en travaillant sur ce sujet qu’on réglerait les problèmes urbains. A 24 ans, alors que j’étais major de ma promotion et bénéficiaire d’une bourse d’études, je suis partie en France et, comme mon mari, je suis allée à l’Institut d’urbanisme de Paris-Créteil. Par ailleurs, on m’a aiguillée vers UP6 [aujourd’hui l’Ensa Paris-La Villette, NDLR] puisque Bernard Lassus y enseignait. Il était un grand paysagiste et théoricien, doublé d’un professeur de génie. Il m’a appris à regarder. Il nous proposait des exercices d’observation. Par exemple, il nous demandait de représenter les couleurs d’un quartier en disant : « Vous aurez l’impression qu’il n’y en a pas et découvrirez qu’en réalité il y en a des milliers ! » Surtout, il nous a appris que le paysage est subjectif : il n’existe pas en soi mais à travers la perception que l’on en a.

En revanche, à l’Institut d’urbanisme, l’enseignement était inégal et le projet quasi absent. Or j’ai depuis toujours la conviction que c’est par l’exercice de projection dans le futur, qui est le cœur du métier de l’urbaniste, que l’on apprend. Finalement, le seul diplôme qui m’ait servi est celui d’architecte obtenu à UP6. Il m’a permis de passer le concours d’urbaniste de l’Etat.

M – Pourquoi avoir, en effet, choisi la fonction publique ?

A la sortie de l’Institut d’urbanisme, mon mari et moi sommes partis à Metz, pour un stage à la direction départementale de l’équipement (DDE) et nous y sommes restés trois ans.

Les DDE avaient alors une puissance inimaginable, tout se passait là. L’équipe était jeune et efficace et avait la capacité de proposer et d’agir sur le réel. Ainsi, nous avons travaillé sur les lotissements. Il fallait expliquer qu’on pouvait faire autrement et mieux. Il m’est même arrivé de dessiner des projets. Surtout, nous avons rédigé le « Guide technique des lotissements sur l’espace collectif ». Grâce à cela, j’ai été appelée au ministère de l’Equipement pour rejoindre ce qui était alors le Service technique de l’urbanisme. J’ai un peu hésité entre cette proposition et rejoindre un bureau d’études privé. Mais le ministère m’offrait des moyens généreux pour lancer nombre d’études et d’expérimentations alors que je n’avais pas 30 ans. C’était incroyablement excitant.

Quant à savoir pourquoi j’ai poursuivi dans la fonction publique, il y a deux réponses, l’une noble et l’autre moins. La première est que je crois au rôle de l’Etat en tant que passeur et capitalisateur des expériences locales. Je porte aussi le fait d’être fonctionnaire comme une fierté et un devoir. La raison moins noble est que je n’aime pas courir les contrats. Je dois être une Libanaise ratée…

M – Le Grand prix de l’urbanisme récompensera votre action centrée sur le partage des connaissances.

Vous définissez-vous comme une chercheuse ?

Une défricheuse ? Une accoucheuse de projets ?

Il y a un peu de tout cela, sans doute. Quand l’urbaniste et sociologue François Ascher, malheureusement disparu en 2009, avait reçu le Grand prix, il m’avait dit : « Je suis plus découvreur que laboureur. » Je fais mienne cette définition car ce que j’aime, c’est le métier de chercheur d’or : découvrir, capitaliser et rediffuser. Quand je trouve une piste de réflexion, parfois à partir de signaux très faibles, je creuse.

Cependant, la recherche et la connaissance ont pour utilité première de servir l’action.

Là a donc été tout l’objet des différents « ateliers Projet urbain » que j’ai montés, d’abord sur la régénération des grands ensembles à partir de 1992, puis sur les projets urbains en général, les uns centrés sur des thématiques, les autres sur une ville. Les ateliers ville permettaient d’aller visiter un lieu pendant deux jours pour en connaître les projets et rencontrer les acteurs. Puis cette transmission des expériences se déclinait à travers des publications.

