Technique et chantier Grands travaux

Un barrage mobile pour sauver Venise des eaux

Mots clés : Qualité environnementale - Second oeuvre

Chaque année, entre l’automne et l’hiver, la mer envahit Venise, menaçant sa survie à moyen terme. Afin de protéger la ville, un système colossal, constitué de 78 portes sous-marines géantes, a été imaginé pour faire obstacle à la marée.

Fondée sur des pieux de bois au milieu d’une lagune de l’Adriatique, la ville de Venise n’a pas attendu le réchauffement climatique pour subir les effets de l’élévation du niveau de la mer. Chaque année, entre l’automne et le printemps, la ville est en effet inondée par les acque alte (hautes eaux), des pics de marées où effets astronomiques et météorologiques se conjuguent. Les niveaux d’élévation sont variables mais s’échelonnent entre 110 cm et 194 cm. Si le phénomène offre aux touristes la possibilité de prendre des photos insolites de la place Saint-Marc, ses conséquences à moyen terme sont dramatiques, remettant en cause l’existence même de la cité. Car la fréquence des acque alte ne cesse d’augmenter depuis le début du siècle dernier. Une accélération provoquée par deux phénomènes dont les effets s’additionnent : l’érosion et l’élévation du niveau de la mer. Venise s’est enfoncée de 23 cm au XXe siècle, du fait d’aménagements lagunaires massifs induisant la perte d’un million de mètres cubes de sédiments par an et du pompage massif de l’eau de la nappe phréatique à des fins industrielles et domestiques. Parallèlement et amplifiant l’effet, le niveau de la mer a augmenté avec le réchauffement de la planète.

L’effondrement de la ville a semble-t-il été stoppé, ou du moins largement ralenti, par l’arrêt des pompages intempestifs et par la mise en place d’ouvrages de lutte contre l’érosion (épis, remblaiements…). Mais l’élévation du niveau de la mer sous l’effet du réchauffement climatique, elle, ne semble pas devoir s’arrêter. Les prévisions d’élévation sont ainsi comprises entre 18 et 60 cm d’ici à la fin du siècle.

Un projet de 4,7 milliards d’euros

Pour empêcher l’engloutissement de la ville, le gouvernement italien a donc décidé, au début des années 1980, d’isoler physiquement la lagune de la mer Adriatique lors des acque alte. Mais il a fallu attendre plus de vingt ans pour que les conditions politiques, techniques et financières permettent à ce projet pharaonique, d’un coût actuel de 4,7 milliards d’euros, entièrement financé par l’Etat italien, de se concrétiser. Baptisé astucieusement Mose (Moïse en français), pour module expérimental électromécanique, son ampleur est sans précédent : les concepteurs ont imaginé de dresser 1,6 km de barrières mobiles géantes en travers des trois passes d’entrée de la lagune (voir page précédente). En temps normal, les 78 portes pivotantes du dispositif seront tapies au fond de l’eau, encastrées dans des caissons de béton armé eux-mêmes posés dans de larges tranchées sous-marines. Elles ne se lèveront que lors de la venue de marées supérieures à 110 cm (voir schéma page précédente). « En s’élevant jusqu’à trois mètres au-dessus du niveau moyen de la mer, le système a été dimensionné en tenant compte d’une élévation du niveau de la mer de 60 cm sous l’effet du réchauffement climatique », précise Alberto Giulio Bernstein, responsable environnement du consortium Venezia Nuova, le maître d’ouvrage du projet.
« La conception des portes est volontairement rustique afin de minimiser les risques de défaillances », explique Giovanni Cecconi, directeur de l’ingénierie de Thetis, entreprise en charge de la supervision des travaux. Ce sont ainsi des compresseurs et non des moteurs qui œuvreront à l’ouverture des portes : utilisant la gravitation via le principe d’Archimède, les monstres de 300 tonnes se soulèveront grâce à l’injection d’air comprimé, qui se substituera à l’eau de mer emplissant les portes en temps normal. Les portes, immergées en permanence, seront entièrement soudées et lourdement protégées contre l’agression de la mer grâce à une épaisse couche de peinture anticorrosion, un vernis destiné à repousser les algues et autres coquillages, et grâce à une multitude d’anodes sacrificielles en zinc.

