Autres MASATO OTAKA

UN MÉTABOLISME RÉGIONALISTE ET SOCIAL

Mots clés : Architecte - Bâtiment d’habitation collectif - Bâtiment d’habitation individuel

Figure la moins médiatisée du groupe d’architectes métabolistes qui s’est formé à Tokyo en 1960 à l’occasion de la World Design Conference, Masato Otaka (1923-2010) est sans doute aussi le plus « local » de tous. Contrairement à ses célèbres comparses de l’époque – Arata Isozaki, Yasunori Kikutake, Kisho Kurokawa et Fumihiko Maki -, il n’a jamais construit hors du Japon et son œuvre, bien que singulière,demeure largement méconnue à l’étranger. Certains de ses projets réalisés dès le milieu des années 1960 pour des commanditaires publics engagés incarnent une approche concrète d’un courant architectural souvent qualifié « d’utopique ». Les deux opérations de logements collectifs qu’il conçoit à cette période, à Sakaide et à Hiroshima, font partie des expérimentations construites les plus audacieuses du Japon de l’après-guerre.

Au Japon, la scène architecturale de l’après-guerre est dominée par les figures de Kunio Maekawa (1905-1986) ou Kenzo Tange (1913-2005), dont les réalisations sont le plus souvent marquées par une réflexion sur la modernité japonaise à l’aune de l’influence corbuséenne. L’émergence de la génération suivante, au tournant des années 1950-1960, conjugue continuité et rupture ; l’échec de la reconstruction, l’industrialisation accélérée du pays et sa forte croissance urbaine constituant à la fois une réalité brutale et un gisement d’opportunités.

Une techno-utopie de l’après-guerre

Porteurs d’un discours critique et offensif vis-à-vis de ce contexte, souvent décomplexés face à l’influence occidentale, les architectes du groupe métaboliste brandissent leur vision d’une nouvelle modernité urbaine avec la publication, sous la direction de Noboru Kawazoe, du manifeste Metabolism / 1960. The Proposals for New Urbanism . Envisageant la ville comme un amas cellulaire en croissance perpétuelle, leurs travaux explorent la forme architecturale et urbaine selon un rythme cyclique de renouvellement de ses composantes temporaires au sein de mégastructures fixes mais extensibles. La plupart d’entre eux sont fascinés par les réseaux de circulation, la vitesse et le mouvement, synonymes de vie. Ils dessinent beaucoup mais construisent peu. Leurs univers techno-utopiques s’affranchissent des contraintes de l’existant, grâce à des superstructures tridimensionnelles autonomes. Parmi les membres fondateurs, Masato Otaka(1) et Fumihiko Maki (né en 1928) se situent cependant en marge du discours optimiste et technophile de leurs confrères. Ils se distinguent en revendiquant une approche qui cherche à combiner l’héritage de formes traditionnelles des groupements humains aux injonctions du monde moderne. L’étude de modèles vernaculaires de communautés urbaines ou villageoises, européens, moyen-orientaux ou japonais, alimente leur réflexion et leur recherche de structures spatiales de grande échelle aptes à maintenir du lien social. C’est à cette occasion que les deux architectes énoncent les prémisses de leur théorie de la « forme de groupe » ou « forme collective » (Group Form), qu’ils exprimentdans un contre-projet conjoint pour le réaménagement du quartier de la gare de Shinjuku à Tokyo(2) . Cette proposition contient déjà des principes majeurs de la production d’Otaka : en particulier une réflexion sur le collectif à l’appui d’un dispositif de dalle et l’architecture des espaces ouverts comme matrice du projet.

Transgresser les limites du parcellaire

Chez Otaka, la quête d’une structure spatiale fédérant la communauté se matérialise notamment par le recours à ce qu’il nomme le « sol artificiel » ( jinkô jiban ) -littéralement « le sol fabriqué par l’homme ». Ce dispositif insulaire vis-à-vis de la circulation automobile organise le quartier sur la base des déplacements piétonniers et des activités collectives ; il offre aux habitants des surfaces appropriables aux formes variées, des vues sur le paysage environnant. Son principe de stratification vise à résoudre des problèmes de forte densité, réelle ou potentielle. L’ensemble compose un paysage architectonique singulier, à partir de topographies artificielles, à l’encontre de l’homogénéisation galopante liée à l’étalement urbain.

Ce travail morphologique provient également d’une réflexion engagée sur le statut du sol dans les villes japonaises, à partir d’une critique de l’hégémonie de la propriété foncière privée et du morcellement parcellaire, tous deux source de blocages pour l’aménagement urbain – une problématique toujours d’actualité. Dans ses projets, Otaka cherchera à dépasser les limites de l’entité parcellaire, à inventer des dispositifs spatiaux pour pallier celles du zoning et optimiser les situations de forte densité. Pour lui, le « rejet » de la parcelle ne résulte pas d’une idéologie moderne : il est surtout lié à la réalité foncière des villes japonaises. Ces dernières subissent un phénomène excessif de fragmentation parcellaire issu de la spéculation ou du redécoupage en chaîne des propriétés individuelles en raison d’un système fiscal écrasant – une préoccupation, là aussi, encore à l’ordre du jour.

L’un des premiers projets remarqués de l’architecte méta-boliste, le siège du All Japan Seamen’s Union livré en 1964 dans le centre de Tokyo, constitue à ce titre un exemple subtil de transgression des limites parcellaires et de gestion spatiale de la forte densité bâtie. Les espaces de bureaux y sont superposés à un hall de conférences en sous-sol qui se déploie dans la profondeur du terrain et reçoit la lumière naturelle d’un jardin en cour anglaise (aujourd’hui comblée).

Articuler vision d’ensemble et identité locale

De son vivant, Otaka ne fait l’objet d’aucune publication majeure ni monographie dans son pays. S’il est le moins médiatisé des membres du groupe métaboliste, cela est probablement le fait de sa propre volonté. La dimension sociale, voire politique qu’il attribue au métier d’architecte se traduit par son engagement dans une production dévolue à la commande publique. Sans doute se montre-t-il également critique vis-à-vis des manières de faire la ville et l’architecture pour le plus grand nombre au Japon à cette époque :une production de logements sociaux standardisés, l’homogénéisation des modes de vie, la dégradation des liens sociaux, la disparition d’une culture locale, ou encore les dégâts écologiques.

Originaire de la région agricole du Tohoku, dans le nord-est du Japon, il est attaché au monde rural et à la question du sol comme fondement de la culture japonaise, à la fois ressource et support du...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 259 du 18/04/2017
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