Dans tous les cas, je me suis attachée à présenter à la fois des approches conceptuelles, des sujets thématiques mais aussi des modes de faire, toujours à partir de cas concrets. Pour avoir passé huit années à l’Agence d’urbanisme de Marseille et y avoir vu les initiatives se heurter à des impossibilités, des lourdeurs et au manque d’engagement, je sais en effet qu’un projet urbain n’a d’existence que dans sa réalisation.

Alors illustrer un thème par des expériences réelles revient à dire aux acteurs : si quelqu’un l’a fait, c’est que c’est possible. A condition, bien sûr, d’expliquer la démarche : par exemple, de quelle manière Barcelone a réussi à réaliser 40 espaces publics en quatre ans à partir de la fin des années 1970. Il revient ensuite à chacun de trouver sa propre voie mais cette mise en réseau donne de « l’optimisme méthodologique ».

M – Apparemment, vous fonctionnez beaucoup aux coups de cœur ?

Je suis en effet une affective. J’ai des emballements autant pour des personnes que pour des situations urbaines.

Mais les gens que je trouve formidables, j’essaie aussi de les pousser dans leurs retranchements et, par les ateliers, les livres ou les débats, de leur faire se poser de nouvelles questions et avancer d’encore un cran. J’ai donc tendance à être subjective dans mon travail mais, dans ce métier, les expériences personnelles vous alimentent autant que l’approche technique. Je l’ai vécu intensément à Marseille. C’est quand j’ai eu ma fille et que je l’ai promenée en poussette dans la ville, que j’ai été convaincue qu’il était temps d’entamer un travail lourd sur les espaces publics.

« J’aime découvrir, capitaliser et rediffuser. Cependant la recherche et la connaissance ont pour utilité première de servir l’action. »

M – Est-il possible de dire qu’une ville est réussie ?

On ne peut jamais arriver à une conclusion aussi définitive mais il y a évidemment des critères objectifs pour mesurer telle ou telle performance. Pour ma part, et cela pourra paraître puéril, avoir envie de s’asseoir souvent dans une ville, comme à présent à Lisbonne qui a su reconquérir ses espaces publics, est un signe. Certains lieux suscitent ce désir de s’arrêter un moment, pour prendre un café, de regarder autour de soi. Les villes que l’on aime sont aussi celles où l’on a plaisir à cheminer, comme Venise où, quelle que soit la ruelle où vous vous engagerez, vous savez qu’elle vous mènera à un endroit génial. François Ascher, à nouveau, estimait que la caractéristique d’une ville était de nous amener à faire autre chose que ce qui était décidé. En somme, la ville nous stimule tellement, vous rend si curieux qu’elle devient une aventure. Voilà sans doute ce qui reste à construire dans la ville périphérique. Malgré les efforts, celle-ci manque encore souvent d’urbanité. Elle est un peu ennuyeuse…

M – Dans vos ateliers, vous avez souvent présenté des villes européennes. Les politiques urbaines y sont-elles meilleures qu’en France ?

Les découvertes organisées à Gênes, Birmingham, New York ou Amsterdam ont répondu à une forte demande du public. Mais l’excellence de la France dans bien des domaines est reconnue dans le monde. Certaines opérations sont considérées comme des références, comme l’aménagement de La Défense, celui du quartier de Bercy à Paris (XIIe ), mené par L’Atelier parisien d’urbanisme (Apur), Bernard Huet et Jean-Pierre Buffi à partir des années 1970, mais encore la régénération des grands ensembles ou la reconquête des espaces publics. Nos outils aussi, comme les grandes opérations d’Etat ou les établissements publics, nous sont enviés tandis que notre travail sur l’intercommunalité et sur la création des métropoles intéresse beaucoup de nos voisins… Enfin, quand j’entends dire que les Européens sont meilleurs que nous sur le développement durable, je ne suis pas d’accord, au moins sur le volet social.

En Suède, il n’y a pas de logement social et, en Grande-Bretagne, il n’y en a plus.