Des portes fabriquées pour cent ans

Pour la maintenance, il faudra déposer temporairement les portes pour les remorquer jusqu’à une zone de l’Arsenal de Venise spécialement réhabilitée pour l’opération. Là, elles seront contrôlées, et sablées. L’enveloppe extérieure sera repeinte tous les cinq ans et l’enveloppe intérieure tous les dix ans. Ainsi surveillées et entretenues, les portes auront une durée de vie de cent ans, selon le consortium.L’appel d’offres pour la fabrication des 21 premières portes (barrière nord de la passe du Lido) a été lancé cet été. De nombreux travaux de génie civil destinés à préparer leur arrivée ont déjà été réalisés depuis 2003, année de démarrage des travaux. De gigantesques cales sèches ont été créées près des trois passes pour abriter la construction des caissons d’ancrage des portes (voir photo page précédente). Une fois les caissons terminés, elles seront mises en eau pour se transformer en bassins d’écluse.
Des môles en enrochements de plusieurs centaines de mètres de long ont été mis en place pour casser la houle et dessiner les voies d’accès aux futures écluses. Enfin, à 15 m de profondeur, des tranchées larges de 40 m et profondes de 12 m ont été creusées en vue d’y loger les caissons.

135 000 tonnes de palplanches et de pieux d’acier

Tous ces travaux maritimes ont nécessité la mise en place d’une quantité colossale de pieux et de palplanches d’acier. ArcelorMittal (lire ci-dessus) en a ainsi fourni quelque 135 000 tonnes. Ces planches d’acier d’étanchéité et de structure, dont la plus longue mesure ici 50 m, ont été spécialement élargies pour le projet Moïse par rapport à leurs dimensions standards, afin d’optimiser le temps des travaux.« Une partie a été vibrofoncée dans le fond marin depuis des barges pour servir de blindage à l’excavation des tranchées sous-marines », explique Daniel Kohnen, directeur commercial Palplanches chez ArcelorMittal. L’autre partie, associée à des pieux pour former des rideaux combinés, a été utilisée comme parois pour les trois écluses ainsi que pour les batardeaux délimitant les cales sèches. Alors que selon Giovanni Cecconi, « 65 % du projet Moïse est à ce jour terminé », le projet fait encore l’objet de nombreuses controverses. Le surdimensionnement, la lourdeur de la maintenance et l’atteinte à l’environnement sont ainsi évoqués. Mais les 3 000 personnes présentes sur le chantier continuent d’œuvrer à la construction de l’ouvrage. Sa mise en service est prévue pour 2014.

Vous devez être abonné au moniteur pour lire la suite de ce contenu
PAS ENCORE ABONNÉ
ENCADRE

Le voyage des palplanches, du Luxembourg à Venise

Pour créer des batardeaux ou fonder les barrières mobiles, ArcelorMittal a fourni 135 000 tonnes de palplanches (un marché de 130 millions d’euros) et pieux d’acier au projet Moïse. Elles ont été façonnées au laminoir de Belval (Luxembourg), le plus grand site de production mondial de palplanches. Leur matière première provient à 100 % du recyclage de déchets métalliques valorisés. Ces derniers sont stockés sur le site de l’usine avant d’être envoyés dans un four à arc électrique qui fond le mélange à plus de 1 500°C. Après avoir introduit des additifs qui donneront à l’acier les caractéristiques recherchées, le métal est moulé pour former des poutres d’acier primaires, appelées billettes. Ces lingots d’acier encore rouge (plus de 1 000°C) pénètrent alors dans le laminoir où des passages successifs dans des « cages » munies de cylindres leur donnent peu à peu la forme voulue. Les palplanches peuvent alors mesurer jusqu’à cent mètres de long (sur la photo). Une fois refroidies et coupées, elles sont stockées en attente d’être convoyées vers leur destination. Pour le projet Moïse, elles ont été transportées par voies ferrées jusqu’à Venise.

Vous êtes intéressé par le thème Règles techniques ?
  • Découvrez les Cahiers Techniques du Bâtiment
    Le magazine qui traite des innovations produits, des évolutions techniques et de l’actualité règlementaire dans tous les corps d’états.
    Voir le site

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d'intérêt. OK En savoir plus X