M – A propos du développement durable, est-ce le sujet qui a le plus fait évolué l’urbanisme des dernières décennies ?

On peut formuler des critiques sur le Grenelle de l’environnement et tout n’a pas abouti mais il y a assurément un « avant » et un « après » Grenelle. Depuis, on a beaucoup avancé sur la sensibilisation du public et des acteurs de l’urbain. Pourtant, il nous faut encore répondre à cette question : « Quelle est l’organisation urbaine durable ? » Aujourd’hui on parvient assez bien à faire des morceaux de ville performants, des écoquartiers. Mais il faut encore réussir à intégrer toutes les dimensions du durable à plus grande échelle.

Une autre évolution notable est l’actuelle diversification des modes d’intervention. La France commence à développer davantage le bottom-up [NDLR : littéralement « du bas vers le haut », l’approche ascendante], les initiatives venues par exemple des citoyens ou de groupes associatifs. A Amsterdam ou à Berlin, par exemple, ce phénomène, très lié au manque de ressources financières, fait émerger de nouveaux types de projets qui font appel à la créativité sociale. Toutefois, il faut veiller à ne pas passer d’un extrême à l’autre et à ne pas casser les outils qui ont fait la grandeur de l’urbanisme français, comme les ZAC ou les opérations d’intérêt national (OIN) au profit du seul bottom-up ou de l’initiative privée. Les territoires urbains doivent avoir des gouvernances fortes. L’urbanisme relève du bien public.

Et cela ne peut se faire sans les édiles, sans leurs orientations ni leur vision.

M – Quels sont aujourd’hui vos sujets de préoccupation ?

Les centres commerciaux de périphérie ! Ils représentent en France un véritable désastre. On ne peut décemment pas prétendre être le pays du développement durable et laisser se multiplier ce modèle qui implique l’étalement urbain, un usage effréné de la voiture et donc une déperdition énergétique monstrueuse. Des marées de parkings continuent d’enserrer des boîtes commerciales… même si l’architecture de ces dernières s’améliore. Plus largement – et comme tous les urbanistes sans doute -, j’aimerais voir émerger davantage de coopération entre chercheurs et praticiens, ainsi qu’entre professionnels relevant de compétences variées.

Il est souhaitable de sortir de logiques de travail en silos et d’intégrer le développement durable au sens large du terme dans les modèles urbains, en allant de l’objet vers le territoire.

« Les territoires doivent avoir des gouvernances fortes. La ville ne peut se faire sans les édiles, sans leurs orientations ni leur vision. »

M- On vous imagine mal vous arrêter de travailler, alors quel sera votre prochain sujet d’emballement ?

Un atelier projet urbain à Berlin est prévu et on m’a offert une chaire d’enseignement à Bruxelles. Par ailleurs, je lance une recherche sur « La ville pas chiante » pour voir comme on crée de l’urbain surprenant et des programmes renouvelés. Elle donnera lieu sans doute à une publication dans deux ans et à une contribution au colloque du Club Ville Aménagement. Car, enfin, l’urbanisme n’est pas la discipline ennuyeuse que l’on croit souvent. Au moment de prendre ma retraite, je n’ai d’ailleurs qu’un regret : n’avoir pas pu toucher le grand public pour le convaincre que l’urbanisme, c’est jouissif. Que c’est faire une ville équitable et plaisante pour tout le monde.

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Parcours

– Décembre 1948 : Ariella Masboungi naît à Beyrouth (Liban).

– 1972 : elle est diplômée d’architecture de l’Université du Liban et part l’année suivante pour la France.

– Milieu des années 1970 : diplômée de l’Institut d’urbanisme de Paris-Créteil, puis d’UP6 ; elle obtient la nationalité française.

1980 : major de sa promotion des architectes-urbanistes de l’Etat.

– 1985-1989 : elle dirige l’agence d’urbanisme de l’agglomération marseillaise.

– 1990 : elle devient cheffe de la mission Projet urbain au ministère en charge de l’Urbanisme.

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